‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 170 sur 276 · LES IMITATIONS DU « CANDIDI · texte numérisé non relu

LES IMITATIONS DU « CANDIDI

du grand Daïro qui peut anathématiser les princes et délier leurs sujets du serment de fidélité. Si Candidamentor est victime des femmes, des bandits ou des gens de cour, il l'est tout autant des prêtres et des fanatiques. Et le capucin qui accompagne le héros des Aventures philosophiques est aussi ridicule que M. Tonquin, philosophe de la nature, ou M. Léonard, philosophe des climats.

Ils détestent aussi la guerre des gens de guerre, comme celle des gens d'église et comme le Candide de Voltaire la détestait. Tout le chapitre vu de Candide en Danemarc est une peinture, gauche de style, mais violente d'intention, contre les cruautés belliqueuses qui massacrent les populations, poussées à bout par l'avidité des gens de cour. Le philosophe nègre, tant qu'il vit chez les nègres, « taille, tranche, pend, assomme, hache, comme un barbare, ou un héros ». Et Candidamentor refuse, comme Candide, de prendre plaisir à voir « une centaine d'hommes habillés de bleu s'amuser à en tailler en pièces une autre centaine habillés de vert ».

Amour de la tolérance, amour de l'humanité, ce n'est pas par hasard que tous ces auteurs dont les convictions sont si diverses et souvent si prudentes, se rencontrent sur ces deux points. Dans la bataille qui oppose Rousseau à Voltaire, les âmes sensibles aux philosophes, les « Cacouacs » aux cagots, dans cette mêlée d'arguments ou d'injures, l'âme moyenne des auteurs change malgré tout. Même lorsqu'on dénonce Voltaire ou se moque de Jean-Jacques, on refuse de laisser aux prêtres le pouvoir du glaive ; on exige la liberté de pensée. On veut croire également que l'humanité n'est pas vouée éternellement à subir la force et la conquête. On appelle le siècle de la tolérance et de la justice humaine.

Daniel Mornet.

Maître de Conférences à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris.

La correspondance de Fréret avec les missionnaires de la Chine, •notamment avec le P. Gaubil, rappelle par bien des traits les fameuses lettres de M. de Mairan au P. Parennin qui circulèrent manuscrites parmi les savants et qui furent réimprimées deux fois au xvme siècle, après que le 1'. du I laide en eut donné de larges extraits dans ses Lettres édifiantes et curieuses. Bien que Fréret s'intéresse tout particulièrement à la chronologie et à l'ancienne histoire chinoise, il ne laisse pas de demander au P. Gaubil des renseignements au sujet

1. Cette correspondance de Frérot avec les missionnaires de la Chine est conà l'Observatoire astronomique de Paris, parmi les papiers de l'astronome J.-N. Delisle, qui dans une de ses lettres à Gaubil nous renseigne sur la provenance de ces papiers. « ...Pour ce qui est de M. Fréret je vous ai mandé qu'après sa mort j'avois acheté toute la correspondance qu'il avoit eue avec vous depuis l'année 1732 jusqu'en 1741. Il y a aussi des lettres des PP. Régis, Parennin, GoDet, de Mailla, de Prémare écrites à M. Fréret que j'ai acquises i cette occasion, et comme M. de liougainville qui a succédé à M. Fréret au secrétariat de l'Académie des Inscriptions a bien voulu me prêter les papiers de M. Fréret qu'il a enlevés par ordre du ministre avant la vente de sa bibliothèque et que j'ay trouvé dans ses papiers le brouillon des lettres qu'il vou? avoit écrites de même qu'aux autres missionnre6 que je viens de nommer, j'ay pris copie de ces lettres afin d'avoir toute la correspondance qu'il avoit eu avec vous et les autres missionn'08 sur la chronologie chinoise et la littérature de cet empire » (22 nov. 1750. Observatoire B1 6 (XI-n° 34). En réalité 1rs inimités autographes des lettres de Fréret au P. Gaubil se trouvent parmi les papiers de Delisle en même temps que les copies qu'il en avait faites. Toute cette correspondance de Fréret — à laquelle Delisle a joint les lettres reçues des missionnaires de la Chine par le P. Souciet — est contenue dans le carton n° 150, à 1 intérieur duquel les documents sont classés par liasses et par pièces. Ce carton est classé actuellement sous la cote A. I31 (150). Les autres papiers de Fréret constituent quatre gros cartons : « Mémoires de M. Fréret », Recueils I-IV (B2 154-155-156-157), Cf. Bigourdan, Inventaire général et sommaire des manuscrits de la Bibilothèquc de l'Observatoire de Paris, Annales de l'Observatoire de Paris, Mémoires, t. XXI, 1895. Le P. Jos. Brucker s'est servi de cette correspondance de Fréret avec les missionnaires de la Chine pour son article « Correspondance scientifique d'un missionnaire », Revue du Monde catholique, 1883, t. LXXVI, mais il s'est préoccupé bien plus de Gaubil que de Fréret. Parmi les lettres de Fréret, celles qui sont adressées au P. Gaubil sont de beaucoup les plus importantes. Il v en a quatre : 28 novembre 1732 (fragments) ; 1735 ; 1er novembre 1736 ; 8 août 1737.

•des grandes questions scientifiques qui partagent à cette époque le monde savant : il lui demande notamment de rechercher dans l'ancienne astronomie chinoise les observations qui pourraient vérifier ou infirmer les théories du chevalier de Louville sur les variations de l'obliquité de l'écliptique1, ou de préciser les observations faites en Tartarie sur la mesure des degrés lors de l'établissement de la carte, pour décider la question de la « figure » de la terre2. Voltaire appelait les lettres de M. de Mairan « des doutes de Cicéron ». Les lettres de Fréret à Gaubil présentent elles aussi ce caractère : les hypothèses qu'il émet ne sont proposées que pour obtenir un supplément d'informations ou pour les soumettre à la critique du P. Gaubil mieux informé. « Si mes vues ont quelque chose de bon, écrit Fréret à Gaubil3, vous les perfectionnerez, si elles n'ont point de fondement vous les condamnerez et les raisons par lesquelles vous le ferez me procureront de nouvelles connoissances ».

Lorsque Fréret lut son premier mémoire « de l'antiquité et de la certitude de la chronologie chinoise » à l'Académie des Inscriptions, le 1er décembre 1733*, le fait de l'antiquité de l'histoire authentique de la Chine était loin d'être un fait admis. Les Jésuites eux-mêmes n'acceptaient pas tous l'authenticité de l'ancienne histoire chinoise, car certains d'entre eux croyaient retrouver dans les livres sacrés de la Chine des vestiges des connaissances antédiluviennes et des prophéties annonçant les mystères du christianisme. Aussi ils cherchaient à identifier les anciens rois de la Chine avec les patriarches : le P. Bouvet0 voyait dans Fo-Hi le patriarche Enoch et selon le P. Gollet l'empereur Yao n'était autre que Jectan, frère de Phaleg. Ils ne faisaient donc remonter l'histoire authentique de la Chine qu'à quelques siècles avant J.-C b.

En Europe, ce symbolisme — ou ce figurisme comme disait Fréret — trouvait des partisans même en dehors des Jésuites. « Je vous avoueray, mon R. P., écrit Fréret au P. de Prémare, avec toute la franchise qui doit régner dans les lettres, que je vois avec peine que l'autheur de la dissertation [contre le Traité de l'Astronomie chinoise du P. Gau-

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