‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 145 sur 276 · Cf. Potez, L'Elégie en France avant le Romantisme · texte numérisé non relu

Cf. Potez, L'Elégie en France avant le Romantisme

2. Cf. Béclard, Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps, Paris, 1903.

Mercier intitule : Mélancolie. Elle parut en 1785, au tome III, (p. 273-8)1 de ce curieux recueil d'essais de littérature et de morale que Mercier édita à Neufchatel* (t. I et II, 1784) puis à Lausanne (t. III et IV, 1785) sous le titre : Mon Bonnet de Nuit. M. Béclard cite quelques passages de cette méditation dans le chapitre qu'il consacre au Bonnet de Nuit. Mais on estimera peut-être que tout le morceau mérite d'être mieux connu. Les éditions complètes du Bonnet de Nuit sont devenues assez rares et cette circonstance explique sans doute que l'on ait rarement tiré parti des intéressantes données qu'il fournit.

Dans les quelques pages de cette méditation on trouve, déjà très nets, à peu près tous les symptômes de ce qui s'appellera plus tard le mal du siècle : le développement démesuré, à la fois douloureux et délicieux, de la sensibilité, qui se complaît aux pensées et aux visions lugubres ; le désenchantement, le renoncement, le goût de la solitude ; le pressentiment de la mort prochaine ; le besoin de pleurer, de croire, les alternatives d'accablement et d'exaltation, les angoisses qui se résolvent en extases. Certains aspects de la nature répondent particulièrement à ces dispositions de l'âme, et le désenchanté les recherche : ce sont des spectacles mélancoliques ou sublimes qui détachent l'âme du réel, qui lui donnent l'appréhension ou le désir de l'au-delà, la montagne, le torrent, le lac, la nuit, les ruines. Mieux encore que la nature sauvage et triste la nature agitée et troublée convient à l'exaltation des sentiments, et déjà Mercier lance l'appel romantique aux tempêtes du ciel qui seules répondent pleinement aux orages d'un cœur désabusé et las.

Sans doute ces symptômes, en 1785, ne sont déjà plus chose nouvelle. Le thème de la mélancolie est familier, dès le début du siècle, aux poètes élégiaques. Pope avait personnifié la mélancolie dans son Epître d'Héloïse à Abailard, et plusieurs traducteurs, Colardeau Feutry, Mercier lui-même3, avaient fait connaître ce poème. Toute une série d'œuvres traduites de l'anglais, vers 1770, avaient répandu un certain goût de méditations nocturnes, de visions funèbres, de paysages sauvages : les poèmes d'Ossian, YElégie de Gray sur un Cimetière de Campagne étaient traduits depuis 1768, les Nuits d'Young depuis t ~ * i ' i ', les Méditations sur les Tombeaux, de Hervey, depuis

1. Dans l'édition in-12 : dans l'édition in-8 (même date) le morceau se trouve au tome III, p. 296-302. M. Béclard renvoie par erreur au tome IV.

2. .Mercier avait quitté Paris, par mesure de sécurité, en juillet 1781 ; il fit un séjour de quatre ans à Neufchatel, où il publia les huit premiers volumes de son Tableau de Paris, et ><>n Bonnet de Nuit, et. Béclard, op. cit., p. 453.

::. Mon Bonnet de Nuit, III, 101 : i Epître d'Héloïse à Ai>ailard >, imitée de Pope. Mercier dit en note : « M. Colardeau s'étant fait la réputation d'un excellent versificateur par la seule traduction de ce morceau, tous ceux qui alors faisaient des vers s'évertuèrent sur le même sujet. Je fus atteint de la même maladie.

4. Par Le Tourneur, avec qui Mercier était très lié. Dis traductions partielles d'Younir avaient paru antérieurement. Cf. W. Thomas, Le poète Ed. Young, 1903, p. 521 etsuiv.

1770. A ces influences anglaises étaient venues s'ajouter celles de l'Allemagne, de Werther notamment, traduit en 177G. Et l'impression produite par ces traductions s'était immédiatement manifestée dans des œuvres françaises. Dès 1772, dans L'an 2ààOt Mercier avait publié une méditation nocturne inspirée de Gray et d'Young.1. Les Soirées de Mélancolie, de Loaisel de Tréogate 2 (1777), les Élégies de Ramond de Carbonnières (1778) donnaient déjà un avant-goûl du lyrisme élégiaque des romantiques.

On jugera toutefois que le texte de Mercier garde encore, à sa date, une valeur de document. Toutes les formes sous lesquelles s'exprime successivement, en France, le mal romantique, avant que le type de Werther trouve en René sa transposition française définitive, ont historiquement leur intérêt. Mais la méditation de Mercier présente en outre cette particularité que les caractéristiques sentimentales du romantisme s'y trouvent remarquablement réunies, et dans le cadre même de la méditation lamartinienne. Jamais encore la sentimentalité maladive du siècle finissant ne s'était exprimée en formules aussi excessives. « Quand l'âme se fond d'attendrissement, dit Mercier, alors s'ouvre le fleuve des pures délices3 », Sous l'influence d'Young et de Werther la plainte élégiaque prend désormais un caractère morbide* : Mercier parle de « mal inconnu », de « langueur mortelle » : ses plaintes et ses désirs ont l'inconsistance et l'incohérence d'une lamentation d'enfant malade : il se dit détaché de la gloire et de la vie, mais les regrette désespérément : il renie les hommes, mais appelle éperdument l'amitié consolatrice. Mercier lui-même, dans un autre passage du Bonnet de Nuit, a caractérisé cet état d'âme par une formule expressive : il app lie ces douleurs des « douleurs d'illusion ». « Les douleurs d'illusion, dit-il, nous plaisent parce que, nous repliant sur nous-mêmes, nous apercevons aisément l'illusion, et que nous goûtons la volupté des larmes, tout en nous disant que cette grande calamité est imaginaire ou passée °. »

Ces lignes qui, dès 1785, annoncent si expressément René, peuvent servir d'épigraphe à la méditation de Mercier.

1. Le morceau, qui est intitulé : « L'Eclipsé de lune. C'est un solitaire qui parle », est intercalé entre les chapitres xxvn et xxvm.

2. Cf. D. Mornet,. Un préromantique : Les soirées de mélancolie de Louise de Tréogate, Revue d'Hist. Liltér., 1909; E. Estève, xvme siècle et romantisme, id., 1912.

3. Mon Bonnet de Nuit, II, 6, article intitulé : « Attendrissement. »

4. Grimm disait d'Young (Corresp. liltér., IX, 47) : « On remarque dans Young et ses pareils plutôt une tête échauffée, une imagination exaltée, effarouchée, qu'un cœur profondément affecté ; on ne sait proprement de quoi il se plaint... » (cité par Béclard, op. cit., 425).

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