‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 191 sur 276 · Galerie des Académiciens · texte numérisé non relu

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derniers produits de sa pensée : or son directeur est resté fidèle à une désignation qu'il tenait sans doute du poète lui-même. Outre les témoignages que nous en avons vus, il faut noter les indices suivants :

L'article nécrologique d'E. Forcade (n° du 1er octobre 1863) rappelant qu'on avait eu du grand disparu, « à de rares intervalles, des poèmes philosophiques » ;

La note accompagnant LaColère de Samson (n°du 15 janvier 1864). «... Les lecteurs de la Revue connaissent déjà quelques-uns des Poèmes philosophiques qui trouveront place dans ce volume, digne de l'ensemble d'œuvres délicates et fortes que les Poèmes antiques et modernes avaient commencé ».

La table générale de la Revue, 1831-1874 (Paris, 1875), qui distingue encore très justement, à mon sens, entre la Colère de Samson, « poème posthume », et les six « poèmes philosophiques » que la revue de Buloz avait eu le privilège de publier..

Les Destinées avaient pourtant paru dans l'intervalle : mais leur publication ne semble pas plus modifier cette désignation, courante à la Revue, que l'annonce de leur prochaine apparition n'influençait un homme aussi bien informé que Jules Levallois, écrivant, dans Y Opinion nationale, que les pièces déjà connues du prochain recueil « sont à mon sens ce que Vigny a écrit de plus large, de plus élevé, de plus complètement beau » et qu'il attend « le volume qui contiendra l'ensemble des Poèmes philosophiques ».

Ceci est daté du 1er octobre 1863 : le 16 janvier 1864, le recueil posthume est mis en vente chez Michel Lévy, et il porte le titre : Les Destinées, poèmes philosophiques.

« Pourquoi ce titre, Les Destinées? » demandait aussitôt Caro quand fut révélé le testament poétique de Vigny, « titre énigmatique, presque sibyllin ? » D'autres critiques s'en tinrent plus ou moins délibérément au sous-titre, à cette désignation de Poèmes philosophiques à laquelle on se sentait sans doute mieux préparé : c'est ainsi qu'A, de Pontmartin dans les Débats de janvier 1864, Claretie reprenant en 1868 un article de la Revue française, et lui faisant place dans La Libre Parole, ne semblent pas connaître d'autre fa^on de nommer le recueil publié par L. Ratisbonne.

Au contraire, les intimes de celui-ci paraissent avoir insisté sur l'authenticité du titre Les Destinées. .La Revue nationale du 10 janvier 1864, annonçant pour le 15 janvier la publication de l'œuvre posthume, offre à ses lecteurs le poème en tercets, que « notre ami, M. Louis Ratisbonne, à qui l'illustre poète a confié son œuvre », a bien voulu lui communiquer. « Le poème que nous donnons, continue la note de

la Revue nationale, est le premier, et celui qui donne son nom à tout le recueil. »

Insistance analogue sous la plume de Saint-René Taillandier, consacrant à Vigny, dans la nouvelle édition de la Biographie Michaud, un article sympathique. Il cite, il est vrai, « les Poèmes philosophiques publiés en partie de son vivant, en partie après sa mort » mais rectifie d'une assertion catégorique : « ... Les Destinées, tel est le titre qu'il donna lui-même à son recueil. »

Or, pour ceux des contemporains qui admettent sans conteste ce fatidique pluriel, il a visiblement quelque chose de sinistre et d'amer. Auguste Callet, dans la Nation du 9 février 1864, reproche au poète, en vertu de ce titre, « de croire l'idée de fatalité primordiale chez l'homme », et, avec son « insouciance voluptueuse de la chose publique », son « admiration pour le despotisme oriental », d'aboutir à une philosophie dont voici les caractéristiques : « fatalité, désespoir, dédain, misanthropie, volupté... ».

Même note qui croit vibrer à l'unisson du sens des Destinées, dans l'article où Ch. de Mouy (Presse du 7 mars 1864) signale la « quiétude morne » de ce Vigny posthume ; et pareillement, avec une pointe d'hostilité, dans l'article consacré au poète par F. Colincamp (Biographie Didot), qui relève dans Les Destinées « scepticisme, découragement singuliers chez un poète qui après tout n'avait pas à se plaindre du sort ».

Le titre du recueil, conforme ou non à l'intention du poète, a donc produit son effet : qu'on l'accepte ou qu'on le rejette, il semble caractériser une disposition nettement déprimée. Et si Ratisbonne a ainsi voulu d'avance marquer une tonalité fataliste, il y a certainement réussi.

L'a-t-il voulu? C'est assez probable. Non que l'auteur de la Comédie enfantine donne l'impression, par sa propre œuvre littéraire, d'avoir adhéré lui-même, explicitement, à une philosophie de ce genre. Mais il avait fait connaissance de Vigny à une époque où celui-ci, particulièrement attristé par ses deuils, abattu par la maladie, ombrageux parfois jusqu'à une sorte de misanthropie, paraissait atteindre à un silencieux désespoir : légataire des œuvres littéraires du poète, quoi d'étonnant qu'il ait cru traduire sa plus intime pensée en adoptant le plus désenchanté des titres? D'autre part, cet israélite alsacien, appartenant à une famille où des conversions au catholicisme ont été retentissantes ', ce traducteur de Dante a peut-être été plus sensible

1. Cf. Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l'Alsace, t. II, p. 502.

que de raison à la douloureuse actualité que trouvaient vers 1862-1863, dans la France intellectuelle, les doctrines les plus voisines d'un fatalisme déclaré.

Songeons en effet à ces dates concordantes : les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, les Poésies de Mme Ackermann viennent de paraître; Les Misérables sont en cours de publication ; Dominique, le Maudit sont deux livres de 1863. Dans la région de la reconstruction historique ou de la spéculation philosophique, l'atmosphère est plus lourde encore : Schopenhauer est révélé à la France par Fouchcr de Careil ; Michelet publie La Sorcière : Louis Ménard donne une traduction de YOrestie d'Eschyle. Le darwinisme, auquel la France s'initie en ce moment, est considéré comme une nouvelle forme scientifique d'une « aveugle et brutale fatalité » (P. Janet, Revue des Deux Mondes, 1er déc. 1863, p. 584). La thèse que Taine commence à démontrer dans son Histoire de la littérature anglaise est acceptée ou réfutée du point de vue presque exclusif du libre-arbitre. Et comme le grand public ne veut voir dans la Vie de Jésus que la déchéance d'un Dieu, comme de toutes parts la philosophie positive accentue ses dispositions mécanistes, il s'ensuit qu'un déterminisme rigoureux, sans évasion possible, semble la seule explication des énigmes du monde, dès qu'on prétend s'affranchir des strictes fois traditionnelles.

Coïncidence fortuite, ou effet des mêmes causes? Les années 1861 à 1865 sont, dans les statistiques officielles de la France, celles qui accusent la plus forte proportion de suicides connue jusque-là (12,36 pour 100 000, alors que les plus folles années du romantisme, 1831-1835, n'en comportent que 6,41 pour 100 000). Les années 1862 et 1863 en particulier sont les plus fortes en morts volontaires que la France ait traversées : en chiffres absolus 4 770 en 1862, 4 613 en 1863 ; ces chiffres seront dépassés en 1865 (4946). On peut dire que jamais, au cours du xixe siècle, l'âme française n'a été plus meurtrie que dans ces années-avant-courières, en effet, d'une catastrophe nationale.

N'est-il pas naturel de supposer que l'auteur de second plan, à qui échut la flatteuse bonne fortune d'éditer les œuvres posthumes d'un grand poète resté si longtemps secret, mystérieux et volontiers prophétique, ait cédé à une pareille ambiance morale? Il pouvait se croire strictement d'accord avec la pensée du maître ; celui-ci faisait d'autant mieux figure de précurseur qu'il annonçait plus délibérément les tendances les plus accentuées du fatalisme de l'heure présente : ce mot, Les Destinées, devait, très naturellement, prendre la place en vue sur la couverture du mince recueil posthume mis en vente par Michel Lévy à la mi- janvier de 1864.

Comment savoir exactement dans quelle mesure un public se laisse i::i':^ncer par ce tout premier contact qu'il prend avec une œuvre intellectuelle : le titre? Auteurs, éditeurs et libraires, nous l'avons dit, connaissent bien l'importance de l'invite ou de l'appât, de telle étiquette ou de telle profession de foi en raccourci, de cet écriteau planté sur un seuil ou à l'amorce d'un chemin : car de la disposition créée au préalable par le titre vont dépendre, pour une certaine part, l'humeur du lecteur et le succès de l'ouvrage.

Peut-être en a-t-il été ainsi, au sujet des Destinées, pour bien des critiques de Vigny : leur interprétation, préparée par ce qu'ils savaient d'ailleurs des « tristesses » du poète, a été entraînée à l'extrême par la résonnance douloureusement fatidique de ce mot ; et ici, l'importance du titre était d:autant plus grande que le symbolisme était plus voilé, que l'opposition était plus forte entre points de vue divergents. Poèmes philosophiques : c'était simplement marquer (en opposition avec les poèmes « mystiques », les poèmes « antiques », les poèmes « modernes ») que l'âme même de ces œuvres-ci était la réflexion la plus grave et la plus abstraite; Les Destinées : c'était déclarer le problème résolu, en afficher d'avance la solution et annoncer que, dans le conflit entre le Sort et l'individu, celui-ci était déclaré vaincu.

Or, une conclusion aussi affirmative est loin de se dégager de l'ensemble des poèmes. Examinons, en effet, leur sens de « poèmes philosophiques » sans nous laisser influencer désormais par aucune suggestion préalable.

Il importe d'abord d'isoler, du groupe à peu près organique formé par les autres pièces, La Colère de Samson, écrite en 1839 : expression véhémente d'une déception amoureuse, « élévation », comme Vigny se plaisait à appeler les poèmes qui, à cette époque de sa vie, portaient dans les régions les plus élevées une émotion terrestre, cette pièce n'était pas sans raison exclue, dans l'annonce de la Revue des Deux Mondes, des réels poèmes philosophiques.

Le Mont des Oliviers, de même, est peut-être à son point de départ une « élévation » — celle du « divin Fils » parlant au « divin Père ». Par le post-scriptum de 1862, cette pièce était nettement rangée au nombre des Poèmes philosophiques (et l'on a vu que le manuscrit porte cette désignation) : or, plutôt dédaigneuse que désolée, sereine en somme dans sa résignation, la conclusion de Vigny affirme simplement pour le « juste » le droit de ne plus communiquer avec une divinité qui ne s'est pas révélée le jour du plus pathétique appel de la Terre au Ciel.

Ailleurs, un réconfort incontestable s'offre à la pensée du poète,

douloureusement inquiète d'un aspect quelconque du Mal. Aux objections présentées par la clairvoyance ou la sensibilité, le cœur ou la conscience trouvent des réponses ; et ainsi le poète ne dit pas « non » à la vie.

La Maison du Berger : une rêveuse compagne consolera celui que blesse la Nature insensible, que froisse la politique, que choque le machinisme triomphant : car 1' « éternel féminin » est là pour réconforter l'homme qui souffre de trop penser;

Les Oracles : « la vue et la clarté » du vrai triomphent à la longue des commodes combinaisons de l'opportunisme politique ;

La Sauvage : le respect du travail et de la femme, apporté aux tribus errantes par la colonisation vraiment digne de ce nom, est l'excuse et la justification de cet empiétement sur la vie des nomades ;

La Mort du Loup : un stoïcisme silencieux est la plus noble attitude ; « contre le destin, effort muet » ;

La Flûte : jugeons les intentions plutôt que les actes, quand nous nous prononçons sur la valeur foncière de nos compagnons d'humanité : il est si difficile à l'homme de donner sa mesure, que c'est manquer à l'équité que de condamner les autres sur le seul témoignage de leurs succès ;

La Bouteille à la mer : une vérité est toujours assurée de se faire jour- le moment venu;

Wanda : la négligence des aristocraties par un pouvoir souverain amène avec le temps la chute de celui-ci, et une sorte de justice immanente venge un jour les nobles cœurs qui ont souffert de la tyrannie d'un despote ;

L'esprit pur : l'aristocratie de l'intelligence est en train de remplacer dans nos civilisations toutes les autres.

Il reste donc légitime, au gré de Vigny, de dire « oui » à la vie ; la pensée et le cœur peuvent compenser les insuffisances ou les iniquités de la création « avortée ». La pièce liminaire des Destinées, elle-même, reproche surtout au christianisme d'avoir attribué à la Grâce une valeur analogue à celle qu'avait le Destin dans les religions antiques : mais rien n'interdit de croire à ce bonheur de la liberté que justement le chrétien ressent dans une plus grande mesure que le païen.

Il sera plus heureux, se croyant maître et libre....

Conclusion :

Il est possible que Vigny, hésitant vers 1851-1853 entre le titre de Poèmes philosophiques et celui de Destinées, ait décidément choisi ce dernier.

Il est plus probable que le légataire de ses œuvres littéraires a donnéla préférence — pour diverses raisons — à un pluriel émouvant.

Une idée d'irrémédiable fatalité est, en tout cas, attachée à ce mot : ■ervant d'étiquette, en quelque sorte, au recueil entier, il lui confère une intention, implicite et latente, d'absolu pessimisme.

Cette idée n'est conforme, ni à ce que nous savons par ailleurs de la pensée de Vigny, ni à la signification réelle des poèmes philosophiques.

Fernand Baldensperger.

Chargé de cours à la Sorbonnc.

Professeur à l'Université de Strasbourg.

Les publications anecdotiques sur la vie amoureuse de V. Hugo se sont multipliées pendant ces dernières années. Ses fiançailles avec Adèle Foucher, le bonheur de son foyer troublé par Sainte-Beuve, la liaison du poète avec Juliette Drouet. les aventures scandaleuses a«f amusantes de son âge mur avec Mme Biard ou l'actrice du Vaudeville, Alice Ozy, les amours ancillaires du vieillard avec Marianne, Blanche, ou Jeanne Duverrier, il n'est rien qui n'ait été aujourd'hui livré en pâture à la curiosité ou à la malveillance du public '.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que ces renseignements, j'entends quand ils sont publiés sans arrière-pensée de scandale et de dénigrement, soient sans profit pour l'histoire littéraire : elle a quelque chose à gagner aux livres de Faguet, Amours d'Homme de Lettres ; de G. Michaut, Le Livre d'Amour; de Guimbaud, Juliette Drouet-, de Barthou, Les Amours d'un poète. Bien que, si l'on met à part La Tristesse a"Olympiof on trouve rarement chez V. Hugo une pièce qui emprunte son développement de détail à tel fait ou tel décor précis de ses aventures, il n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble des œuvres de V. Hugo, les modifications de l'inspiration amoureuse ont suivi pas à pas les événements de l'existence. Sans doute ces événements ne suffisent pas à tout expliquer et M. H. Dupin et M. Lasserre ont

1. G. Stiegler, Figaro, 5 mai 1893, Une inconnue de V. Hugo; — A. Julien, V. Hugo intime. Revue des Revues, t. XV, p. 568, 1895; — Jules Lemaître, Le livre d'amour, Reims, Michaud, 1895; — Henry Bordeaux, Hugo fiancé, Revue Hebdomadaire, 30 mars 1901 ; — » Fernand Gregh, V. Hugo fiancé, 1901 ; — Tristan Legay, Les amours de V. Hugo, Paris La Plume, 1901 4 — Paul Chenay, V. Hugo à Guernesey, Paris, Juven, 1902 ; ^-Hector Fleischmann, Une maîtresse de V. Hugo, Paris, Librairie Universelle, 1902 ; — Léon Séché, V. Hugo et Sainte-Beuve (1827-1837), Revue Bleue, t. XVIII, p. 360-366 et 397-403, 1902; — Mme R. Lesclide, V. Hugo intime, Paris, Juven, 1904; — Gustave Michaut. Elude sur le Livre d'amour de Sainte-Beuve, Paris, Lecène, 1905 ; — Henri Dupin, Etude sur la Chronologie des Contemplations. Bibliothèque de la Faculté des Lettres, t. XXI. Mélanges d'histoire littéraires publiés sous la direction de G. Lanson, 1906 ; — Gustave Simon, Le roman de Sainte-Beuve, 1906 ; — Emile Faguet, Amours d'homme de lettres, 1907 ; — P.-J. Barbier, Juliette Drouet, sa vie, son œuvre, Paris, Grasset, 1913 ; — Louis Guimbaud, V. Hugo et Juliette Drouet, Paris, Blaizot, 1914. — Louis Barthou, Les Amours d'un poète, Paris, Conard, 1919.

raison do dire que la mode et le goût du tempe entrent pour une part dans l'évolution de l'inspiration amoureuse du poète : mais encore reste-t-il vrai que l'état moral de l'homme, déterminé par des passions précises et de nature diverse, a eu son reflet constant sur les conceptions du poète. Une publication chronologique des poèmes d'amour de V. Hugo serait à cet égard fort instructive. Disséminés à l'heure actuelle dans tous les recueils publiés du vivant de Y. I lugo, depuis les Odes et Ballades jusqu'aux Voix Intérieures, sans omettre le Groupe des Idylles et L'Amour dans La Légende des Siècles, présentés à dessein par le poète lui-même, sans ordre, et sans dates réelles la plupart du temps, aussi bien dans les Contemplations que dans les Quatre Vents de V Esprit, classés sans méthode dans les recueils posthumes Dernière Gerbe et Toute la Lyre, ces poèmes d'amour surprennent et déconcertent par leur manque de lien et d'unité dans l'inspiration ; on n'aperçoit ni soudure, ni évolution, et par là, ils apparaissent un peu trop au lecteur comme des œuvres où l'imagination presque seule a eu sa part \

A ne considérer que le nombre des vers répandus dans toute l'oeuvre du poète, il semble qu'aussi bien que Lamartine, que Musset ou que Chénier, V. Hugo ait le droit d'être considéré comme un poète d'amour.

Or, c'est un fait, ce privilège ne lui appartient pas : ce sont rarement les vers de V. Hugo qui montent aux lèvres des amoureux, ce n'est pas dans ses poèmes qu'on est tenté d'aller retrouver l'écho de sa peine ou de la consoler aux heures douloureuses, ce n'est pas chez lui qu'on va chercher l'expression émue et définitive des joies qui élargissent l'âme aux heures de bonheur.

Et peut-être la raison en est-elle que V. Hugo a rarement ressenti l'amour dans toute sa plénitude et dans toute sa grandeur, ou que, pour des raisons diverses, par vanité d'amour-propre ou par préoccupation littéraire, il a dissimulé ou altéré ce qu'il pouvait y avoir de spontanément sincère et de véritablement humain dans son émotion,

On aperçoit nettement dans les études publiées sur la vie d'amour de V. Hugo, cinq périodes distinctes. Voici tout d'abord le fiancé

1. Il y a dans Toute la Lyre une série de onze pièces intitulées les Etapes du Cœur. Le groupement a sans doute été fait par V. Hugo lui-même. Elles portent pour titre des dates : elles vont de 1817 à 1847. Ces onze pièces ont été composées à des époques très différentes ; il en est une qui date de 1875 et elles ont été assemblées après coup. C'est une pure fantaisie d'imagination. Il serait vain d'y chercher l'histoire de l'âme amoureuse du poète.

d'Adèle, tout jeune homme (il aura vingt ans au moment de son mariage) qui n'a pas encore d'attitude personnelle et qui se modèle sur un idéal artificiel ; c'est ensuite, pendant quelques années, de 1822 à 1830, l'heureux époux qui ne méconnaît pas le prix des joies du foyer ; de 1830 à 1834, c'est le mari déçu, exaspéré par la trahison, puis devenu l'amant inquiet de Juliette Drouet mal détachée de ses anciens protecteurs, période possible de grandes inspirations chez un sentimental, et favorable sans doute, plus que toute autre à devenir, après l'orage, une source de poésie ; de 1834 à 1851, l'amant épanoui se rassérène, l'amant de Juliette, trop rassuré, court les aventures ; puis vient l'exil, 1851-1870, dix-huit années où il semble bien que doive apparaître, en dehors de toute mode, la vraie personnalité dans l'amour de V. Hugo : le poète est livré à lui-même, sans contrainte presque, avec la seule Juliette à ses côtés. Enfin, de 1870 à 1880, le vieillard incline vers des voluptés où le sentiment n'a pas toujours sa part.

L'adolescent qui s'est épris d'Adèle avec toute la verdeur de la virginité du cœur et des sens, l'a aimée, il ne faut point en douter, de toute sa puissance d'amour. C'est le temps où le poète

Demande à la vertu le secret du bonheur, (Encore à loi, 1823.)

Or, y a-t-il vraiment beaucoup de lecteurs des Odes et Ballades à qui V. Hugo n'apparaisse pas un peu froid et guindé, et manifestement très conventionnel? Ses appels constants à la tombe, à la mort, ne sont, somme toute, que des réminiscences affadies de René. La perpétuelle invocation de la divinité ne procède point dans les Odes et Ballades comme dans les Méditations, de l'effusion spontanée d'une âme religieuse ; elle n'est pas en communion intime et logique avec les autres éléments psychiques de l'amour du poète. Elle détonne dans des développements où il y a plus d'images que de sentiment.

Lorsqu'un jeune homme au bal détourne les yeux en voyant de jeunes personnes décolletées comme on l'est pour danser et dit : « Ne sont-ce pas là des sépulcres blanchis ' », il dupe les autres ou il se dupe lui-même. De toute façon, l'attitude est suspecte. Les Odes et Ballades peuvent éveiller une suspicion analogue dans l'esprit du lecteur. Il il y a un fait certain, c'est que, malgré tout le talent prodigué dans ce premier essai, le livre n'attire pas. Il y a bien peu d'adolescents amoureux qui se reconnaîtront dans le V. Hugo des Odes ; c'est que

1. Vigny, Journal d'un poète, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1920, p. 689.

vraiment il entre trop peu d'âme, trop peu d'humanité générale dans les jeux de son imagination.

la douceur «lu foyer, l'amour paternel nous valent dans la suite des pièces exquises et sincères. Il a été dit que V. Hugo avait su aimer bourgeoisement sa femme et ses enfants ; il exprime souvent ses affections de famille avec un lyrisme où sonne la sincérité. Tout au moins, on ne saurait refuser à des poèmes comme : A des oiseaux envolés, Lorsque l'enfant paraît, des qualités de simplicité et de sérénité : mais dans ces peintures idylliques du foyer, la femme tient moins de place que l'enfant, et ce n'est pas là qu'il faut aller chercher le poète de passion.

Ce poète de passion, n'est-ce pas l'époque dramatique de sa vie qui devrait nous le révéler ?

Voici V. Hugo trahi par sa femme, déçu dans une affection jusquelà constante et confiante, et nous attendons le tressaillement de sa douleur et de son indignation.

Avec quelle amertume, même un sensuel du xvme siècle, tenaillé un instant dans sa chair jalouse, André Chénier, s'écrie-t-il :

Ciel ! Je la vois livrée à des bras étrangers !

Qui ne sait par cœur la douloureuse invective de Musset à George Sand :

D'où viens-tu? Qu'as-tu fait cette nuit? Réponds, que me veux- tu? qui t'amène à cette heure? Ce beau corps jusqu'au jour où s'est-il étendu? Tandis qu'à ce balcon seul, je veille et je pleure, En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu? Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers? Que demandes-tu donc? Par quelle soif horrible Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés? Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse

Et de quel superbe dédain un Vigny ne flagelle-t-il pas dans une âpre imprécation les « amours factices » de la Dorval?

Mais, dira-t-on, il s'agit là de maîtresses : la pudeur et l'honneur voulaient que V. Hugo gardât secrète la faute de Mme Hugo. Je m'étonne pourtant qu'il n'ait point, à cet instant, jailli de ses lèvres quelques-uns de ces cris de douleur secrète et profonde où l'on reconnaisse le déchirement du cœur.

Je me trompe, il en a jailli un terrible : or quel est ce cri? Ce n'est pas celui de la chair jalouse et douloureuse, ce n'est pas celui de la détresse et de la douleur de l'âme : ce qui monte au cœur de V. Hugo, c'est une grosse colère bourgeoise et vulgaire, contre le rival :

Je n'ai point oublié ton regard monstrueux

Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle,

Et que sur l'escalier te poussant par l'épaule

Je te dis : « N'entrez plus, Monsieur, dans ma maison. »

Je ne puis m'empêcher de penser qu'il y a plus de dignité, plus de poésie dans l'invective de Musset, dans l'imprécation de Vigny, voire même dans la sensualité de Chénier.

A l'époque de l'incident Sainte-Beuve, V. Hugo rencontre Juliette. Vraiment la lecture de la première correspondance est navrante. Juliette n'est qu'une fille abandonnée par ses protecteurs dont l'un tout au moins, Pradier, l'a exploitée, et qui a besoin d'argent. On sait sur quel ton elle en réclame à son « Toto ». Sans doute elle satisfait en lui des instincts de volupté, mais, au milieu de ces médiocres satisfactions, comment V. Hugo n'a-t-il pas eu le sentiment angoissant d'une déchéance et d'une solitude morales?

Rien ne monte, à cette date, du cœur de l'homme aux lèvres du poète. Sa vanité l'attache au rivage. En réalité il est le seul poète qui n'ait pas chanté la douleur dans l'amour, source féconde de poésie. Il n'a voulu célébrer que sa joie d'être aimé et, s'il y a mêlé des considérations de tristesse, cette tristesse a été purement intellectuelle, et traduite par des thèmes rebattus sur la brièveté de la vie et l'incertitude du bonheur humain : méditations philosophiques qui ennoblissent encore l'attitude de l'amoureux.

Et c'est pourquoi cet orgueilleux n'a chanté que lorsque Juliette lui a été fidèle.

« Fort bien, fort bien ! disait un Parisien en apprenant sa liaison définitive avec la belle Negroni, V. Hugo va enfin faire des vers d'amour !' » Il en a fait, mais dans la mesure où nous venons de le dire : il a conté ses agréables et enviables souvenirs ; il les a enveloppés d'une philosophie grandiloquente. Et c'est là ce qu'est au fond un poème d'une superbe magnificence de forme : la Tristesse d'Olympia.

Certes, je suis très sensible aux gracieuses images des souvenirs évoqués :

Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois

et plus encore à l'ample élargissement de la pensée :

Car personne ici-bas ne termine et n'achève

bien que j'y discerne un peu une attitude de mage irritante.

Dès le début de la pièce, le poète apparaissait désagréablement théâtral :

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