et 11 décembre
LA CABALE IV i HENRIETTE MARÉCHAL ». 387
mêlé aux polémiques du moment : Got écrit dans son Journal : « J'ai vu la cabale <!c mes yeux. »
Certains pourtant, parmi les défenseurs des Goncourt, ne croyaient pas ù son existence ; les événements, selon Sarcey, pouvaient s'expliquer d'une manière bien plus simple :
« Il se trouve deux ou trois puritains farouches, cœurs sincères, esprits faux, et qui seront peut-être, dans quelques années, des satisfaits violents ; ceux-là, les Marat de la chose, sont bien décidés à venger les principes et la morale, qui n'ont pourtant rien à voir dans l'affaire.... »
A ceux-là s'ajoutent les gens « de bon goût » qui arrivent « avec une sombre résolution de tout massacrer », puis les badauds qui viennent voir la pièce uniquement par amour du scandale et « se joignent aux tapageurs par esprit d'imitation »....
« On a commencé vingt, on finit cent cinquante. C'est l'histoire de toutes les émeutes1. »
Mais la question est précisément de savoir pourquoi « on a commencé vingt ». Dire que le tumulte a été « amorcé » par quelques énergumènes, c'est presque affirmer l'existence d'une cabale : on donne un mot d'ordre à vingt personnes, on ne le donne pas à deux ou trois cents, il se perdrait ou s'altérerait en route.
Or, le 11 décembre, deux étudiants arrêtaient au passage et transmettaient à L'Opinion Nationale la note suivante, qui circulait dans l'école :
« MM. les Étudiants sont invités à se rendre ce soir lundi au Théâtre Français, pour siffler la nouvelle pièce Henriette Maréchal. » — Pipe de Bois ~ (sic).
La publication de cette note causa quelque émoi ; vingt-six autres étudiants adressèrent à L'Opinion Nationale une réponse où ils blâmaient vertement leurs camarades d'avoir pris au sérieux l'œuvre d'un mauvais plaisant :
« Qu'est-ce donc que ce Monsieur Pipe en Bois? Pour nous, c'est un mythe, une fiction, ce n'est pas même un mot d'ordre 3. » .
Mais ce démenti n'a aucune valeur : Georges Cavallié, dit Pipe en Bois, n'a rien de mythique et les contemporains étaient aussi bien renseignés que nous sur ce personnage très réel. Lorsque, trois mois après la bataille d'Henriette Maréchal, la Contagion d'Emile Augier soulève à son tour un orage, Got écrit dans son Journal, le 28 mars 1866 :
« Après plusieurs avances personnelles d'Augier et de moi, faites en plein jour, vraiment, aux grands chefs de contre-claque du quartier
1. L'Opinion nationale, chronique théâtrale, 11 décembre 1865.
2. Cette note a été reproduite dans le Théâtre des Goncourt (Charpentier, 1890, in-12, p. 25), et dans Préfaces et manifestes littéraires (Charpentier, 1888, in-12, p. 119).