SUR L'ORIGINE DU NOM DE « BOVARY
On s'est souvent demandé comment le nom de Bovary s'était imposé à l'imagination de Flaubert. Plusieurs explications ont été produites, aussi peu satisfaisantes les unes que les autres, sans en excepter celle que Flaubert nous a fournie lui-même dans une lettre de mars 1870 à Mme Hortense Cornu. D'après cette lettre, il aurait inventé le nom de Bovary en dénaturant celui de Bouvaret. La vérité, qu'il avait eu le temps d'oublier, dans l'intervalle, est, comme il arrive presque toujours, plus simple. Nous la trouvons, si je ne me trompe, dans la Gazette des Tribunaux de 1845.
C'était, comme on sait, l'époque des grands empoisonnements, l'ère de l'arsenic. Or, cette année-là, Rouen fut mis en émoi par les débats d'une affaire « pleine — dit le compte rendu — d'incidents de nature à exciter au plus haut degré la curiosité publique et qui en font un véritable pendant des affaires Lafarge et Lacoste ' ». En deux mots, voici les faits : un pharmacien deBuchy2, Félicien-Constantin Loursel, « jeune homme de manières distinguées, d'une physionomie assez agréable et d'une éducation cultivée », était accusé d'avoir empoisonné sa femme, une demoiselle Benard, à peine âgée de dix-neuf ans, personne maladive, un peu simple d'esprit, et dont la santé avait encore été ébranlée par une maternité récente. L'accusation, pour incriminer Loursel, se fondait sur les relations, au moins épistolaires, qu'il avait nouées avec une jeune fille noble, de son voisinage, Mlle Esther-Fortunée de Bovery. Mlle de Bovery habitait dans sa famille, au château d'Ecalles, près de Buchy. Conduite- par son frère aux noces d'un de leurs fermiers, elle y avait pour la première fois rencontré Loursel qui s'y était rendu lui-même avec sa femme. Au bal qui suivit le repas, ils dansèrent ensemble quelques contredanses, après quoi M. et Mlle de Bovery s'offrirent à ramener chez eux, dans leur voiture, M. et Mme Loursel. « La demoiselle de Bovery, qui, par la grâce de ses manières et la distinction de son esprit, était bien