UNE PARTICULARITÉ DE LA LANGUE DE FLAUBERT
Paul Stapfer le premier, je crois, a noté, dans ses Récréations grammaticales et littéraires (Paris, 1909, p. 52) ', le « goût bizarre » de Flaubert « pour la conjugaison réfléchie dans les cas où le neutre serait meilleur, d'abord parce qu'il est plus court »2. Et il en donne quatre exemples extraits de Madame Bovary : « Le sujet se tarissant » (p. 106), « un immense étonnement qui se finissait en tristesse », (p. 118), « des nappes violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres » (p. 175) ; et surtout « des enfants qui s'amusaient à se jouer entre eux ». (p. 29). « Que de mots pour dire que les enfants jouaient ! », conclut-il.
L'observation est juste, encore qu'elle manque un peu d'étendue. L;i brièveté du style n'est pas seul*; à intervenir ici ; mais aussi la valeur expressive des formes grammaticales, qu'elle dérive de l'instinct ou de la réflexion de l'auteur. Très longtemps, on n'a vu que des fautes dans certaines particularités de la langue de Flaubert. De là, les critiques d'un Deschamps3, d'un Faguet4, ou, plus récemment, d'un Louis de Robert". MM. Marcel Proust et Albert Thibaudet' ont attiré la question sur son véritable terrain dans leurs notes de la Nouvelle Revue française (janvier, mars 1920), où les innovations grammaticales de Flaubert sont étudiées en tant que formes d'art. Il me sera permis de rappeler, à ce sujet, qu'ils n'ont point inventé leur méthode. La voie leur a été frayée soit par l'admirable essai sur Y Art de la prose de M. Gustave Lanson, soit par les travaux de la jeune
1. Cf. le texte de la Revue (ancienne Revue des Revues), 15 juillet 1906, p. 166.
2. La thèse d'Anna Ahlstrom sur la langue de Flaubert est muette sur ce point.
3. Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1857, bulletin Librairie et Beaux-arls (annexe).
4. Flaubert, Paris, 1899, p. 149. Cf. du même, les Corrections de Flaubert dans les Propos littéraires, 3e série, 1905, p. 119 et suiv.
5. Flaubert écrivait mal dans la Rose rouge, 14 août 1919. Cet article a été le point de départ d'une vive discussion.
6. M. Thibaudet annonce une étude plus complète sur la langue de Flaubert^ qui paraîtra prochainement dans la Revue de Paris.
école linguistique, en particulier ceux de M. Charles Bally, professeur à l'Université de Genève1.
Que la correction, la pureté dont parle Voltaire « qui seule met le génie dans tout son jour », ne soit point une qualité innée de Flaubert, cela ne peut faire aucun doute, bien qu'il la célèbre lui-même en plus d'un passage2. Non seulement ses livres les plus travaillés en font foi, comme la Bovary — avec, par exemple, son Charles Bovary qui fane à la moisson (7) 3, et ses instruments de cuivre qui plaquent des accords (246) — mais encore, et d'une façon plus évidente, sa correspondance ou ses œuvres de jeunesse. Il est grave qu'un grand écrivain français ait jamais pu écrire : « il faillit être étouffé dès en entrant » (272), ou « il n'est pas non plus permis de parler du Nouveau Monde sans qu'il nen dise son avis » (290) '*, ou « oui, reprit l'homme mil au jeune homme » (140), ou « elle ne pouvait plus prétexter de sa vertu » (235), ou « le portrait à l'aquarelle qui était croche au delà sur la muraille » (22), ou « Dis-moi un peu ce que tu as trouvé de l'Opéra » (7), etc.
Mais il n'est pas moins certain que jusque dans cette cacographie de la première Education sentimentale, on voit pointer l'instinct d'un très grand écrivain, qui cherchera à se discipliner toute sa vie, soit en éliminant les scories de son langage, soit en tirant de son incorrection même des effets nouveaux, des expressions d'une justesse supérieure à celle qu'enseigne la grammaire5.
A ce propos, on ne saurait trop faire état, je pense, du fond populaire de cette « prose d'art ». C'est là que Flaubert, inconsciemment peut-être, retrouve le solide appui qui lui permet de s'élever au-dessus des minuties du purisme traditionnel.
L'emploi de la forme pronominale en est une preuve.
L'ancienne grammaire qui s'imaginait pouvoir classer les verbes d'après de prétendues différences de nature : neutres, réfléchis, pronominaux essentiels ou pronominaux accidentels, etc., a été ruinée sur ce point comme ailleurs, par la science la plus récente. L'identité du verbe à travers les accidents variés de la construction, a été reconnue, comme aussi sa faculté de circuler librement d'une forme à
1. Voir notamment son article sur le Style indirect libre en français moderne dans la (jt'ritiani.sc/i-Honianische Monatscluift de 1912, avec l'interprétation si curieuse de l'imparfait pittoresque.
2. « Sans la correction du langage, sa passion n'aurait pas tant de véhémence, ni sa grâce tant d'attrait » (Première Education sentimentale, XXVII, p. 311) ; et dans les lettres à L. Collet : « Il en est de même du style, la correction fait son éclat » (Corr., II, 147).
3. Cf. la Premier* Education sentimentale-: « On entend de là les moissonneurs qui fanent dans les champs », p. 12.
4. Faute de Mme de Sévigné déjà, il est vrai. Cf. Ilaase, Syntaxe française du XVIIe siècle, édit française, p. 272.
5. « II ne remarquera pas la correction profonde d'une phrase incorrecte, ni l'harmonie d'un rythme hrisé », Première Education, XXVII (291).
l'autre. C'est l'étude de ces accidents, seuls capables de modifier l'aspect matériel ou spirituel du verbe, qui désormais domine dans les préoccupations des grammairiens.
Le transfert de la forme pronominale des verbes dits « réfléchis » ou « réciproques » aux verbes « intransitifs », apparaît ainsi comme un phénomène tout naturel, propre seulement à souligner la valeur subjective de ces derniers. C'est un de ces nombreux appels au renforcement, dont on n'a pas encore suffisamment étudié le rôle dans la grammaire française. La langue a recours à ce moyen soit pour lutter contre la ruine phonétique ou sémantique des mots, soit pour suppléer à la disparition des flexions. Le pas, le point de la négation sont un bon exemple du premier cas ; le pronom sujet qui précède le verbe ou le que du subjonctif peuvent suffire à illustrer le second. Qui sait si, à ce point de vue, le se des verbes pronominaux n'est pas destiné à réintroduire en français la désinence spéciale des verbes déponents, pour autant que cette forme, disparue dès le latin vulgaire, avait une valeur grammaticale propre?
Quoi qu'il en soit, il est certain que la langue populaire fait une grosse consommation de la forme pronominale : se veiller, se batailler ' , se languir, se signer (au sens d'apposer sa signature) 2, se bouger et bien d'autres. Les traces de cet usage familier sont apparentes jusque dans Flaubert : « Il faut vous secouer, M. Bovary ; ça se passera ! », dit le père Rouault à son futur gendre (21).
Que de là, Flaubert en soit venu à tirer une manière d'effet de l'emploi du pronominal, c'est ce qui ne saurait surprendre de la part d'un aussi profond connaisseur des ressources de la langue. Le passage seul de l'instinct à la réflexion est chose difficile à déterminer, je veux dire le moment précis où Flaubert cesse d'employer une forme pronominale qui lui trotte vaguement dans la mémoire, pour en introduire une délibérément, par ce motif évident qu'elle lui paraît d'une signification plus énergique ou d'une sonorité plus pleine3. Moi-même, je ne tenterai pas de rien préciser, me bornant à mettre sous les yeux du lecteur les exemples que j'ai pu tirer de Madame Bovary et dans le classement desquels j'ai cherché à introduire quelque gradation4 :
1° Verbes transitifs conjugués sous forme pronominale ' : « Par moment
1. « Ce n'est pas la peine de se batailler pour le reste » (J.-J. Rousseau à Moultou, 7 mars 1768).
2. « Je ne me signerai pas Renou » (J.-J. Rousseau à sa femme, 12 août 1769).
3. Dans sa correspondance avec Louise Collet, Flaubert traite de la distinction académique entre saisir et se saisir : « il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d'un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s'emparer, se rendre maître ». (Corresp., 1852, II, 47). Mais il s'agit de tout autre chose.
4. Je cite Madame Bovary et Salammbô d'après l'édition Charpentier, la Première Education sentimentale, d'après l'édition Conard, et la seconde, d'après l'édition originale, Michel Lévy, 1870.
5. Cf. dans la Première Education : « Pourquoi l'homme de vingt ans se raillerait-il de celui de quinze » (35). « Il se raillait de l'enthousiasme » (288). « Ils se
ils s'échangeaient une parole » (174). « Il avait fallu s'échanger des miniatures » (187) '. « Quoi qu'il y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d'un bec de plume qui vint s'éclabousser sur sa figure » . « Le sang jaillit et alla s'éclabousser contre la glace » (140) "'. « Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir » (360) '. « Charles, en avant, se cambrait la taille » (373) \
2° Verbes intransitifs à conjugaison pronominale préférée' : « Il ne fallait peut -être pas se désespérer » (360) k. « Les enfants restaient derrière s'amusant... à se jouer entre eux sans qu'on les vît » (29)'. « La neige se fondant, tombait goutte à goutte » (342)8. « Bientôt le stn'-phopode témoigna l'envie d'aller en pèlerinage à Bon Secours, s'il se guérissait » (200) 9. « La voûte en bois commence à se pourrir par le haut » (77). « Les fœtus du pharmacien... se pourrissaient de plus en plus » (79)10. « Emma l'aperçut dans la prairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de temps à autre » (143). « Il se ralentit donc et lui dit en souriant d'un ton brutal » (191). « Les porteurs
regardaient avides et stupéfaits craignant de s'échapper l'un à l'autre » (122).
1. Leçons de l'édition originale, corrigées par la suite en échangeaient, échanger. Ces corrections sont une conséquence probable des critiques de Deschamps qui n'avait pas manqué de recueillir les deux exemples dans sa liste des fautes de Flaubert. Cf. dans la Première Education : « Les bagues qu'Emilie et Henri s'étaient échangées » (148), et : « Voici quelques échantillons de ceux (des billets) qu'Henri et Mme Renaud s'échangeaient » (62).
2. l'orme inconnue de l'Académie. Littré ne connaît lui-même que le réfléchi : s'éclabousser soi-même.
3. Cf. déjà dans la Première Education : « Comme cela, n'est-ce pas, disaitelle clignant des yeux et se renversant le cou en arrière »; et encore dans Salammbô, III : « en se renversant la tête sous les rayons de la lune » (48) ; dans la Deuxième Education, II, 5 : « il écarta les deux bras en se renversant la tête » (II, 13) ; et III, 1 : « il parcourut l'assemblée d'un regard presque voluptueux, se renversa la tête » (II, 109).
4. Cf. Salammbô, III : « elle leva les bras le plus haut possible, en se cambrant la taille » (51).
5. Cf. dans la Première Education : « Dans le cœur l'envie se distille » (104). « Un sac de papier qui se crève dès qu'on y veut faire entrer quelque chose » (193). « A ses yeux elle s'anoblissait et se grandissait » (189). « Henry et Mme Emilie se logèrent dans l'hôtel où descendait la diligence » (232). « Il acquerrait de l'expérience, il se mûrirait vite » (213). « Son grand chapeau à plumes blanches qui se remuait toujours » (123).
6. D'après l'Académie (1835), désespérer « s'emploie aussi avec le pronom personnel et signifie se tourmenter, s'agiter avec de grandes démonstrations de douleur, d'affliction ». Ici le sens est plutôt : perdre l'espérance, cesser d'espérer.
7. Signalé par P. Stapfer, Récréations, 52. Cf. Première Education : « Il venait le matin sur son lit, il se jouait dans ses draps » (248). D'après l'Académie (1835)r « jouer s'emploie souvent avec le pronom personnel, dans le même sens : cet enfant se joue avec tout ce qu'on lui donne. Les petits chats se jouent avec des balles, etc. ».
8. Fondre « avec le pronom personnel », signifie se liqxiéfîer par l'effet de la chaleur ou autrement, se dissoudre, suivant l'Académie (1835).
9. Guérir « s'emploie aussi avec le pronom personnel », suivant l'Académie (1835).
10. Pourrir s'emploie « souvent avec le pronom personnel », suivant l'Académie (1835).
fatigués se ralentissaient » (374) '. « Mais le sujet se tarissant, il ne il ne tardait pas à lancer quelques observations » (106) 2. « A la façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre » (5) 3.
3° Verbes intransitifs à conjugaison pronominale plus ou moins exceptionnelle1* : « Puis s'alternaient, séparés par une bande rouge des losanges de velours et de poil de lapin » (2). « Des nappes violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres » (175) °. « Des massifs d'ombre, ça eu là, se bombaient dans l'obscurité » (186). « Les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui 5e bombait dans l'ombre au bord du lit » (216). « Les rideaux de son alcôve se bombaient mollement » (236) 6. « Les jupes se bouffaient et frôlaient » (54) 7. « Leur grand amour... parut se diminuer sous elle, comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit » (188) ; « Un jour, tôt ou tard, cette ardeur... se fût diminuée, sans doute ! » (224) 8. « Il ne lui restait qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse » (118) '. « De petits rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires » (161). « Une hardiesse infernale s'irradiait de ses prunelles enflammées » (329)'".
1. Cf. deuxième Education, II, 2 : « Elle se ralentissait, il la crut Fatiguée . (I, 267). Usage signalé par tous les lexicographes : Votre cheval se ralentit, dit l'Académie (1835).
2. Signalé par StapIVr. Récréations, p. 52. Cf. première Education : « Mais sa parole se tarit vite ». Suivant l'Académie (1835), « on l'emploie quelquefois avec le pronom personnel dans le même seul : "/"' source, une fontaine (/ni .s'est tarie ».
3. Signalé par L. de Robert, dans la Rose rouge du 14 août 1919. N'est pas académique, mais traditionnel (Littré, n° 54).
4. Cf. dans la première Education : « Sa voix qui se module comme une flûte » (70). « Les chœurs et les danses exquises qui se cadencent au son de ses phrases » (311).
5. Signalé par Stapfer, Récréations, 52. Cf. deuxième Education, II, 5 : « Les artichauts, les haricots, les épinards, les carottes et les tomates s'alternaient » (II, 11). Emploi inconnu des dictionnaires.
6. Le troisième exemple devient par la suite se gonflaient mollement. A ce propos, E. Faguet (Corrections de Flaubert, dans les Propos littéraires, 3e série, 1905, p. 125), suppose que « Flaubert a peut-être remarqué que se bomber est pett français. C'est bomber pur comme verbe neutre, que l'on emploie pour dire devenir convexe : Ce mur bombe ». Alors pourquoi les deux autres exemples sont-ils restés tels quels? — 5e bomber n'est point académique. Flaubert dit aussi bomber dans Bovary : « Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses » (28).
7. L'édition originale donne ici se bouffissait. Faguet (Corrections de Flaubert, p. 123) approuve la correction : « bouffir et se bouffir ne s'étant jamais «lit que des chairs », mais blâme la forme pronominale, ignorée en effet de l'Académie. Le Dictionnaire Général signale se bouffer de rire dans Charles Sorel, Erancion.
8. Maintenu malgré la critique de Deschamps ; blâmé par Faguet Flaubert, 155, n. 1. Se diminuer, qui n'est point académique, est employé par Bossuet (Littré).
9. Maintenu malgré la critique de Deschamps, signalé par Stapfer, Récréations, 52. Se finir, qui n'a jamais été académique, est employé par Bossuet (Littré).
10. Le second exemple, d'après l'édition originale corrigé, par la suite, en - s échappait. Forme inconnue des lexicographes. L'Académie (1835) ne connaît
Ces derniers exemples sont les plus caractéristiques. On y discerne mieux le procédé de Flaubert et, pour ainsi dire, son intention formelle. Le goûl verbal du grand écrivain sur ce point est assez fort pour se traduire jusque dans un néologisme : « une couleur brune... qui s'apalissail graduellement » (108) '. Non seulement Flaubert, dans cet exemple, va tout droit de l'intransitif au pronominal, mais encore il ne se laisse point retenir par l'analogie de pâlir.
En terminant cet examen d'une des particularités de la langue de Flaubert, est-il exagéré d'y trouver une confirmation de la préférence de la prose d'art pour les formes les plus subjectives de la parole, je veux dire, celles qui introduisent le plus d'intimité dans l'expression? Et cela vaut bien l'ancienne préoccupation d'être aussi court que possible, comme disait Paul Stapfer.
Genève, juin 1921.
Alexis François.
Professeur à l'Université de Genève.
qu'irradier, v. n., « peu usité du reste ». Bovary donne encore un exemple d'emploi objectif : « Le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur •éblouissante » (111).
1. Cf. dans Salammbô, XII : « La lueur des grands bûchers apalissait les figures » (238).
Lansox. — Mélanges. 2."i
Le 5 décembre 1865, les Goncourt se croyaient enfin parvenus au but si longtemps poursuivi : le Théâtre-Français, qui avait refusé, quatorze ans auparavant, leur Nuit de la Saint Sylvestre, allait jouer Henriette Maréchal. L'œuvre avait été favorablement accueillie chez la Princesse Mathilde, des connaisseurs prédisaient un grand succès, les interprètes étaient pleins de confiance ; c'était la gloire véritable, cette fois, la gloire consacrée par le journal et par l'affiche, la gloire confirmée chaque jour par les applaudissements de mille specta*
teurs Le soir, un ouragan de sifflets emportait ce beau rêve ; et la
tempête recommençait pendant six représentations, jusqu'au moment où Edouard Thierry recevait l'ordre formel de retirer la pièce.
Un bon demi-siècle a passé depuis, et l'on a peine à comprendre qu'un aussi pauvre drame ait causé pareil scandale. On est irrésistiblement porté à se demander quels pouvaient bien être les « dessous de cette affaire, par qui et dans quel but une aussi bruyante cabale avait été montée. Mais y eut-il vraiment cabale? Les Goncourt le répétaient sur tous les tons, les siffleurs le niaient avec véhémence : laquelle croire, de ces deux affirmations également intéressées? Il semble bien que les Goncourt soient plus près de la vérité.
Plusieurs critiques, et non des moindres, ont publiquement affirmé que l'invraisemblable vacarme de la première avait été organisé à l'avance. D'après L'Evénement1, Nestor Roqueplan aurait constaté cette « circonstance singulière » : « les siffleurs étaient munis de clés forées qui disparaissent de l'usage ordinaire »; dans La Presse, J. Richard et Paul de Saint-Victor sont plus catégoriques : « D'où sortent, dit le premier, ces têtes ahuries de gens qui ont l'air d'être venus pour faire un mauvais coup, pour assassiner une pièce ou pour détrousser un succès? » Et le deuxième, trois jours après, ajoute : « Vous savez déjà la chronique de cette soirée mémorable : c'est le bulletin d'un guet-apens, ce n'est pas celui d'une défaite". » Enfin ces affirmations ont été confirmées depuis par un témoin oculaire, qui ne s'est pas