‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 169 sur 276 · LES IMITATIONS DU « CANDIDE · texte numérisé non relu

LES IMITATIONS DU « CANDIDE

même de retourner contre Voltaire et ses doctrines les armes acérées dont on a senti la pointe. Candide sans doute n'est pas un livre désespéré. Quelque chose reste, quand on l'a lu, parmi les ruines de nos illusions : la croyance au travail et, peut-être, au progrès lentement conquis. Mais, c'est un livre amer et cruel. Les imitateurs sont au contraire optimistes. Ils tiennent à leurs illusions. Ils n'ont pas l'âme sombre ni l'humeur violente. Quand ils croient imiter Candide ils n'imitent en réalité que les Caractères de La Bruyère, le Gil Bios, les Lettres Persanes ou tout au plus le Memnon ou le Zadig de Voltaire. Ils écrivent une satire de mœurs et non pas une satire sociale et philosophique. Ils n'ébranlent pas les fondements de l'édifice humain ; ils n'en discutent que les aménagements et les conforts. Candidamentor est trompé par les femmes, comme Zadig ; il est la victime naïve, puis clairvoyante des passions des hommes, comme Zadig. Mais il croit pourtant à la raison, à la justice, à l'humanité, au progrès. Et il les fait triompher, quand il est ministre d'un bon roi, comme Zadig. Candide en Danemarc n'a que des aventures banales et communes. Il constate qu'il y a des oncles artificieux et féroces qui méditent de dépouiller leurs nièces ; mais l'oncle se prend au piège de ses artifices. Candide doit se résigner, pour épouser Zénoïde, noble danoise, à se faire fabriquer une généalogie. C'est un ridicule ; ce n'est ni le mal de Paquette, ni la guerre des Bulgares, ni l'autodafé. La vertu de Zénoïde résiste malaisément aux pièges de la vie mondaine ; mais elle résiste pourtant, et Candide la reconquiert. Si « l'autre Candide » cherche longtemps et vainement celui qui entendra sans s'irriter la vérité, il le trouve pourtant ; comme il trouve une femme dont le front semble « être le siège de la candeur et de l'ingénuité et qui joint à une tendre sensibilité le charme de la vertu ». Il finit ses jours près d'un roi qui est aimé de ses peuples et qui estime Candide, son ministre et son ami. Le « petit Candide » cherche lui aussi la fortune et le bonheur dans la sincérité, et il ne rencontre que la misère et le mépris, aussi longtemps que le hasard lui fait hanter les dames mûres et galantes, les petits-maîtres ou les beaux esprits. Mais 'il trouve pourtant sa Rosalie et témoigne que si « la vertu et la vérité ne mènent pas à la fortune, du moins elles conduisent au bonheur » ; il suffit de le chercher auprès d'une femme tendre et « candide », comme Rosalie, loin des cités corrompues, dans la paix laborieuse d'une demeure rustique qu'ornent l'amour, l'amitié, la liberté, et des mirtes et des lauriers-roses.

Aucun de ces Candides n'est donc un sceptique. Et les expériences qu'ils font du monde sont plaisantes ou périlleuses ; elles ne sont pas cruelles. Car elles ne sont pas, malgré les apparences, « philosophiques » et tiennent même la philosophie pour suspecte ou mensongère. Candide en Danemarc n'est qu'une fable médiocre pour démontrer aux « honnêtes gens » qu'il convient d'être optimiste et que la religion est bonne, quand elle est bien comprise, et ses ministres dévoués. Candidamentor

nous invite à nous défier des femmes, des brigands, du jeu, des hypocrites, des courtisans, mais non point de l'amour, de la justice, de la franchise, de la religion et des gouvernements. U Autre Candide découvre, en fin de compte, une humanité honnête, laborieuse. pieuse. Le Philosophe nègre disserte copieusement de toutes nos erreurs, mais il n'y comprend, à l'ordinaire, ni le trône, ni l'autel, ni les vérités premières et traditionnelles. Le « petit Candide » ne finit pas ses jours dans la dévotion, mais il invite son curé à sa table et songe, sans amertume, que Rosalie « au bord de sa carrière », et parce que « c'est le besoin des âmes tendres », inclinera à la dévotion. Les Aventures philosophiques sont faites pour nous guérir de la philosophie des climats — qui est de Montesquieu ; du fatalisme — qui est de La Mettrie, d'Helvétius ou de Voltaire ; de la croyance à la bonté de la nature — qui est de Rousseau. A l'occasion même, nos auteurs disent clairement ce qu'ils pensent ou de Voltaire ou de Rousseau. Quand l'autre Candide cherche l'homme à qui l'on pourra dire la vérité, il croit l'avoir découvert dans Elri-Vtao (entendons Voltaire), « génie sublime et fécond », et bienfaisant ; mais Elri-Vtao est vaniteux et Candide le constate sans respect. Rousseau surtout est raillé copieusement. Le sauvage heureux et bienfaisant est renvoyé, sans indulgence, aux chimères de la fable, dans Candidamentor et les Aventures philosophiques. Candide en Danemarc s'attarde à un long portrait de Rousseau qui loue le talent de l'homme et son caractère, mais se divertit de ses doctrines.

Pourtant ces gens qui se défient du « philosophisme », et qui ramènent Candide vers la tradition ou même vers la foi, ont subi, comme malgré eux, l'influence de la philosophie. Toutes sortes de choses se mêlent dans leurs œuvres, confuses ou contradictoires. Mais ils font cependant autre chose qu'osciller. Sans qu'ils s'en doutent clairement, ils avancent. Parce qu'ils ont lu Zadig, YEssai sur les mœurs ou Candide ou YHéloïse, ils ne peuvent plus penser, après 1760, ce qu'ils auraient pensé trente ans plus tôt. Ils admirent Voltaire ou Rousseau, même quand ils s'en défient, et sur quelques points ils se sont laissés convaincre. Ils conviennent unanimement, non pas que la religion est « infâme » ou menteuse, mais du moins qu'elle peut-être intolérante, et qu'il y a un « fanatisme ». C'est l'avis de Candide en Danemarc ça et là. Le philosophe nègre n'aime ni les « tyrans de Trévoux », ni les « anti-philosophes » « rassasiés de victimes » et qui ont « pieusement assassiné Robinet »'. L'autre Candide ose s'élever contre le pouvoir

1. Voir notamment sur la « religion naturelle » un très curieux passage (t. I, p. 125), où le philosophe nègre veut construire un temple rond, sans fenêtres, globe immense et azuré où seront suspendus dix mille globes de feu, neuf mille sphères opaques, etc. « Alors, votre âme, d'elle-même, s'élève vers le créateur ; votre cœur ému, échauffé, attendri, se pénètre de reconnaissance et d'amour ; vous pouvez sortir : votre prière est faite. »

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