‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 159 sur 276 · Du repos, une douce étude · texte numérisé non relu

Du repos, une douce étude

Peu de livres, point d'ennuyeux,

Un ami dans la solitude,

Voilà mon sort, il est heureux ».

occupée par le duc de Richelieu. « Un clou chasse l'autre », dira-t-il philosophiquement, en septembre 174!'.

Tour le bien-aimé qui avait bon gré mal gré reçu l'hommage ardent de i prière-fleurs, les Réflexions formaient un legs précieux, quoique le légataire utilisât surtout les « adresses de détail » préconisées par Emilie pour multiplier les impressions agréables. Aussi respectueux de la décence que tout galant homme de son temps et de sa condition, le capitaine aux Gardes-Lorraines tint secret le présent de celle qui gisait sous la dalle noire de Lunéville. Quinze ans après, il existait une personne à qui le mestre-dc-camp de cavalerie ne pouvait rien refuser. « M. de Saint-Lambert ne rend rien, écrit Diderot, parce qu'il prête tout ce qu'on lui prête à Mme d'Houdetot, qui perd tout. » Le reproche est plaisant, de la part du plus inconsidéré des humains, dont les inadvertances suscitèrent ces tracasseries funestes, ou pénibles, à ses amis, Rousseau, Thomas, et autres. C'est le même homme qui, pour une incartade de cette sorte, voulait « laver la tête d'importance » à certain indolent de nature, indiscret de profession, le gazetier J.-B. Antoine Suard. Mais par quelle aventure les Réflexions tombèrent-elles entre les mains du jeune publiciste, admis dans le cercle du chevalier et de la comtesse? Fut-ce étourderie de Sophie? Ou plutôt, négligence de celui dont le Président de Brosses déclarait : « Quand j'envoyai mon manuscrit, je crus le prêter à M. Diderot, et non à d'autres. » Bref, la veille de Noël, l'an 1764, séjournant dans le château du comte et de la comtesse de Chatenoy1, couple en qui le poète des Saisons aimait à retrouver

Des mœurs de nos aïeux la majesté champêtre,

et qui faillit, pour lui complaire, vendre à Voltaire un domaine, ouvrir un refuge à Rousseau, l'ancien amant d'Emilie, depuis deux ans Grand-Maître de la modeste garde-robe du roi de Pologne, se disposait, comme chaque hiver, à faire acte de présence à la cour de son maître, et de déférence au foyer de sa mère, lorsqu'il eut à écrire, d'une plume expéditive et brusque, d'un style courtois, mais impérieux, la lettre suivante2 :

1. Nicolas-François le Preud'homme de Fontenoy, dit le comte de Chatenoy, marquis de Novient, seigneur de Monthairon-le-Grand, Nicey, et autres lieux, capitaine au régiment d'Egmont, cavalerie, avait épousé en 1750, Marie-Thérèse Charlotte de Barbarat de Mazirot. Des trois enfants, Léopold-Marie-Gabriel mourut en août 1766; Gharles-Léopold épousa Amélie-Suzanne Thiry d'Holbach, la fille du célèbre baron ; Anne-Catherine, l'amie de Mme Vigée-Lebrun, épousa Jean- Jacques-Marie de Verdun, fermier-général.

2. La date de cette lettre (3 pages in-8), qui fut conservée et classée par Suard, dont les Catalogues Charavay ont publié quelques lignes, à cinq reprises, et qui est entrée dans notre collection en 1917, doit être fixée entre 1762 et 1766. D'après l'adresse, déjà Suard était chargé, avec l'abbé Arnaud, de la rédaction de la Gazette de France (de septembre 1762 à septembre 1771) ; dans les formules

Novieut, 24 Xbre.

J'apprends, Monsieur, que vous êtes sur le point de faire imprimer un recueil de différentes pièces sur le bonheur, ce sera sûrement un recueil très agréable, puisque le choix des pièces sera de vous, et je serai suremenl un de ceux qui le verront avec le plus de plaisir, a une condition pourtant, c'est que vous n'y comprendrés pas un manuscrit de feue Mde Du Chatelet, lequel manuscrit est entre vos mains. Vous me fériés une peine très sensible si vous imprimiés ce manuscrit.

1° quoique élégant comme tout ce qu'elle écrivoit, ce n'est qu'une esquisse et il n'est point digne d'elle.

2° il est pensé librement et quoique sans indécence il pourroit y en avoir pour la famille qu'il fut publié.

3° pour plus d'une raison il feroit tort a sa mémoire.

enfin, monsieur, ce manuscrit n'a été donné qu'a moi, et si ceux a qui je l'ai prêté avoient été aussi fidelles qu'ils auroient du l'être le manuscrit ne seroit pas entre vos mains.

Je ne m'adresse qu'a vous, monsieur, pour vous prier de ne point faire imprimer ce manuscrit, et si vous me dites qu'il ne sera pas compris dans votre recueil, je me fie a vous et ne fais aucune démarche, ni auprès det gens en place ni auprès de la famille et des amis de Mde Du Chatelet. Je vous demande, si vous vouléfl bien, une réponse prompte, car si votre réponse n'arrivoit pas je prendrois des mesures pour empêcher votre livre de se débiter ou de paroitre, parce que je supposerois que vous n'êtes pas ou vous n'êtes plus le maître d'empêcher cette édition ou ce débit.

J'espère vous voir avant la fin de l'hyver. Mes compliments je vous prie a nos amis communs, et soies persuadé de l'estime et de l'amitié avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

St Lambert..

A Novient par pont-à-Mousson est mon adresse. A Monsieur :

Monsieur Suard, au bureau de la gazette de france a Paris.

Les raisons dont il est ici parlé se devinent. Sans compter la désinvolture avec laquelle la marquise parle de ce qu'elle nomme la « superstition », il y a dans les Réflexions des aveux d'ordre physiologique dont le public eût fait gorge chaude. Riche matière, pour un Fréron, pour un Collé, pour les envieux et les médisants ! Belle occasion, pour l'acerbe marquise du Defïand, d'aiguiser quelque trait nouveau contre sa défunte amie. Le bénévole Stanislas même eût, ce quartierlà, plus que d'habitude, fait grise mine au poète de Thémire-Boufflers, au collaborateur de l'Encyclopédie. Mais Voltaire surtout, qui avait si bien su d'abord sauver les apparences, qui, trois ans après la mort

aucune mention n'est faite de Mme Suard ; (Marie-Amélie Panckoucke fut mariée vers la mi-janvier 1766). D'autre part, d'après la Correspondance inédite de la Présidente de Neuvron, mère de Mme de Chatenoy, Saint-Lambert ne put se trouver l'hôte du château de Novient, vers Noël, ni en 1762, ni en 1763, ni en 1765 ; mais son arrivée est annoncée le 10 décembre 1764, à Nancy, pour la fin du mois. Cette dernière date est seule valable.

de la « divine Emilie », avait, d'un éloge fameux, honoré sa mémoire, Voltaire, qui, après avoir tenu à distance l'auteur présumé « d'extravagantes » épitaphes, avait bientôt renoué avec ce « terrible élève » une liaison à peine froissée en 1756, puis raffermie par les sincères témoignages de son militant admirateur?... N'eût-il pas été irrité d'une telle révélation? Pour l'auteur de deux poèmes alors presque achevés, t'xciiti l'animosité du « Vieux de la Montagne », c'était d'ores et déjà se tenir pour exclu de l'Académie Française.

Du côté des amis et des parents, la menace n'était pas vaine : il n'avait pas fallu longtemps, jadis, au comte d'Argental, pour arrêter la vente d'un « Almanach nocturne, par la marquise d. C. », dont le titre avait gêné la marquise du Châtelet. A cette date, il est vrai, le marquis Florent-Claude, chargé d'ans et de dignités, n'était plus en état de jouer, comme en 1738, le rôle de « l'inflexible Cléon » : huit jours plus tard, le 2 janvier 1765, il exhalait son âme de brave militaire et de commode époux. Mais son fils, le futur duc, alors ambassadeur extraordinaire à Vienne, n'était pas homme à souffrir que l'on médit de sa maison. Ne devait-il pas, le 6 janvier 1779, monter sur ses grands chevaux pour exiger la suppression, dans les Muses rivales, de deux vers où La Harpe rappelait qu'à Cirey

« le voile d'Uranie Devint l'écharpe de Vénus? »

A son défaut, le « frère », l'abbé de Breteuil, agent général du Clergé, conseiller d'État, chancelier du duc d'Orléans, était en fort bon poste pour sévir contre le petit audacieux. Au besoin même, grâce à l'appui du prince de Beauvau, allié du maréchal de Richelieu, parent du duc de Choiseul, le légataire de Galatée eût vite obtenu, du Lieutenant de Police, la saisie du recueil de Suard, comme il fit plus tard, chantre de Doris, contre les impertinentes Observations de Clément.

On se le tint pour dit. Lorsqu'en septembre 1769 parut ' le Temple du Bonheur ou recueil des plus excellents traités sur le Bonheur, aux noms de Formey, de la Mettrie, de Hume, du Père Buffier, de Fontenellc, de Levesque de Pouilly,de Maupertuis, de Voltaire, et tutti quanti, ne s'adjoignit point celui de la marquise. Néanmoins le manuscrit avait circulé, ou circulait encore. Le volume I du portefeuille littéraire de Mlle de Lespinasse comprenait le texte complet, et Julie, cette sœur de passion d'Emilie, en citait (24 juin 1773) certain mot sur l'inutilité du repentir. Même mention, de la plume de Mme de Fourqueux, autre chercheuse de bonheur. Au cours de l'an 1781, La Harpe, dans sa Correspondance littéraire, signalait les Réflexions où il s'avisa, sans doute après sa conversion, de relever « beaucoup de mauvais esprit ». Enfin, certain jeudi de 1784, Mirabeau, à qui

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