‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 147 sur 276 · Cf. Lamartine, L'Isolement · texte numérisé non relu

Cf. Lamartine, L'Isolement

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transport Je contemple la terre ainsi qu'une âme errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts....

Pour l'expression de ce sentiment avant Lamartine, cf. l'édition Lanson des Méditations (i, 7 et suiv.) ; le thème est nettement indiqué dans Parny (Isnel et Asléga) :

Dans l'univers qui ne le connaît plus

Indifférent, il ne veut rien connaître....

et surtout dans Werther (traduction Sévelinges) : « Oh ! pourquoi faut-il que cette belle nature soit là devant moi froide et inanimée comme une estampe coloriée? Pourquoi à la vue de ces merveilles mon cœur n'envoie-t-il plus à mon cerveau une seule étincelle d'un délire enthousiaste... »

4. Ces lignes sur l'instabilité du monde et l'écoulement des choses suggèrent maint rapprochement avec les Premières Méditations (Le Lac, La Retraite, Le Golfe de Baia) : remarquons qu'on y trouve même les deux rimes : passe, efface, de la dernière strophe du Golfe de Baia. Mercier se souvient vraisemblablement de Pascal (cf. Lanson, édition des Méditations, I, 133), mais aussi, semble-t-il de la dixième nuit d'Young : « Tout n'est qu'un flux éternel d'êtres périssables que le torrent du temps roule avec bruit dans l'abîme du néant » (Traduction Le Tourneur, I, 181, Lanson, ibid., I, 68). Déjà Mercier avait intitulé un chapitre de L'An 2440 : « Communion des deux Infinis. »

5. Cf. Le thème du poète mourant était déjà dans J.-R. Rousseau (Odes, I, 10) :

J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant ; Au midi de mes années Je touchais à mon couchant. . . .

Entre cette première ébauche et les pièces définitives de Millevoye et de Lamartine, Mercier fait la transition : il atteste la popularité constante du motif.

0 Dieu ! accorde-moi des larmes que je puisse pleurer ! ! Hélas ! mon cœur est donc mort, desséché !

Comme tout est solitaire autour de moi ! l'heure est donc venue ; oui, je crois entendre l'ange de la destruction qui m'appelle au lieu où tant de mortels sont descendus... tous ont respiré, ils ne sont plus.

Je résisterais à la douleur la plus aiguë, et je cède à la langueur qui m'accable ; j'ai su souffrir les chagrins de la vie, et les maux du corps ; mais le mal inconnu qui mine mon existence détruit aussi les facultés de mon Ame ; plus d'énergie, plus de volonté, plus d'imagination : un voile épais me dérobe à moi-même ; je n'ai plus de plaisir à contempler ce vaste horizon que j'admirais; demain, je ne le verrai plus, mon heure est arrivée, la nature va m'échapper.

Une voix sourde et lamentable semble résonner à mon oreille ; la main des heures ouvre à la race vivante le sein des tombeaux ; elle y entasse froidement les générations et les siècles.

Je voulais me livrer à l'étude et à la philosophie * dans ce séjour étranger et paisible ; les sciences m'ouvraient leur sanctuaire, et j'aimais à y pénétrer ; je chérissais avec encore plus d'ardeur l'art que j'ai cultivé : hélas ! je ne sens plus rien3, les pensées que ma main avait tracées sur le papier, je ne les reconnais plus ; mon génie est éteint, j'aperçois la gloire comme une fumée que le vent dissipe au loin, et que poursuit un désir puérile *.

Ce lac tranquille où se réfléchissent les nuages, ces montagnes que mon œil fixait avec attendrissement, ce tableau vaste ne me dit plus rien 5 ; la nature est décolorée, mon cœur ne sent plus ses beautés : tout m'annonce la destruction de mon être.

Je lis sur tous les fronts la pitié, mais froide et passagère ; tous les regards disent, il va mourir : en vain j'appelle à mon secours la voix consolante de l'amitié, rien ne me répond ; l'amitié, oui, l'amitié elle-même est lasse de

1. Cf. l'épigraphe des Soirées de Mélancolie de Loaisel de Tréogate : « Est quredam flere voluptas. »

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