Ouvr. cité, p. 367, note
Le premier se trouve tout au début de l'œuvre. Orphée raconte comment Jason est venu le trouver dans son antre de Thrace, et lui a demandé, au nom des Argonautes, de prendre part à l'expédition, f Viens, tu nous montreras les routes du Pont-Euxin ; ce sera une œuvre agréable aux héros qui attendent le secours de ta lyre et de ta voix divine, et qui désirent t'avoir pour aide et compagnon de leurs travaux. Car ils ne se soucient point d'entreprendre sans toi une longue navigation vers des tribus barbares, puisque seul entre les hommes tu as su pénétrer dans les vaporeuses ténèbres, dans les plus profonds abîmes et jusqu'aux entrailles nues de la terre'... » Orphée accueille la proposition avec plus d'étonnement que d'enthousiasme. Revenu, après de longs voyages, dans sa demeure, il aimerait mieux y attendre la mort dans le sein de la triste vieillesse. « Mais il n'est point permis de fuir ce qui est fixé par le sort 2 ». Il s'incline devant la volonté des Dieux.
Le second se place au commencement de la traversée. On a quitté vers le soir le port de Pagases. A l'aurore du jour suivant, on arrive en vue du Pélion. Là demeure le Centaure Chiron, à qui Thétis a confié l'éducation d'Achille. Pelée ne peut se tenir d'aller embrasser son fils. Il invite les héros Minyens, y compris Orphée, à l'accompagner. Ils le suivent. Le Centaure les reçoit dans sa grotte selon les rites de l'hospitalité. Il leur offre un repas, qui est servi par Achille. Quand les convives ont « abondamment satisfait leur faim3 », ils réclament des chants. Chiron et Orphée font assaut de poésie, et le tournoi ne finit qu'aux cris du pilote Tiphys, qui rappelle les Argonautes au vaisseau.
Il suffit de rapprocher ces deux épisodes pour y reconnaître, en ce qu'il a d'essentiel, le cadre choisi par Leconte de Lisle à son poème. Orphée est député auprès du Centaure, comme, dans les Argonautiques, Jason l'est auprès d'Orphée lui-même. Il trouve le héros dans sa grotte, ayant à ses côtés le jeune Achille, qui le charme par ses chants ; il partage son repas. Avec un moins grand nombre de figurants, c'est la scène des Argonautiques. Puis vient le tournoi de poésie. Tandis que, dans le poème grec, Orphée y joue le rôle le plus important, Leconte de Lisle a fait à Khirôn la part incomparablement la plus large. Il n'y a là rien d'étonnant, puisque c'est précisément pour loger ce grand morceau que la pièce a été faite. Enfin on se sépare ; mais tandis que l'ambassade de Jason se terminait, conformément à la tradition argonautique, par l'acceptation d'Orphée, celle d'Orphée se termine, conformément à la même tradition, par le refus de Khirôn, le Centaure n'ayant jamais été compté parmi les passagers du navire Argo.