‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 229 sur 276 · Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rouen · texte numérisé non relu

Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rouen

faite pour plaire, fixa de suite l'attention de Loursel », si l'on en croit l'acte d'accusation, mais, à en juger par les lettres de cette jeune écervelée, en mal de littérature romantique, qui furent versées au procès, ce fut elle qui se prit, tout d'abord, pour le pharmacien d'un de ces amours de tête qu'engendrent et que nourrissent les lectures solitaires dans les existences inoccupées. Je ne puis malheureusement analyser ici ces lettres, ni davantage résumer l'interrogatoire de Mlle de Bovery, si riche de renseignements sur la psychologie d'une petite Normande déséquilibrée de 1845, et qui arracha tant de larmes aux âmes sensibles du Rouen d'alors.

Le défenseur de Loursel, Me Sénart, sénateur de la Seine- Inférieure et l'un des amis de la famille Flaubert, caractérisait en ces termes le rôle de la châtelaine d'Ecalles dans l'aventure du pharmacien de Buchy : « Il n'y a, dans cet épisode, qu'une jeune fille pure encore, mais sans expérience, et d'une active inspiration à laquelle elle cède trop vite ; il n'y a qu'une leçon bien dure pour elle, qu'une circonstance bien malheureuse pour l'accusé qui, s'il n'avait pas été l'objei de cet amour prétendu, ne serait pas venu sur le banc des assises ». Il obtint, du reste, l'acquittement de son client. L'affaire n'avait pas comporté moins de six séances. Commencée le mercredi 26 février, elle ne se termina que le 5 mars, à une heure avancée de la nuit. Durant tout le procès, l'affluence, au témoignage de la Gazette des Tribunaux, fut énorme. Le dernier jour, peu de personnes consentirent à quitter la salle avant la clôture des débats, même pour aller dîner : la plupart « se firent apporter des aliments » du dehors.

On comprend pourquoi j'insiste sur l'émotion soulevée par cette cause « une des plus célèbres dont Rouen eût depuis longtemps retenti ». Nul doute que Flaubert ne l'eût suivie avec une passion pour le moins égale à celle de tous ses concitoyens. Nous savons, en effet, qu'il se trouvait à ce moment-là dans sa ville natale, puisque sa sœur, Caroline, s'y mariait, précisément le 3 mars, alors que l'affaire Loursel battait, en quelque sorte, son plein. Si, comme il est peu probable, il n'assista point à la déposition de Mlle de Bovery, qui occupa les audiences du 27 et du 28 février, il en recueillit certainement les échos et ne manqua point de les enregistrer. C'était là du « document humain » au premier chef. Je ne veux pas aller au delà des conclusions que permet cette courte note : mais je ne serais pas étonné qu'il fallût chercher dans l'histoire de Mlle de Bovery la toute première genèse de Madame Bovary. Ce qui me paraît sûr, en tout cas, c'est que l'héroïne du roman doit son nom de femme à l'héroïne de la réalité. Flaubert n'a eu qu'à y changer un e trop muet pour une voyelle qui lui donnât la sonorité voulue, et qui ne pouvait être qu'un a.

Anatole le Braz, Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Rennes.

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