LANSON
C'est pourquoi il ne décrit rien. L'essentiel de son voyage n'est pas de voir, mais de se montrer :
Moscou est une ville admirable que l'on ne peut comparer à aucune autre. Elle a un cachet particulier à elle. C'est à la fois l'Europe et l'Asie. Son Kremlin lui seul vaudrait la peine de faire six cents lieues. Que de souvenirs m'y ont oppressé ! Je me suis assis sur le haut de la fameuse tour d'ivoire d'où Napoléon, à l'apogée de sa gloire, regardait avec terreur l'embrasement de la vieille cité des Czars. Là disparaissait son étoile !
Le Kremlin, d'Arlincourt et Napoléon, quel sujet de méditations pour un poète! — Et voici enfin un échantillon des petits communiqués qui accompagnent chaque lettre, destinés au journal le Commerce. Ici le noble vicomte ne nous apparaît plus un romantique attarde. Ce sens de la réclame, ce cabotinage pratique : c'est un homme de lettres à la mode d'aujourd'hui.
On nous écrit de Saint-Pétersbourg :
Le vicomte d'Arlincourt a été reçu ici par l'empereur et l'impératrice de Russie avec une distinction marquée. Leurs Majestés, aux fêtes de Péterhofî lui ont adressé de ces paroles flatteuses qui font époque dans une vie et laissent d'éternels souvenirs. Avidement recherché par toutes les dames de la société à Pétersbourg, le célèbre écrivain y est entouré d'ovations continuelles. Une circonstance récente a vivement touché son orgueil d'écrivain. Il parcourait au palais de Tsarskoé-Sélo les appartements de l'empereur Alexandre. Ces appartements sont restés dans l'état où ils étaient à la mort du monarque. On n'y a rien touché et on y a laissé chaque chose en place avec un respect religieux. Le vicomte d'Arlincourt, s'appnieliant du bureau de l'auguste empereur, y a vu deux volumes français. C'était Le Solitaire !
En novembre, cependant, il fallut songer au retour. « L'air de la patrie me manque, disait-il, et cet air là, c'est la vraie vie.. . . » Ou encore :
« On ne peut pas toujours boire de l'ambroisie » La dernière de ces
lettres est datée de Dresde, le 24 novembre 1842 :
Encore une lettre d'Allemagne, c'est la dernière. Je pars dans deux jours pour la France. Mon voyage a été une suite d'ovations, voyez la petite note ci-incluse.... [Sur le mode pathétique :1 Oh! comme cette note est la dernière, faites-la mettre, je vous en prie, dans le Journal du Commerce. J'y tiens extrêmement. Je ne vous adresserai plus de semblables requêtes, — du moins des pays étrangers. [Restriction prudente : il ne faut pas engager l'avenir.] •
Qu'il me tarde de vous voir et de vous raconter mes caravanes ! A combien de tables de rois je me suis assis ! Que de princes et de souverains m'ont parlé de notre belle France ! J'emporte de précieux souvenirs....
En rentrant à Paris, d'Arlincourt dut être déçu. Son voyage n'avait pas produit l'effet qu'il en attendait. Les Français ne partageaient pas l'enthousiasme des Russes et des Suédois. M. Marquiset a suivi de près ces dernières années du romancier ; elles sont pleines d'inquié-