Evénement, Gazette de Paris, 9 décembre
2. Laurent Constant, La quatrième représentation d'Henriette Maréchal [Evénement, 13 décembre 1865), Cf. E. Arago, Avenir National, 11 décembre ; Paul Foucher, La France, m. d., Journal des Goncourt, II m. d.
3. Théâtre, p. 21 et suiv.; Préfaces et manifestes littéraires, p. 112 et suiv.
« Nous n'aimons pas à voir la robe de la Muse s'accrocher au clou du lupanar....
... « des rapsodies sans nom parmi lesquelles rien ne transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration. »
Quand on écrit de pareilles gentillesses, on a mauvaise grâce à vouloir se faire passer pour un délicat ! Mais ce courroux peu sincère n'est pas encore ce que cette lettre contient de plus suspect : « Nous avons sifflé, dit-elle, un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de ma fille, le domino de Madame, le mari qui manque le train, sont les bouts les moins roussis et les moins usés » ; voilà des allusions bien précises, comme seuls pouvaient en faire, au lendemain de la première, des spectateurs attentifs ; or nous savons ce que fut cette première : «Pas un mot ne fut entendu », déclare Mme A. Daudet '; et L'Opinion Nationale :
« Il est impossible que personne, même parmi les spectateurs les plus favorisés, ait pu entendre assez pour porter un jugement sur le drame de MM. de Goncourt. Ce ne sera qu'aux représentations suivantes qu'on pourra apprécier leur œuvre. »
Puisque la lettre des cinq étudiants fut écrite et publiée avant que la pièce parût dans U Evénement, il faut donc admettre que certains connaissaient déjà la pièce par des indiscrétions, et qu'ils étaient venus, quoi qu'ils en disent, avec la ferme résolution de faire du vacarme... et c'est bien là ce qu'en bon français on appelle une cabale.
Pourtant une grosse difficulté subsiste : la troupe des siffleurs était composée des éléments les plus disparates ; comment un même complot aurait-il pu réunir des journaux d'opposition, comme Le Siècle et U Avenir National, et des journaux à la dévotion du pouvoir, comme La France et Le Petit Moniteur ? On ne saurait l'expliquer d'une manière plausible que si la cabale avait été purement littéraire ; c'était l'avis de Nestor Roqueplan, qui la « décomposait » ainsi :
« Les jeunes qui n'aiment pas la jeunesse des autres ;
« Les vieux qui aiment tous les vieux d'aujourd'hui, et qui ne les aimaient pas quand ils étaient jeunes ;
« Ceux qui demandent qu'on les laisse tranquilles et qu'on ne les trouble pas avec toutes ces tentatives insensées \ 8
Mais ni le ton des polémiques ni certains incidents de la bataille ne permettent de croire que les Goncourt aient été simplement victimes de quelques jalousies littéraires ; la politique joua dans l'affaire un grand rôle, le premier rôle peut-être, et Henriette Maréchal succomba aux anathèmes réunis de l'extrême droite et de l'extrême gauche.
A gauche, on reprochait aux deux frères d'être les protégés de la
1. Souvenirs autour d'un groupe littéraire (Charpentier, 1910, in-12, p .135).