‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 221 sur 276 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

A ton ombra en tons lieux se traînait lentement, El buvait dans ton cœur les flots purs de ton sang : « Qui suis-je? écrivais-tu ; qu'on me donne une pierre, Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux Que je fuis, et je tends des bras las du repos. »

La lettre de Machiavel à Francesco Vettori (10 décembre 1513), dont Musset se souvient librement ici, il la trouvait citée, partie dans le texte, partie dans les notes, et accompagnée de commentaires, au t. VIII de YHistoire littéraire d'Italie (p. 34-43) '.

« Machiavel, indique l'auteur, chercha, dans la retraite et dans l'étude, des moyens d'échapper du moins à l'ennui d'une vie oisive. Une maison de campagne appelée la Strada, . auprès de S. Casciano, sur le chemin de Florence à Rome, faisait la plus grande partie de son médiocre patrimoine ; il s'y retira. Là il passait doucement ses journées à chasser, à surveiller des coupes de bois ou d'autres travaux champêtres, à lire en se promenant, à causer, à jouer dans une auberge voisine, à disputer à haute voix avec l'hôte, avec un boucher, un meunier, sur un mot, sur un coup, sur rien, pour donner le change à l'effervescence de sa tête, et s'étourdir sur son malheur. Le soir, retiré dans son cabinet avec ses livres, il devenait un autre homme, ou plutôt il redevenait lui-même ; il lisait et méditait les anciens ; il s'occupait de la composition d'un ouvrage qui pût être utile et agréable aux nouveaux maîtres de Florence et le remettre en faveur auprès d'eux ; on n'est plus réduit à former des conjectures sur le but qu'il se proposait, une lettre de lui, longtemps inconnue, retrouvée enfin, réimprimée plusieurs fois depuis peu d'années en Italie et d'où ces détails sont tirés, a mis fin aux hypothèses et montre à nu la vérité.

« Le soir venu, je me retire à la maison, j'entre dans mon cabinet; je me dépouille, à la porte, de cet habit villageois couvert d'ordure et de boue; je mets des habits de ville et de cour, et vêtu convenablement, j'entre dans les cours antiques de ces hommes de l'antiquité. Reçu d'eux avec bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule me convient, et pour laquelle je suis né. Je ne rougis donc point de m'entretenir avec eux, et de les interroger sur les motifs de leurs actions. Ils ont assez de bonté pour me répondre, et pendant quatre heures de temps, je n'éprouve aucun ennui, j'oublie toutes mes peines, je ne crains ni la pauvreté ni la mort, etc. 2 »

Sur son ouvrage Les Principautés, Machiavel écrivait à son confident : « C'est la nécessité qui me force à le dédier, c'est elle qui me pousse ; je me consume et ne puis rester longtemps comme je suis sans tomber dans un état de pauvreté qui m'exposerait au mépris. Ensuite je voudrais que ces seigneurs de Médicis commençassent à

1. C'est M. Salfi, professeur dans plusieurs universités d'Italie qui fut le continuateur de Ginpuené, à partir du t. VII de VHist. lit!.

2. Cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, I, p. 439 (édit. 1862).

se servir de moi, dussent-ils m'employer d'abord aux choses les plus communes, etc. » Une note citait l'expression dont Musset se souvint : « Littéralement, dussent-ils commencer par me faire tourner une pierre. Se dovessero incominciare a farrni voltare un sasso : c'est encore un modo di dire pour exprimer le plus chétif ouvrage, ou quelque mince besogne que ce soit. » Ne trouve-t-on pas comme un écho des paroles de Machiavel, attendant que la fortune veuille bien le rappeler à la vie active, dans les vers qui terminent la pièce de notre poète?

« En m'enfonçant ainsi dans cette vie ignoble — (l'existence qu'il mène durant le jour aux alentours de S. Casciano) — j'apaise l'effervescence de ma tète, et je donne carrière à la malignité de ma fortune, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds, pour voir si à la fin elle n'en aura pas quelque honte. »

Tu te gonfles, mon cœur?... Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu?

— Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, fy veux aller. — J'aurai du moins le cœur

De la mener si bas que la honte l'en prenne.

Réminiscence fugitive qui reste un indice.

Quelle bonne fortune pour ce paresseux de génie d'avoir à portée de sa main cette histoire littéraire d'Italie, rédigée avec une conscience de bénédictin par le savant membre de l'Institut de France ! Cet ouvrage, éclipsé et bien oublié aujourd'hui, mais excellent pour l'époque, le renseignait sur Dante et lui rendait aisée l'étude de la Divine comédie. Indications précises, analyses fidèles et enthousiastes, traductions et citations des plus beaux épisodes, rien n'y manquait. Si bien qu'en récapitulant les vers, les pensées, les images, les expressions, de Dante rappelés, imités ou cités par Musset, on ne trouve rien qui ne soit dans l'étude de Ginguené, même l'épisode de Françoise de Rimini, en son intégralité, — épisode célébré avec tant d'enthousiasme dans Le poète déchu — même les trois vers dont « l'enfant du siècle » se fait l'application dans La Confession1 (II, 4).

Simigliante a quella 'nferma Che non puô trovar posa in su le piume, Ma con dar voltà suo dolore scherma.

« Ainsi je tourmentais mon esprit pour lui donner le change, et je tombais dans tous les travers pour sortir de moi-même. »

1. Ginguené, II, 142. Le Dante s'adresse à Florence : « Si tu as bonne mémoire, et un jugement sain, tu te verras toi-même comme une malade, qui ne trouve sur la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour donner le change à ses douleurs. »

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