Cf.Lamartinc, Le Lac
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. . . (Béclard, op cit , 460)
3. Mercier déclarait dès 1772 dans L'An 2UU0 (chap. xxvin : La Bibliothèque du Roi) : « M. Le Tourneur a publié une traduction de ce poète qui a eu chez nous le succès le plus décidé, le plus grand, le plus soutenu : tout le monde a lu ce livre moral, tout le monde y a admiré ce langage sublime qui élève l'âme, qui la nourrit et qui l'attache ; parce qu'il est fondé sur de grandes vérités, qu'il n'offre que de grands objets, et qu'il tire toujours sa dignité de leur réelle grandeur. Pour moi je n'ai jamais rien lu de si original, de si neuf, même de si intéressant »
Mercier cite Young à plusieurs reprises dans Mon Bonnet de Nuit, notamment au chapitre intitulé : Beaux Arts (II, 220) : « ... le sublime inspire toujours une certaine horreur qui n'est sentie que des âmes faites pour le grand. La poésie audacieuse est la vraie poésie. La poésie élégante n'est que de la versification. O combats d'Ossian ! O chants ténébreux de Milton ! O Enfer du Dante ! O Nuits d'Young ! »
4. Cf. Lamartine : L'Isolement, L'Immortalité. La foi en l'immortalité, l'aspiration à un au-delà de perfection idéale et de félicité parfaite sont un des motifs les plus constants de la poésie d'Young. Dans la division adoptée par Le Tourneur, trois des vingt-quatre Nuits s'intitulaient : Immortalité (Nuit VIII : L'Immortalité ; Nuit IX : L'Immortalité, preuves physiques ; Nuit X : L'Immortalité, preuves morales). Cf. aussi les références à Young données par l'édition Lanson des Méditations, notamment I, 60.
5. Cf. Young, traduction Le Tourneur ; Nuit V : « Religion, tu es l'âme du bonheur... »; Nuit IX : « La Religion est tout.... Cette déesse est descendue des cieux pour consoler les malheureux mortels, portant le monde présent dans sa main gauche et dans sa droite le monde futur. C'est elle qui soutient l'homme.... »
On voit que ce texte de Mercier suggère à chaque instant des rapprochements avec Chateaubriand et Lamartine. Ce qui manque à Ce préromantisme exalté et grandiloquent, outre le sens de la mesure et du style, c'est l'accent de la douleur vraie, la passion, ou le souvenir de la passion. S'il faut en croire le biographe de Mercier, une déception sentimentale expliquerait le caractère un peu sombre de plusieurs morceaux du Bonnet de Nuit1. Néanmoins ces pages, rapprochées des Méditations, paraissent d'une exaltation un peu factice et surtout verbale. Ce genre fut à la mode vers 1785 : avant de s'associer à l'expression de douleurs vécues, les thèmes romantiques s'essayaient en quelque sorte dans la demi-sincérité des « douleurs d'illusion ».
Il y a dans le Bonnet de Nuit bien d'autres passages, méditations, rêveries, descriptions, qui devraient être rappelées pour leur caractère de préromantisme : les courts extraits que M. Béclard en a cités mériteraient d'être complétés. Voici un « nocturne » qu'on ne peut lire sans songer à telle description célèbre de Chateaubriand :
... Le soir, quand le lac paisible répète le front de la lune, sa lumière argentée et le brillant des étoiles ; quand les nuages légers qui l'environnent passent en mobiles images dans le miroir des eaux, sous les pieds du contemplateur ; qu'il entend dans le lointain le cri prolongé de quelque oiseau nocturne ; qu'il voit le flot tremblotant, mais uni, reproduire le paysage frais d'alentour ; dans quel lieu rencontrerait-il un repos plus absolu, une paix plus douce? Où éprouvera-t-il mieux le sentiment voluptueux d'une rêverie indéterminée. . . . 2?
La poésie des eaux et des montagnes a été fortement sentie par Mercier : il y a dans le Bonnet de Nuit d'intéressantes pages sur les lacs de Nantua3 et de Neuchatel. Le spectacle des Alpes, vues d'une terrasse de Neuchatel, lui inspire une description enthousiaste qui rappelle celles de Haller ou de Ramond :
... J'ai connu sur cette terrasse l'admiration complète, l'extase des vues immenses : c'est de là qu'on voit les dômes rouges et bleuâtres de ces glaces éternelles qui surchargent le sommet radieux des Alpes. . . .
Je me suis assis sur ces rochers sauvages qui dominent une immense plaine ; là, j'ai attendu les rayons de l'aurore naissante, dorant ces imposantes masses ; tous ces grands corps à moitié cachés dans l'ombre reprennent tout à coup leur forme majestueuse. J'ai cru assister quelquefois au moment où la création s'éveilla4.
Dans un autre fragment du Bonnet de Nuit, — une méditation sur les ruines de l'Abbaye de Fontaine-André, près de Neuchatel —
1. Mercier aurait été trahi par un ami avec qui il vivait à Neuchatel. Béclard, op. cil., p. 459. C'est à cette trahison qu'il l'ait allusion, semble-t-il, dans le cours de la présente méditation : « si l'être qui m'aimait ne m'écoute plus »