LES IMITATIONS DU « CANDIDE
Hachette, avril-juin et juillet-septembre 1914. (Dubois-Fontanelle prétend dans sa Dédicace que l'ouvrage était rédigé avant que Candide parût. Les Annonces, affiches et avis divers dites Affiche de province [1767, p. 55], se font l'écho de cette affirmation. Il aurait retardé la publication, modestement, pour ne pas risquer la comparaison. En réalité on peut affirmer que c'est bien « un réchauffé de Candide ».)
F*-R. Turpin, Voyage à Ceilan ou les philosophes voyageurs. Ouvrage publié par Henriquès Pangrapho, maître es arts de V Université de Salamanque. Amsterdam, Arkstée et Merkus. Paris, de Hansy, 1770, in-12. L'ouvrage a été réédité sous le titre de Les philosophes aventuriers par M. T..., Amsterdam-Paris. Belin, 1780, in-12. (Pangrapho rappelle Pangloss. Le héros Kerfandeck naît dans une Bretagne toute semblable à la Westphalie de Candide, court après une Emilie, qui ressemble à Cunégonde comme une sœur, en compagnie du philosophe Alpharabius et du sage Rapin qui sont les frères de Pangloss et Martin '.)
Au total, huit ouvrages. Le chiffre a son intérêt. Il y a eu, entre 1701 et 1789, sept romans qui sont des imitations avouées ou évidentes de la Nouvelle Héloïse'2. Candide a eu, de 1759 à 1784, quarante-trois éditions 3. Il y en a, de la Nouvelle Héloïse, de 1761 à 1789 *, au moins cinquante-deux. Les chiffres se ressemblent. Ils témoigneraient, à eux seuls, que Voltaire et Rousseau sont les deux principales forces qui mènent le siècle à partir de 1750. Ils s'associent parfois dans leur influence ; ils se heurtent, le plus souvent ; mais ni Voltaire ne réussit à discréditer Rousseau, ni Rousseau ne fait oublier Voltaire.
Pourtant leur influence n'agit pas toujours de la même manière.
Il y a peu de choses, hors les titres, qui rappellent exactement Candide dans Candide en Danemarc ou même dans L'autre Candide (comme il n'y a à peu près rien qui rappelle Rousseau dans Henriette de Wolmar ou dans La dernière Héloïse). Mais, alors même que Mailhol, Dubois-Fontanelle ou les autres qui imitent vraiment sont les disciples littéraires de Voltaire, ils ne sont jamais ses disciples philosophiques ou ils ne le sont que par rencontre, avec des réticences et des repentirs. Il s'agit bien, pour eux, de parler des choses humaines ou divines avec une ironie souriante ou amère. Mais leurs scepticismes se contredisent et leurs convictions s'opposent. Les Aventures philosophiques de Dubois-Fontanelle égratignent ou bafouent sinon Montesquieu, Vol-
1. La Cacomonade, histoire politique et morale, traduite de l'allemand du docteur Pangloss, etc., par Linguet, 1766, n'est qu'un divertissement mi-badin, mi-sérieux sur la syphilis. — Candide ou l'élève du philosophe chrétien par l'abbé (li l;i Reyniede la Bruyère, 1787, n'a rien à voir avec Voltaire. Le nom do Candide symbolise seulement la vertu de l'élève.
2. Voir sur ces imitations notre article do la Revue Universitaire du 15 avril 1905.
3. Voir l'édition do Candide par M. A. Morize, Paris, Société des textes français modernes, 1913.
4. Voir sur ces éditions nos articles des Annales de la Société J.-J. Rousseau, 1909 et 1913.
taire et BufTon (Dubois s'en défend), du moins les « singes » de ces grands hommes. Pourtant quelques années plus tard cet « anti-philosophe » allait être lui aussi un philosophe persécuté1. Ericie ou la Vestale, drame, reprenait le sujet de La Religieuse de Diderot et gémissait, sous l'apparence d'un drame païen, sur les vestales chrétiennes qu'on enferme dans les couvents. L'œuvre fut condamnée comme « libelle impie », les colporteurs furent envoyés aux galères, et Dubois- Fontanelle devint célèbre comme une victime du fanatisme. Mailhol ne choisit pas plus clairement ses convictions. Il est tout Voltaire, ou du moins il essaie de l'être, dans son allure et son badinage, quand il écrit Le philosophe nègre2. Il est tout Rousseau dans certaines pages de ses Lettres aux Gascons (Toulouse, Dupleix et Laporte, 1771). « Qui peut être assez infortuné pour n'avoir pas senti les plaisirs du cœur, tantôt dans la compassion, tantôt dans la bienfaisance, dans l'amitié, dans l'amour », en compagnie de cette « aimable moitié de la société » qu'il chante comme Saint-Preux : « Sexe enchanteur, idole du nôtre, charme des yeux et des cœurs, ô femmes, tendres < onsolatrices de l'homme, freins du courroux et de la cruauté, seuls remèdes à nos maux... ». Elles sont aidées d'ailleurs dans leur œuvre de consolation par la nature et les joies rustiques toutes semblables au « Si j'étais riche » de V Emile : t Le choix de vos pères a placé votre maison* nette sur le penchant d'une colline ombragée, etc. » Rousseau et quelques autres disputent donc à Voltaire les âmes de ses disciples qui ne sont même le plus souvent que les disciples d'un style e1 les caudataires d'un succès.
Rousseau, au contraire, n'a peut-être pas une action plus étendue ni plus lointaine. Mais quand il conquiert des âmes il les conquiert souvent tout entières. Ni Bruinent, ni J.-L. Mollet, ni même Restif de la Bretonne, qui imitent son Iléloïse, ne sont des disciples, pas plus que Mailhol ou Dubois-Fontanelle ne sont des disciples de Voltaire. Mais Léonard ou Loaisel de Tréogate ont vraiment écrit leurs Lettres de deux amants ou leur Dolbreuse comme une réplique de la Julie. Us n'en ont pas seulement imité la fable ou les desseins. Ils ont vraiment « éprouvé » leur roman comme Jean-Jacques avait éprouvé le sien, avec les mêmes frénésies de passion et les mêmes ardeurs de vertu. Ils ont vécu toute une part de leur vie à travers Rousseau. La satire voltairienne au contraire peut convaincre l'intelligence. Elle ne conquiert pas le fond du cœur. On pouvait être voltairien. On n'était pas disciple de Voltaire.
D'ailleurs ces imitations de Candide ne sont, à l'occasion, qu'un artifice d'auteur. Il s'agit d'allécher le lecteur par un titre. Il s'agit
1. Nous avons précisé ces contradictions dans notre Introduction à la réédition des Aventures.
2. Ou dans Les Bonnets ou Talemik et Zinera. Londres, Paris, Quillau, 1765.