DEUX SOURCES POSSIBLES DE LAMARTINE
Jocelyn : Il est ouvert, il fume encore.... — II. Harmonies,
Le Chêne.
Il n'y a peut-être pas dans l'œuvre lyrique de Lamartine une pièce plus belle que l'ode qui suit la description du premier sillon tracé par les laboureurs du village de Valneige et où il rappelle avec enthousiasme que toute la civilisation sortit du premier sillon (Jocelyn, ix) :
0 terre, tu vis tout éclore Du premier sillon de ton sein.
Aussitôt, en effet, l'homme, marquant par des bornes l'étendue du champ qu'il avait labouré, créa la propriété. — Et il trouva la justice dans son cœur, fit des codes, et pour consacrer ses propres lois s'éleva jusqu'à Dieu, la loi suprême. — Et il fonda la famille, germe de la patrie. — Et des temples furent érigés, les prières montèrent jusqu'à Dieu et les vertus qu'elles inspirent coulèrent du cœur des mortels.
Tout dans cette ode est tellement lamartinien qu'on a de la peine à admettre que le poète se soit ici inspiré de quelqu'un. Cependant il me semble bien s'être souvenu d'une page de YOrphée de Ballanche. Elle ne lui fournissait qu'un dessin, mais précis, et où il trouvait, avec l'idée générale et les idées particulières de son ode, Tordre et le mouvement qui convenaient :
Lorsque le blé fut parvenu à la maturité, Orphée montra aux Pélasges l'art de le recueillir, de le réduire en poudre, de le pétrir, d'en faire le pain, aliment, nouveau qu'ils savouraient avec délices. Il dirigea ensuite leurs travaux pour augmenter la fertilité de la terre. Par lui, ces peuples surent bientôt construire des charrues semblables à celle de Triptolème. Il leur fit façonner des coutres armées d'un fer aigu, en employant le feu que Prométhée avait donné aux hommes. Le bœuf, utile compagnon du laboureur, fut dompté et soumis au joug, et la précieuse semence fut jetée dans de
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profonds sillons, pour produire au centuple.... Ne vous étonnez point, Evandre, de progrès obtenus en si peu de temps.... Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles, ainsi que dans l'enfance de l'homme il est des jours qui valent des années : tant les limites de notre intelligence sont rapidement atteintes.... N'oublions pas surtout qu'Orphée était inspiré des dieux, et que les temps étaient arrivés, Alors le lien mystérieux de la société fut réellement tissu ; alors la terre, rendue, par la culture, identique à celui qui la cultive, produisit la propriété, base et origine de tous les droits ; alors furent tracées les limites des champs, correspondantes aux limites de la propriété céleste, don de la lyre ; alors fut placée la pierre irréfragable du témoignage ; alors fut connutla sainteté de l'union conjugale ; alors furent instituées les cérémonies funèbres; alors l'homme eut une famille dans le passé et dans l'avenir, et le dogme de l'immortalité naquit en même temps que le sentiment de l'humanité ; alors la justice et la morale eurent des organes, et l'autorité descendit du ciel ; alors la vie fut un bienfait, et la reconnaissance pour l'auteur de la vie se manifesta sous la forme d'un culte. Traditions primitives du genre humain vous reparûtes sur la terre, vous sortîtes des débris épars de l'ancien monde. Génie des peuples, vous renouvelâtes votre pacte éternel avec la pensée divine, religion impérissable du genre humain..
(Orphée, livre III. Œuvres de M. Ballanche, Genève, Barbezat, 1830, t. IV, p. 186-188).
Lamartine nous apprend dans son commentaire qu'il écrivit Le Chêne à Florence, en 1826. « Il y a, aux bains de Casciano, en Toscane, entre Pise et Florence, un chêne qui était déjà fameux par sa masse et par sa vétusté dans les guerres de 1300 entre les Pisans et les Toscans. Il n'a pas pris un jour ni un cheveu blanc depuis ces cinq siècles. Sa tige s'élève aussi droite, sur des racines aussi saines, à quatre-vingts pieds du sol ; et ses bras immenses, qui poussent d'autres bras innombrables comme un polybe terrestre, n'ont pas une branche sèche à leurs extrémités. Il a mille ou douze cents ans, il est tout jeune. »
Qu'est-ce que démontre cependant YHarmonie inspirée au poète par le vieil arbre de Casciano? Que le chêne nous fait songer à Dieu de toutes façons.
Il nous donne le sentiment de l'infini en hauteur : il est le géant des collines, le colosse superbe dont le feuillage s'étend entre la montagne et le jour.
Il nous donne le sentiment de l'infini dans le temps : sous son ombre, les sillons se dépouillent et se vêtissent ; la tour monte et s'écroule; des générations sans nombre vivent et meurent ; et lui? il rajeunit.
Il nous donne le sentiment de l'infini en étendue : de très loin, le vaisseau qui cherche un phare aperçoit sa pyramide ; le soir porte son ombre immense jusqu'au bout de l'horizon.
Il nous offre l'image de la Providence : un seul de ses cheveux abrite