‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 166 sur 276 · Veillées Béarnaises, I · texte numérisé non relu

Veillées Béarnaises, I

2. Selon la Biographie moderne ou Dictionnaire historique de tous les hommes morts ou vivants, Leipzig, 1806. Il n'aurait alors pas fait partie de la Constituante, il aurait été nommé, en septembre 1791, député du Cher à l'Assemblée Législative.

3. « J'aurais probablement été un pauvre soldat. » L.-G. Pélissicr écrit, sans ironie : « Moralement, Picqué fut un volontaire de 1792. »

4. Considérations, édit. des Œuvres complètes, 1820 XIII, 123-124. « Le peuple et même les bourgeois n'étaient point atteints par les malheurs des classes élevées, les habitants de Paris se promenaient dans les rues de Paris, comme les Turcs pendant la peste, avec cette seule différence que les hommes obscurs pouvaient assez facilement se préserver du danger. En présence des supplices, les spectacles étaient remplis comme à l'ordinaire..., enfin toute la fadeur et la frivolité de la rue subistaient à côté de ses plus sombres fureurs. »

horreurs, la vie continuait. « Le supplice de Louis XVI et celui de

Marie-Antoinette firent peu de sensation Les Parisiens se livrèrent

comme d'habitude à leurs occupations.... Toutes les salles de spectacles furent remplies. »

Picqué n'aborda pas la tribune, parce que, trop souvent — c'est lui qui nous le dit — on en descendait pour monter à l'échafaud, et parce qu'il n'était pas orateur. « Ni Malebranche, ni le grand Corneille ni Rousseau, ni Bonaparte lui-même ne l'ont été », déclare ce modeste.

Il fut encore membre du Conseil des Cinq Cents.

Il touchait à la cinquantaine. Il avait essayé toutes les voies pour les abandonner successivement, toujours indécis et instable. L'heure vient pour le bohème de fixer sa vie et de rabattre de ses ambitions. Comme tant de conventionnels sans talent, se faisant rond-de-cuir sous le nouveau régime, il accepta une place au contentieux de la loterie, modeste en vérité, mais qui ne gênait pas ses goûts de paresseux et de flâneur. Et, pour achever d'assurer le repos de ses vieux jours, s'affranchir de tout besoin, il épousait en vendémiaire an VIII, sans amour, une jeune fille du bourg de Horgues, près Bagnères. Elle mourut à vingt-trois ans, phtisique, sa fortune dilapidée par le curé Defïis.

Il se sentait étranger en son pays. Désillusionné de la chimère rousseauiste par l'expérience, il voyait maintenant ses compatriotes dépouillés du voile de l'âge d'or. Mais incapable de renoncer tout à fait à l'ancien prestige, le changement qui n'était qu'en lui, il l'attribuait au progrès du luxe, à l'influence corruptrice des villes.

Paris lui offrait plus de solitude, plus de tranquillité. Il prit une agréable maison à Passy. Ce solitaire, ce taciturne, maintenant qu'il vieillissait et qu'il avait fait pendant deux ou trois ans à peine l'expérience du mariage, il ressentait « l'inquiétude vague et importune du célibataire ». Sauvage toujours, insociable, continuant d'avoir peu d'amis, dans l'angoisse des soirées solitaires, il se mêle à la foule, par les rues, et, si peu admirateur qu'il fût de Napoléon, la gloire faisait battre son cœur1.

Ame sensible encore, « les objets même inanimés, la température, jusqu'à l'air qu'il respirait », tout pouvait troubler son repos.

La Restauration vint, qui lui enleva sa place, le rendit suspect comme régicide, obligea ce vieux de s'exiler à soixante ans passés. Quel désarroi ! Il lui fallait rompre avec tous les souvenirs de sa vie, dans un pays où tout est nouveau pour lui, personnes, maisons, usages, tout étrange. Il s'était retiré à Bruxelles. L'ours des Pyrénées, las de la solitude, avec cet incurable besoin de confiance, de bienveil-

1. Picqué nous aido à comprendre pourquoi et comment, les promesses qui accompagnèrent le retour de l'île d'Elbe aidant, libéralisme et bonapartisme finiront par faire alliance sous la Restauration.

lance réciproque, eut à revoir des Français le même plaisir que « s'il s'était trouvé égaré dans les sables brûlants de la Libye ou dans les glaces du Spitzberg ». Mais, vite déçu, il ne trouva qu'égoïsme chez les riches, méfiance chez les pauvres, les uns conservant leurs prétentions ridicules, les autres traînant le long des boulevards humides et tristes leurs querelles interminables sur le passé.

Au bout de quinze mois il put rentrer en France. Il y reprit sa vie, chaque jour plus étranger à son temps. Irrité de la politique nouvelle, cela va sans dire. Mais ce pré-romantique ne pouvait non plus que les autres pré-romantiques de sa génération, accepter ni le romantisme catholique de Chateaubriand, ni les Vampires de Nodier, ni le romantisme fantastique issu de RadclifTe, ni même le genre troubadour. Il restait fidèle aux admirations de sa jeunesse : à l'abbé Prévost, à Rousseau, à Mme Riccoboni J.

1. « Peintres inimitables des mœurs, Miguel Cervantes, Le Sage, Richardson, l'abbé Prévost, belle La Fayette, tond™ Staël, Kiccoooni, génies heureux qui vous êtes emparés des intrigues amoureuses, luxo du cœur, les seules que les femmes entendent le mieux, vous ne serez pas confondus avec la tourbe d'auteurs en cotillon, qui cherchent à travers les folies les plus bizarres ce que dans leur langage les romanciers appellent l'effet.... Eh! comment ne le produiraient ils pas avec le secours des lampes funèbres, des prisons, des cercueils, des scélérats, armés do poignards, des héros la plupart sans père, adorables, parfaits, so rencontrant dans des cimetières, des caves, dans los ruines des châteaux? Archives du mensonge, de l'invraisemblance et de la superstition, ces drames si tristes, lugubres, effrayants, rendent, sans los attendrir, les esprits inquiets. Cette manière d'entasser crimes sur crimes cessera-t-elle? Déjà une grande révolution s'est opérée, la satiété a suivi la malheureuse influence des romans lugubres ou à l'eau de rose, des troubadours, des ménestrels nouveaux, en vieux

langage, extravagances chevaleresques Dans ce tableau de tous los vices et

de tous les ridicules, des femmes trompées, des enfants mis au jour et abandonnés sans qu'on puisse savoir quels sont les amants, la mère et le père, après des deuils amenés Dieu sait comment, on reviendra à des productions raisonnables d'après nos mœurs...; les tribulations des maris, l'infidélité conjugale no sont aujourd'hui ni ridicule ni déshonneur

Cette révolution brusque et grossière a trompé l'espoir de ceux qui attendaient uno amélioration de la littérature française et ressemble à l'invasion des barbares du Nord sur les nations civilisées. De jeunes poètes d'une médiocre réputation vouent au mépris ce qui avait fait l'admiration des siècles. Au nom du romantisme, ils détruisent les autels de Sophocle, Corneille, Rousseau, Boileau, Voltaire, remplacés par le style et les noms de Ronsard, de Pradon.... Onavu les chefs de cette conspiration heureusement passagère, Hugo, Dumas, Dumesnil, Scribe, occupant le public de productions insensées, de romans : Notre- Dame de Paris,... Rouge et Noir, Smarra, les Intimes, Peau de chagrin, Bouillon à domicile(?). On ne vit quo de crimes, d'empoisonnements, de viols, d'assassinats. Encore ne suffisent-ils! »

Le vieillard est irrité contre son temps, et brouille tout, les noms et les œuvres. Qu'on ne soit pas trop surpris de trouver dans cette liste le nom d'Alexis Dumesnil, qui abominait le romantisme, et que Jouy, vers la même époque, rangeait parmi les derniers défenseurs du classicime. Le temps n'avait pas encore mis un peu d'ordre et de clarté.

Ailleurs, Picqué s'en prend à Chateaubriand lui-même, ou à « Sainte-Genlis », qui, « après avoir passé sa jeunesse dans les désordres de la cour d'Orléans » devenue prude, attaque aujourd'hui Rousseau, Voltaire, Fénelon, ce « jacobin révolutionnaire ».

Il fit en 1819 un voyage aux Pyrénées. Il dit un éternel adieu à sa vieille mère, qui le revoyait sans tendresse. On dut ménager à l'ancien conventionnel, devenu un objet de réprobation, un accueil glacé. Je serais porté à croire que la haine des prêtres et des nobles, quand il va, dans quatre ans, rédiger ses mémoires, exprimera moins un sentiment contemporain des événements qu'il raconte qu'une sourde rancune contre la France de la Restauration. Ne résistant pas à des témoignages peu dissimulés de méfiance, il allait quitter, peut-être pour toujours. « l'asile de sa vieillesse », où il n'était pas aimé, quand une joie inespérée vint le surprendre. Il « remontait tristement la montagne qui domine les Eaux-Bonnes ». Une jeune fille était assise au pied d'un arbre, seule avec son chien: des yeux noirs, vifs et tendres, une tète espagnole, les cheveux retenus par un aiguille d'argent. Chaussée légèrement de sparterie, et son capulet à la main, elle allait rejoindre, sur le sommet de l'Estibe, un jeune berger, son fiancé. Quels souvenirs de jeunesse remontèrent à la mémoire du vieillard? Charmé par la grâce de la jeune ossaloise, il ajoute une page attendrie à son Voyage '.

Il finissait à Passy, dans sa retraite casanière, toujours paresseux, lisant beaucoup, pauvre, ne désirant rien. Un régime lui avait conservé une assez bonne santé. « Il supportait ses maux et bénissait la Providence de l'avoir fait hermite » .

— Doléac, l'ami de jeunesse de Picqué, serait-il ce curé de Baudéan, qui dans l'assemblée du clergé réunie le 2 avril 1789, pour rédiger le cahier des doléances, demanda vigoureusement mais sans succès que fût amélioré le sort des petits curés et des vicaires ? Défroqué plus tard, il se serait marié.

— Le Fragment d'un Voyage aax glaciers de Chamonix, par Béranger (dans le Recueil amusant de voyages en vers et en prose, seconde édition, Paris. Nyon, 1 787, 9 vol. in-12); signale, p. 189 du tome VIII, le passage à Chamonixdes duchesses de Bourbon et de Valentinois,dans l'été de 1785. « Attirées par la plus louable curiosité, elles parvinrent avec leur suite au sommet de ces montagnes, et firent connaître les grâces et la bienfaisance française aux pauvres habitants de ces déserts qui crurent voir dans ces jeunes Princesses, ces Fées et ces Sylphides, à la puissance desquelles tous les Montagnards suisses attribuent les décorations merveilleuses de leurs grottes ». Ce texte vérifie le récit de Picqué, sur les pérégrinations de la duchesse.

— Picqué était en relations amicales avec Sébastien Mercier, qui, du reste, cite Picqué dans Charité, 1805, p 52.

— Je trouve, à la bibliothèque de Grenoble, une brochure de Picqué, tout à fait inconnue : Al oyens de détruire la mendicité, ou Morale du pauvre, Paris, Moussard, 1802. Picqué y développe cette idée de Rousseau, qu'il faut secourir l'indigence par le travail, non par l'aumône, et qu'il faut occuper les pauvres aux travaux des champs.

André Monglond.

Maître de Conférences à la Faculté des Lettres

de l'Université de Grenoble.

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