Vers
Le lion étonné, battant ses flancs velus,
S'élance du repaire en bonds irrésolus ;
Et les timides cerfs, et les biches agiles,
Les Dryades perçant les écorces fragiles,
Les Satyres guetteurs des Nymphes au sein nu,
Tous se sentent poussés par un souffle inconnu ;
Et vers l'antre, où la lyre en chantant les rassemble,
Des plaines et des monts ils accourent ensemble !
Il varie, en l'amplifiant, un thème cher à la poésie antique, et que l'auteur des Argonautiques n'avait pas manqué de développer : « La voix mélodieuse de ma lyre [c'est Orphée qui parle] se répandait à travers les profondeurs étroites de la caverne ; les hauts sommets et les vallées ombreuses du Pélion furent émus, et la voix parvint jusqu'aux chênes élevés : ébranlés dans leurs plus profondes racines, ils s'approchèrent de la caverne ; les pierres nous répondirent ; les bêtes féroces, entendant nos chants, arrivèrent rapidement devant la grotte ; les oiseaux, se soutenant à peine sur leurs ailes fatiguées, oublièrent leurs nids et environnèrent la demeure du Centaure1... ». — Ainsi l'œuvre grecque transparaît de place en place sous l'œuvre française, qui ne la copie point, mais lui emprunte, en même temps que le dessin général de sa structure, tel ou tel motif qu'elle développe librement.
On se demandera peut-être comment Leconte de Lisle avait été amené à lire et à étudier de près ces Argonautiques orphiques, ouvrage non classique, peu connu hors du cercle des érudits, et dont, jusqu'au milieu du xixe siècle, il n'y avait point de traduction dans notre langue. Faute de renseignements plus précis, il est permis de supposer que le hasard mit sous ses yeux à Rennes, vers 1840, le volume de la collection du Panthéon littéraire intitulé Petits poèmes grecs.Ce grand in-8° compact, à deux colonnes, paru au mois d'août 1839", tenait plus que les promesses de son titre. Exception faite des tragiques et des comiques, c'est une véritable somme de la poésie grecque qu'il mettait, en français, à la portée du public, et je ne serais pas éloigné de voir en lui le premier instrument de la culture hellénique que Leconte de Lisle se donna à lui-même. On y trouvait, par ordre chronologique, les œuvres de vingt-trois poètes, dont Homère, Hésiode, Pindare, Anacréon, Théocrite, Apollonius de Rhodes. Synésius fermait le volume ; en tête venait Orphée, traduit pour la première fois chez nous par Ernest Falconnet3. Il y avait là non seulement