LA GRANDE TOURNÉE DU VICOMTE D'ARLINCOURT
(Lettres inédites.)
Au printemps de 1841, le vicomte d'Arlincourt, assez brusquement, décida de quitter la France. Plusieurs raisons lui rendaient pénible le séjour de Paris : ses déboires financiers, des chagrins de famille, un grand découragement après dix années d'une opposition stérile à
la monarchie constitutionnelle Le temps était loin où la foule
suivait avec passion les aventures d'Elodie, la colombe du Pic-terrible. Les railleurs prenaient le dessus ; son prestige était atteint et peut-être sentait-il fléchir le zèle de ses admiratrices vieillies. Il fallait s'imposer une fois de plus à l'attention, apparaître sous un aspect nouveau : le Pèlerin après le Solitaire. D'avance, il escomptait les réceptions triomphales, les peuples et les rois rivalisant d'enthousiasme, la presse recueillant ses paroles et la France reconquise suivant les étapes de son fils glorieux.
Les trois volumes du Pèlerin, les deux volumes de VEloile polaire conservent ses souvenirs de route : un médiocre ramas d'anecdotes sans portée et de bavardages. Delà même époque, ces quelques lettres. Elles ne font pas grand honneur à l'écrivain, mais l'homme s'y dévoile en toute franchise. Elles sont adressées à Marie de l'Epinay (baronne de Bruchez), précieuse amie qui, sous le pseudonyme de Paul Marcel, donnait au journal le Commerce des chroniques mondaines et littéraires.
C'est à la fin de mai que d'Arlincourt a quitté la France, — sous de fâcheux auspices. Un accident de voiture a failli, dès le début, interrompre le voyage. Le 19 juin, il écrit d'Aix-la-Chapelle :
Madame et bien aimable confrère,
Je ne veux pas quitter Aix-la-Chapelle, sans vous adresser quelques lignes de souvenir, car je ne veux pas être oublié de vous. Vous êtes de ces personnes qu'on admire et qu'on aime. Il est si rare de voir le talent réuni aux grâces et à la bonté !
J'ai pensé périr dans les Ardennes. Un postillon maudit a renversé ma aclèche dans un ravin de douze pieds de profondeur. La voiture a été
brisée, un cheval a eu la jambe cassée, mais ma femme et moi, à part quelques contusions, nous en avons été quittes sans trop de mal ; nous devions être tués. Cela s'est passé la nuit et nous sommes restés six heures sans secours, dans une plaine déserte, sur la bruyère. Voilà pour votre chronique une anecdote assez peu gaie....
C'est une invitation assez claire.... On parlera de son accident, cela suffit pour qu'il ne regrette rien. Et négligemment :
Passons à des choses moins tristes. J'ai vu hier le roi de Hollande; il a désiré me parler et je vous envoie un petit récit de l'accueil qu'il m'a fait. Je désire vivement que vous en parliez. Car il est bon de constater tout ce qui honore les lettres et j'ai été vivement touché des bonnes grâces du roi. J'espère que le journal le Commerce vous laissera en rendre compte avec votre grâce habituelle....
De Wiesbaden, le 10 août, il revient à la charge :
Voici bien longtemps, aimable dame, que je ne vous ai donné de nus nouvelles ; et pourtant j'ai bien pensé à vous : car qui pourrait, vous ayant connue, vous jamais oublier?
J'ai parcouru la Hollande et le roi des Pays-Bas m'a comblé de bontés. Le commerce d'Amsterdam m'a fêté. Enfin, mon voyage a été une suite de jouissances et presque d'ovations [c'est lui qui souligne]. On m'a comblé, on m'a gâté ! Vous devez comprendre, aimable dame, combien je dois attacher de prix à ce qu'on sache en France l'accueil qu'on me fait à l'étranger. Voici une petite note ci-incluse que je recommande à votre bienveillante affection. Je serai heureux et fier de vous la voir reproduire dais le Commerce.... Cela me fera battre le cœur de reconnaissance....
Amour-propre ? non pas. Simplement, amour de son pays :
Je me dirai : on m'aime encore en France. Douce idée quand on est loin.
Mais est-il loin vraiment? Partout, il retrouve la France. A Ischl, il a vu Marie-Louise, l'ancienne impératrice. A Kirchberg, émotion plus vive : c'est là que sont retirés les princes dont il est resté le féal serviteur. Il y est arrivé un soir. La plaine était silencieuse et morne. Quelques lueurs brillaient dans l'ombre : les flambeaux de VexiU... Toute une semaine, le duc et la duchesse d'Angoulême l'ont retenu auprès d'eux. Il a vécu de leur vie, il a partagé leurs angoisses :
Le duc de Bordeaux va à merveille. On avait horriblement exagéré son accident. H ne boite nullement. On le reverra monter à cheval avec sa grâce accoutumée, et Dieu le protège toujours.
Je ne saurais vous exprimer combien ce jeune prince est ravissant d'esprit et de figure. Pour charmer et séduire, il n'a vraiment qu'à se montrer. On ne peut se faire idée, quand on ne l'a pas vu, de tous les prestiges qui l'environnent ; et pourtant il ne s'est offert à moi ici que tout à fait à son désavantage, couché sur un lit de douleurs et garotté dans ses appareils : mais, même ainsi, Henri de France est un modèle de grâce et de beauté. Son front est si pur ! Ses yeux si expressifs ! Son langage si franc ! Je voudrais que vous pussiez le contempler et l'entendre un instant, vous seriez