Lamartine de 1816 à 1830 ; édit. in-16, 1906, p
pas la foi robuste de M. Léon Séché; et parce qu'une tradition subsiste, qui plaît à l'imagination, ce n'est pas une raison pour l'accepter sans vouloir discuter. N'est-ce pas dans les traditions que fourmillent les erreurs?
Que Lamartine ait écrit Le Crucifix « sous le coup du grand chagrin » qu'il venait d'éprouver, cela est absolument inadmissible. Les grandes douleurs sont muettes, a-t-on dit justement; c'est qu'elles ont quelque chose d'étreignant qui contracte le cœur, opprime l'esprit et annihile la pensée. Une sincère et grande douleur ne peut se mettre en vers tant qu'on est sous l'impression première du malheur. Cette mise en vers, opération toujours quelque peu artificielle, demande une liberté d'esprit qui n'est possible qu'après un certain temps, lorsqu'un peu d'apaisement est rentré dans l'âme. Tout cela est connu. Nous savons d'ailleurs que Lamartine n'était pas le poète de la douleur; il dit même, dans le commentaire de l'harmonie Désir, que « le bonheur le féconde et l'incite à se répandre » en hymnes ; au contraire, « la douleur le crispe et le rend silencieux et stérile ». Nous devons l'en croire ; et il nous suffit de lire ses lettres si douloureuses de 1817-1818 pour nous rendre compte qu'alors Elvire n'était pas encore devenue pour lui un « thème à vers ».
Mais lui-même ne nous a-t-il pas donné quelques indications sur l'époque où il a écrit Le Crucifix? Interrogeons les textes, et d'abord le commentaire du Crucifix; nous y lisons : « J'écrivis, après une année de silence et de deuil, cette élégie sépulcrale... » — Après une année : ce serait donc vers la fin de 1818, après ce voyage à Paris, en septembre-octobre, où il avait porté à Talma sa fameuse tragédie de Saiil et profité des circonstances pour aller prier sur la tombe de Mme Charles. Ainsi ce pieux pèlerinage d'amour aurait ravivé en son âme son grand chagrin de décembre 1817 et lui aurait inspiré les admirables strophes du Crucifix. — On voudrait pouvoir le croire. Mais ne sait-on pas qu'il faut toujours se défier des « commentaires » de Lamartine, et que ces documents, écrits plus de trente ans après les faits, sont le plus souvent pleins d'erreurs? Or ici même, que penser quand Lamartine, rappelant la mort de Julie, ajoute : « mon ami, M. de V(irieu), qui assistait à ses derniers moments, me rapporta, de sa part, le crucifix », etc.? Autant d'erreurs que de mots ! Quand mourut Mme Charles, Virieu était au Grand-Lemps depuis la fin d'août 1817: pas plus que Lamartine, il n assistait « aux derniers moments » de Julie. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, n'auraient eu qualité pour y être admis.
Ce n'est pas non plus Virieu qui rapporta à Lamartine le crucifix de Julie. Virieu, qui était venu de Lemps à Mâcon pour consoler son ami, rentra à Paris le 16 janvier 1818. Il alla voir aussitôt Mme de Drée, qui avait soigné Mme Charles pendant sa maladie ; puis il se présenta chez M. Charles. Celui-ci, écrit Virieu à Lamartine, « m'a
remis un paquet de tes lettres enfermées dans deux enveloppes, etc..., et séparément tea élégies et ton petit portrait encadré' ». Ni dans cette lettre, écrite vraisemblablement du 17 au 20 janvier, ni dans celle du 28, il n'est question du crucifix de Julie. Ce qui semble probable, c'est que Mme de Drée, voulant transmettre à Lamartine un précieux souvenir de l'amie disparue, confia à Virieu l'exemplaire de Y Imitation dont Julie avait lu bien des chapitres avant sa mort •1 le crucifix qu'elle avait tenu sur ses lèvres à l'heure suprême. Étaitce, d'ailleurs, selon la volonté de Julie et « de sa part? » le poète avaitil le droit d'appeler le crucifix de Mme Charles « Héritage sacré ; don d'une main mourante? » on ne le saura jamais. — Quant à Virieu, qui devait rester plusieurs mois encore à Paris, il remit à un autre ami de Lamartine, Amédée de Parseval, ce qu'on lui avait confié ; celui-ci rentra à Mâcon vers la fin de janvier ; et de ses mains les précieuses reliques passèrent entre les mains de Lamartine. Et comme il semblerait naturel de pouvoir ajouter : alors jaillirent du cœur du poète les belles strophes de l'élégie douloureuse !...
Mais non, le « commentaire » du poète nous défend une telle conjecture ; et si nous interrogeons le texte même de l'élégie, la strophe XI, qui est en pleine contradiction avec le commentaire, ne fait qu'accroître encore notre incertitude. « Sept fois », dit cette strophe,
Sept fois depuis ce jour, l'arbre que j'ai planté Sur sa tombe sans nom a changé de feuillage.
Sept années écoulées, depuis quel jour? ce n'est pas depuis le jour des obsèques de Mme Charles ; Lamartine n'y assistait pas, nous le savons. Ce serait donc depuis le jour d'octobre 1818 où il alla découvrir la tombe de la jeune femme, non pour y « planter un arbre », mais pour y prier simplement? Mais alors « sept » années depuis cette pieuse visite, cela nous mènerait jusqu'à la fin de 1824 ou de 1825, et Le Crucifix a été publié en septembre 1823. Évidemment ce chiffre « sept » n'est qu'un nombre poétique1, et l'on ne peut rien tirer d'une indication aussi imprécise.
Mais enfin, sans vouloir serrer de trop près les dates, on pourrait admettre qu'il s'était écoulé un certain temps entre la mort de Mme Charles et la composition du poème ; nous disons « un certain temps », d'une durée moyenne ; car telle est l'infirmité du cœur humain que les grandes douleurs vont s'atténuant peu à peu, et que parfois, sous l'action du temps, elles s'effritent et s'effacent. Le crucifix d'Elvire a « défendu de l'oubli » le cœur du poète ; il n'aurait pu cependant,