‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 192 sur 276 · Cité par Faguet, Amours d'Homme de lettres, p · texte numérisé non relu

Cité par Faguet, Amours d'Homme de lettres, p

Pâle, ii marchait...

Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe, Il se sentit le cœur triste comme une tombe, Alors il s'écria

Puis, dans la suite, la richesse verbale éblouit et l'ingéniosité des images déconcerte. Sans aucun doute, l'image célèbre :

Toutes les passions s'éloignent avec l'âge L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.

est d'un pittoresque achevé, mais la perfection même, nuit ici à l'impression de spontanéité sincère ; plus loin la rampe obscure qu'on suit à pas lents « dans un cœur qu'enfin la glace atteint » pour descendre

Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur

paraît une comparaison d'une recherche prétentieuse.

L'ensemble de l'impression en fin de lecture est l'admiration pour l'expression verbale bien plus que l'émotion vraie. Ce n'est pas cette sorte d'admiration que provoque Le Lac de Lamartine; si l'esprit critique ne domine pas, si l'on passe sur certaines mollesses de style et qu'on se laisse aller de bonne foi à l'impression reçue, on retire, on ne peut le nier, de la lecture du Lac une incitation bien autrement directe à la sympathie.

L'exil, qui a tendu à un tel degré dans les Châtiments et la Légende des Siècles les cordes de la lyre de V. Hugo, va-t-il être pour lui l'heure de la passion? Non, sa sensibilité a été absorbée tout entière au profit de son imagination hyperesthésiée et les vers d'amour de l'exil ne sont pas les meilleurs.

C'est sous l'influence de cette imagination qu'il exalte tout intellectuellement son amour pour Juliette jusqu'à une apothéose parfois voisine du ridicule.

J'ai beaucoup admiré jadis, et j'admire beaucoup encore aujourd'hui, sauf le dernier, ces vers du Sacre de la Femme :

Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille

O pénétration sublime de l'esprit.

Dans le limon que l'Etre ineffable pétrit !

Matière où l'âme brille à travers son suaire !

Boue où l'on voit les doigts du divin statuaire !

Fange auguste appelant Je baiser et le cœur,

Si sainte, qu'on ne sait tant l'amour est vainqueur,

Tant l'âme est vers ce lit mystérieux poussée,

Si cette volupté n'est pas une pensée,

Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu,

Etreindre la beauté sans croire embrasser Dieu !

« Sans croire embrasser Dieu » ! Le mot m'a été gâté, depuis que j'ai constaté qu'en 1855, le poète avait écrit pour Juliette, une pièce où il concluait dogmatiquement :

Notre amour, c'est Dieu.

Il y a là vraiment quelque chose de choquant, et cette attitude de grand-prêtre et de mage, qui sacre son amour, le fait sacrer par Dieu, ou même l'identifie avec Dieu, révolterait quelquefois, si elle ne faisait sourire. J'avoue que pour ma part je me hausse difficilement à cette manière de panthéisme.

Et, parallèlement, se développe un tout autre genre d'inspiration : celle des Chansons des Rues et des Bois qui, d'une fécondité surprenante, a essaimé dans toutes les œuvres du poète et jusque dans la Légende des Siècles, où Beaumarchais en gaieté dit à son amoureuse :

Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller1

La liste serait longue de toutes les gaillardises que le poète a disséminées un peu partout. Vraiment le « sourire du lion » rappelle ici trop souvent le sourire du faune : Facctum habemus amatorem.

Elles sont la plupart du temps éblouissantes d'imagination et d'esprit ces immodestes fantaisies ; elles coulent d'une verve intarissable ; c'est un perpétuel jaillissement de trouvailles imprévues. Mais ce n'est pas là

...ce que peut dire un cœur vraiment épris.

Il n'y a rien de plus éloigné de l'amour vrai, que ce libertinage, futil exquis, de l'esprit et des sens.

Et puis faut-il dire que commence déjà pendant l'exil à se manifester une obsession inquiétante qui ira se développant dans la vieillesse. A force de fréquenter Virgile et les sylvains, le poète qui réclamait jadis toutes les indépendances morales pour l'amour :

Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste Amour ?

en vient à prendre la hantise de bien d'autres licences. Les voiles et les clôtures l'importunent. La forêt et les champs ne sont-ils pas le cadre naturel des ébats amoureux ?

Je serai bref sur ce genre d'inspiration, sur ce dévergondage qui lui fait trop souvent chanter le bonheur des libertés primitives de l'amour :

...Ils allaient tous deux dès que brillait Vénus, Sur l'herbe que la brise agite par bouffées.

[Les Contemplations, Amour, 1855.)

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