Voir R. Doumic, Lettres d'Elvire, p. 93 [Appendice
2. Ce nombre « Sept » et le vers tout entier peuvent d'ailleurs être une correction du dernier moment. On sait tout ce que le nombre « Sept » a de noblesse traditionnelle et de dignité littéraire.
si nous en croyons le commentaire d'Apparition, protéger assez longtemps cette âme inconstante et mobile pour y entretenir une émotion durable, une source vive d'inspiration.
En somme, les textes ne nous fournissent pas d'indication certaine sur la date de la composition du Crucifix. Pourtant on aimerait à penser que, dans ce poème où les plus ingénieuses inventions de l'esprit se mêlent aux « larmes du cœur », il y eut tout au moins un premier jet lyrique, jailli de l'âme du poète avec les premières vraies larmes. On aimerait à y saisir quelques vers, rien qu'une strophe peut-être, quelque chose enfin écrit en 1818, en 1819, sous l'impression, non pas toute récente, mais encore vive cependant, de la grande douleur de décembre 1817. On se demande, en effet, comment le poète aurait pu retrouver, plusieurs années plus tard, — dans « ce cœur, hélas ! où tout s'efface », — cette émotion humaine qui fait la beauté profonde du « Crucifix », ces larmes qui semblent prêtes à perler, ce ton si poignant, ces accents d'une âme déchirée, que la foi rend résignée Et l'on voudrait pouvoir garder quelque chose de la tradition ; on voudrait pouvoir établir que Lamartine, après « une année de silence et de deuil », écrivit réellement, sinon l'élégie tout entière, du moins (luthjuos-uns des vers les plus émouvants qu'elle renferme. Mais tout cela n'est que vaine et frêle hypothèse.
Nous avons, en effet, à notre disposition un document précieux : c'est l'album manuscrit où figure l'esquisse en prose publiée dans les Poésies Inédites de Lamartine avec ce titre italien, II Crucifisso. Cette esquisse n'est qu'un schéma, où l'auteur a tracé les grandes lignes de sa composition ; il ne l'a, d'ailleurs, suivie que de loin et semble même l'avoir entièrement perdue de vue en écrivant son poème. Quant au titre italien, c'est là une particularité qui a son intérêt ; nous y reviendrons.
L'album où se trouve cette esquisse en prose est l'album n° III (Inventaire H. Omont, 1898). Lamartine l'avait d'abord consacré à la copie de sa tragédie de Saiil, œuvre terminée au milieu d'avril 1818 et refusée, avec force éloges, par Talma (octobre) '.L'auteur en faisait des lectures dans les salons parisiens et même en province au printemps de 1819 \ Renonçant dès lors à la faire jouer, il en publiera des fragments dans ses différents recueils de poésies. Or la copie de Saiil ne remplissait qu'une partie de l'album et n'était écrite que
1. Voir lettre de Lamartine à Virieu, 20 octobre 1818. Quant à la copie de Saiil, elle est l'œuvre d'un copiste, exécutée à Paris en mai 1818.
2. Voir lettres de Lamartine, 13 avril, 4 mai et 12 novembre 1819.
lamakti.ni; : ■ le crucifix ». 329
sur les pages recto. Vint un jour où le poète voulut utiliser les feuillets libres1. Il retourna donc l'album ; et sur les feuilles blanches, qu'il faut paginer au rebours de celles de Saiil, il jeta divers brouillons, esquisses et essais de pièces de vers, tout cela au crayon. C'était, on le voit, sacrifier et gâcher ce bel album en maroquin brun, aujourd'hui fané, qui s'honorait de contenir une copie soignée de Saiil ; c'était montrer qu'on abandonnait désormais l'idée de présenter cette copie au théâtre.
Ainsi, de toute façon, l'esquisse en prose du Crucifix ne pourrait, remonter au delà de 1819. Mais considérons de quels autres essais cette esquisse est voisine. L'album n° III est celui sur lequel Lamartine jeta les premiers projets de strophes lyriques qui lui vinrent à l'esprit lorsque, au retour d'Italie, il était installé à Aix-les-Bains avec sa femme, dans l'été de 1821. Et voici d'informes brouillons, raturés, criblés de corrections, surchargés d'essais mal venus, révélant un travail difficile où manque l'inspiration : ce sont, les ébauches des premières strophes du Passé. Le poète avait, selon son habitude, ouvert son album au hasard pour y noter ses vers. C'est ainsi qu'au premier feuillet, nous trouvons les strophes I, III et XVIII ; plus loin, folios 18 à 23, toute une série de strophes, depuis la cinquième jusqu'à la neuvième; plus loin encore, folios 29 à 33, plusieurs esquisses des cinq premières strophes".
Or il faut remarquer que c'est au milieu de ces essais et de ces brouillons que figure l'esquisse en prose du Crucifix (feuillet 2, recto et verso). C'est donc, pouvons-nous dire, en plein travail de composition et d'exécution des premières strophes de l'Ode à Virieu, le Passé, qu'a été écrite cette esquisse, c'est-à-dire en juillet-août 1821. Reportons-nous une fois de plus à la lettre bien connue du 30 août, pleine d'indications si intéressantes : « Je t'avais commencé enfin une ode à toi-même; j'en avais esquissé huit ou dix strophes... » (c'est-à-dire les essais de l'album III, qui vont jusqu'à la neuvième)... « Je te disais que nous touchions à ce moment où il faut s'arrêter dans la vie et regarder ce qu'on a parcouru.... Je repassais sur le passé avec toi, etc. » Et ce retour vers le passé évoquait dans l'âme du poète bien des souvenirs, de grandes joies, de grandes douleurs. La strophe X n'est pas encore écrite :
Et maintenant, sur cet espace Que nos pas ont déjà quitté, Retourne-toi... ;
1. Il en restait 27 ; Lamartine les utilisa d'abord, puis continua d'écrire au verso des 112 pages occupées par la copie de Saiil.
2. Cf. Etude sur les Manuscrits de Lamartine, par M. Jean des Cognets, p. 115- 120 (Bibliothèque de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, t. XXI, 1906).
mais le thème en est donné dans cette lettre du 30 août ; et bientôt les souvenirs vont affluer en foule, celui de Graziella, puis celui d'Elvire, « l'ange exilé de sa sphère » (strophe XIII). On le voit, l'esquisse du Crucifix plonge toutes ces racines dans cette large évocation de souvenirs, d'émotions vécues et encore frémissantes, qui se réveillaient dans l'âme du poète devant le lac du Bourget, devant cette « chère vallée d'Aix », confidente de tant de joies et de peines d'amour ; c'est dans ce milieu physique, c'est dans cette atmosphère morale qu'elle fut conçue. Elvire était devenue pour l'heureux « mortel qu'elle aima » un thème à vers, à beaux vers.
Faut-il quitter ces considérations littéraires et revenir à des faits positifs et d'ordre matériel? — Lamartine, disions-nous, passa l'été de 1821 à Aix avec sa femme, qui était revenue fort malade d'Italie ; lui-même était assez souffrant ; et tous deux avaient besoin de trouver en Savoie « un bon air, un doux repos, et des eaux pour tous les tempéraments » (Lettre du 14 juillet 1821). Autrement dit, ils s'y soignaient et prenaient, comme on fait de nos jours, des bains et des douches. Or l'album III nous offre, au verso de la couverture, un compte de bains et de douches qui ne peut guère se rapporter qu'à cette villégiature de l'été de 1821. Quand Lamartine, en juin 1822, alla aux eaux de Plombières, il s'y rendit seul. Mais, en juillet-août 1821, M. et Mme de Lamartine étaient ensemble à Aix, et ce fait justifie suffisamment l'indication portée sur la couverture de l'album : « 18 bains, 15 pour nous 2, à 12 sols » ; vient ensuite une addition de douches. Ces renseignements nous semblent bien venir à l'appui de notre conjecture sur l'époque de l'esquisse en prose du Crucifix, et confirmer notre thèse que cette esquisse est contemporaine des premières strophes du Passé.
Le manuscrit de l'esquisse en prose du Crucifix nous fournit encore quelques indications intéressantes. Cette esquisse, qui occupe le folio 2, recto et verso, de l'album III, est écrite à l'encre, rapidement, au courant de la plume, avec quelques ratures. A la fin, comme pour noter sans retard une indication utile à l'exécution du poème projeté, Lamartine écrit au bas du feuillet 2 verso, dans l'angle de droite, le mot italien ideare, qu'il répète jusqu'à cinq fois, d'abord en écriture soignée, puis sous forme de simple griffonnage. Que viennent faire ici ces notations jetées à la hâte, comme pour satisfaire une certaine préoccupation d'esprit?
Poursuivons notre examen des feuillets qui suivent l'esquisse. Le feuillet 3 est resté blanc ; mais au recto, en haut delà page qui fait face au verso du feuillet 2, nous lisons un grand I majuscule qui devait
être évidemment la première lettre d'un titre. — Plus loin, au feuillet 4, nous trouvons enfin une strophe, d'ailleurs incomplète, la première strophe du poème projeté, ayant pour titre le mot italien Idea. — Toutes ces notations italiennes obéissent au même travail d'esprit. Après avoir griffonné les mots ideare au bas du feuillet 2 verso, Lamartine allait probablement écrire le mot Idea au recto du feuillet 3 ; s'interrompant, il laissa en blanc ce feuillet ; et quand il reprit la plume, c'est sur le feuillet 4 qu'il écrivit la strophe précédée du mot Idea.
Cette strophe, que le manuscrit nous donne à l'état d'ébauche fragmentaire, est connue des Lamartiniens ; M. Léon Séché l'a reproduite dans son Lamartine de 1816 à 1830 '. Il n'est pas inutile de la répéter ici, telle qu'elle est disposée dans le manuscrit :
Idea.
héritage sacré de Celle que je pleure
toi que j'ai recueilli
avec son dernier souffle et son dernier adieu;
puis d'une écriture un peu différente et d'une autre encre, avec une ponctuation soignée :
Symbole deux fois Saint ! don d'une main mourante ! Image de mon Dieu !
Que signifient donc ces mots italiens Idea, ideare"? — Le sens propre d'idea est idée, image, esquisse ; celui d'ideare, imaginer, former l'image de quelque chose. Et à ce propos, qu'on me permette de rappeler l'opinion d'un de nos plus délicats Lamartiniens, notre jeune et brillant collègue, Pierre-Maurice Masson, qu'une mort glorieuse a trop tôt enlevé aux belles-lettres. Il suivait avec le plus grand intérêt cette étude sur le Crucifix, entreprise au printemps de 1914 ; et une correspondance active s'échangeait entre nous à ce sujet. Quant à ces mots italiens du manuscrit, il m'écrivait excellemment : « Ces mots idea, ideare, je les traduirais : représentation, se représenter. Le poète cherche à se représenter la scène qu'il n'a pas vue ». — Il veut la faire revivre, dirai-je aussi, il veut en faire un tableau qui frappe l'imagination du lecteur. N'a-t-il pas lu et relu les lettres où Virieu, au mois de janvier 1818, lui donnait des renseignements précis sur la mort de Mme Charles? Hanté par la vision intérieure qu'il s'est faite de la scène funèbre, il répète plusieurs fois le même mot ideare, ideare,... comme pour mieux s'enfoncer dans l'esprit l'impression d'ensemble du tableau dont il vient de tracer l'esquisse