FOURIEB ET LECONTE DE LISLE
nation, aux dépens des consommateurs, aux dépens des producteurs eux-mêmes.
Devant ces maux si redoutables, l'on s'étonne et l'on s'indigne, mais les tentatives d'amélioration sont toujours incertaines, et Fourier s»1 plaît à signaler l'impuissance des efforts et la vanité des résultats. La Révolution française, si habile à détruire, a été incapable de restaurer. La bourgeoisie, confondant la modération des idées avec la peur des responsabilités nécessaires, s'est réfugiée dans un libéralisme stérile. La classe ouvrière, longtemps endormie, a des réveils terribles et des silences plus émouvants que ses colères, mais elle paraît inorganisée, chaotique, trop facilement satisfaite par les gestes de la violence. Ainsi le mal grandit et les remèdes sont inefficaces et le désordre étend de plus en plus ses ravages. Quel gaspillage de forces ! Que de meurtrissures et que d'injustices ! Que de misères individuelles et de troubles sociaux où grondent les menaces des inévitables révolutions !
Fourier qui cherche la cause de tant de malheurs, s'aperçoit que l'organisation sociale repose sur une erreur psychologique, et il signale d'abord ce malentendu si funeste. Dieu n'a pas fait de l'homme l'ennemi de l'homme. Les passions humaines ne sont pas des forces naturellement hostiles et contradictoires. Notre effroi devant la vie énergique et complexe de la passion condamne la justice divine, et le déisme de Fourier se révolte contre ce pessimisme qui couvre nos lâchetés et supporte tous les désordres. C'est l'égoïsme des hommes qui a provoqué et entretenu ces injustices. C'est l'orgueil des hommes qui a faussé le développement normal de la vie humaine. Donc, il s'agit de combiner les énergies qui se heurtent ; il convient d'harmoniser les passions qui se dressent pour la bataille; il faut organiser le travail, substituer l'association à la lutte, exploiter la terre et ses ressources inépuisables, en utilisant pour le profit de tous le labeur de tous.
Alors la pensée de Fourier, qui a trouvé l'origine du mal, se rassérène et déploie devant nous le prestige de l'organisation fouriériste. L'égoïsme qui nous enferme dans l'isolement est vaincu par un communisme généreux où se réalisent toutes nos solidarités. L'individualisme qui nous maintient dans la discorde s'oublie et s'efface dans la paix apportée par la fraternité des groupes. Au désordre économique qui provoque tant de scandales succède la règle du « travail attrayant », la discipline du Phalanstère, une discipline minutieuse et surchargée, mais pacificatrice.
On m'appelle la Loi, je suis la liberté.
Ce beau vers de Vigny, solennel comme une parole d'oracle, traduit le sentiment d'allégresse que Fourier éprouve devant la force organisatrice du Phalanstère, dans le sentiment de la justice réalisée et de l'union enfin conquise.
Tableau merveilleux, où s'attardait la poésie d'un cœur magnifique ! Paysage philosophique où se projette, dans la perspective de l'avenir, l'Eden de nos songes! L'on comprend que les âmes venues des régions les plus opposées se rapprochent et fraternisent dans la contemplation de ce grand rêve. En 1847, G. Sand, dans le Péché de M. Antoine, décrit une communauté modelée sur le désir de Fourier. Vers la même époque, le catholique Hippolyte de la Morvonnais, l'ami de Maurice de Guérin, réclame l'honneur de collaborer à la Phalange pour la défense de l'idéal humanitaire. Lamartine, dans son Ih.slmre de la Révolution de 1848 proclame que « le Fouriérisme s'est étendu à la mesure d'un apostolat et s'est élevé à la hauteur d'une religion », En 1901, Jaurès écrivait dans ses Etudes socialistes : « Fourier était un homme d'un admirable génie.... Lui tout seul avait la force de concevoir la possibilité de tout un ordre nouveau. » Et le comte Albert de Mun, dans l'exposé de son socialisme chrétien, semble se souvenir de la pensée fouriériste. Car, sur ces hauteurs qui inspirent les audaces nécessaires, les esprits généreux oublient les divergences théoriques et la fracas des batailles pour fraterniser, devant la vision de l'Idéal, dans le culte de l'humanité.
Devant ce rêve qui a de la grandeur, Leconte de Lisle s'émeut. Il a vingt-cinq ans, et sa fougue et son lyrisme veulent se répandre pour le bonheur des hommes. Avec la fierté de sa jeunesse il se promet de faire retentir ce chant de résurrection, et il publie, dans les Journaux et les Revues de l'École, des méditations qui développent la pensée du maître. Nous pouvons ainsi déterminer, dans l'évolution de son génie, une première étape qui se définira par le caractère fouriériste de ses études et de ses poèmes. Ce jeune homme, grave et pur, est soulevé dans ses premières œuvres par un courage intellectuel qui lui permettra vite de dépasser les déclamations où tendait son génie naissant. Montrons par quelques exemples, où la beauté de l'art s'unit à la noblesse de l'idée, qu'il traduisait délibérément la doctrine de son guide, en développant l'opposition de la charité et de la justice, en exprimant dans un beau symbole la critique des religions, en chantant l'idéal du Phalanstère et le culte de l'Humanité.
Dans son livre intitulé La Fausse industrie, Fourier s'élève contre les formes dispersées de la pitié humaine. Il raille les « gasconnades » philanthropiques et il montre le danger de ces palliatifs qu'il compare à ces « narcotiques » qui semblent endormir la douleur et la laissent plus incurable. Il proclame que l'aumône est insuffisante à remédier