‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 257 sur 276 · FOURIEB ET LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

FOURIEB ET LECONTE DE LISLE

au désordre social parce qu'elle entretient les effets «le l'injustice. El il conclul d'abord à « L'inutile charité d'aumône », ensuite à la m site d'une transformation sociale qui garantira la fraternité dos hommes en réalisanl l'harmonie. — Le jeune Leconte de Liste médite ces idées et ces espérances, et il les traduira dans cet article de la Démocratie pacifique du 24 octobre 1846, article éclatant comme un manifeste, car la prose du poète se tend et retentit comme un chant de combat :

La liberté et la vie, voilà le droit, voilà la Justice. La liberté religieuse a été conquise, on sait à quel prix, la vie ne l'est pas. Qu'est-ce que la richesse universelle aux mains du plus petit nombre? La négation du droit de vivre pour tous. — Qu'est-ce que le salariat? La négation de la Liberté. — Que ressort-il de cet état de choses? La négation de la Justice. — Ce sont autant de crimes de lèse-humanité ; que tous y songent, qu'ils y songent, encore et toujours ! ... Quel est l'idéal social apporté par le christianisme? Faites aux hommes ce «pie vous voudriez que les hommes vous fissent, disait le Christ, car ceci est la loi et les prophètes. Certes ces paroles annonçaient la solidarité humaine, mais la solidarité fondée sur la charité. — Qu'est-ce donc que la charité? — C'est la commisération du puissant pour le faible, c'est l'aumône du riche au pauvre, résultant sans doute d'une loi d'amour, mais d'un amour imparfait et insuffisant, qui proclame le devoir du riche et non le droit du pauvre. Il y a donc un abîme entre la charité et le droit. C'est à la glorification de ce dernier, de ce seul principe que nous devrons l'association des intérêts, des travaux et des intelligences. Le Christianisme primitif a fait son œuvre, œuvre immense et admirable, recueillie et développée de siècle en siècle par les grands hérésiarques, et qu'il nous est enfin donné de continuer avec de nouvelles forces, avec une foi nouvelle, avec une science qu'ils ignoraient. Le principe évangélique contenait un sublime pressentiment de la fraternité, nous le sanctionnerons • par le droit, nous le réaliserons par la justice. Et le jour où la charité disparaîtra de la terre, c'est qu'elle aura fait place au droit ; le jour où le riche charitable et le pauvre reconnaissant ne seront plus, c'est qu'ils auront proclamé le règne de la justice, ce qui vaut bien la pitié d'une part et la misère de l'autre.... Il est donc possible qu'une rénovation pacifique mette bientôt fin aux douloureuses inquiétudes des masses. Mais si les avertissements étaient éternellement vains, si les souffrances du plus grand nombre devaient toujours frapper à des cœurs inexpugnables, nous tous qui confessons une même loi sociale, nous tous qui marchons en avant, les yeux fixés sur un avenir glorieux, nous tous qui vivons de la vie des faibles et des déshérités et que la lèpre du siècle n'a pas rongés, — souvenons-nous que nos pères ont combattu et sont morts pour le triomphe de la justice et du droit et que nous sommes leurs héritiers. »

Cet article condense la substance du livre de Fourier, comme une

conclusion énergique jaillit d'une démonstration animée dans la fougue des convictions qu'exalte l'injustice.

Leconte de Lisle emprunte encore à son maître sa critique des religions, car le système de Fourier, qui affirme la nécessité d'une transformation intégrale, impliquait une satire des efforts tentés à travers les âges par la misère humaine pour échapper à ses maux. La suite des religions déroule une série d'avortements : grands rêves qui s'écroulent dans le découverte du mensonge qui les fonda, ou dans le bruit des ambitions qu'elles ont déchaînées. Le Christianisme lui-même, malgré la grandeur de celui qui l'apporta et la puissance organisatrice de son Eglise, n'a pas su réaliser ses nobles desseins. D'abord il se défie de la passion, et la passion est le ressort de la vie. Ensuite il recommande la résignation, vertu stérile et molle, qui affaiblit nos énergies, arrête nos plus belles audaces, et prolonge ainsi nos misères. Enfin il évoque le rêve enchanteur et funeste d'un Paradis de délices pour nous faire oublier les misères de la vie présente, mais ce rêve est un leurre et ceux qui le répandent commettent un crime envers Dieu puisqu'ils font de Dieu le complice de leur mensonge. Après ce réquisitoire passionné, Fourier dénonce et condamne « le rôle passif et inerte de la religion » et il conclut à la banqueroute du Christianisme.

Cette satire tombe dans l'esprit d'un adolescent méditatif, troublé par le problème métaphysique, hanté par le mystère du mal universel. Que va-t-elle produire? Tout un tumulte, car ces conclusions violentes seront reprises avec l'angoisse d'une âme que le doute exaspère et qui réclame la certitude. Ce jeune homme qui proclame son incroyance souffre infiniment du besoin de croire. Cet adversaire des religions est dévoré par le tourment religieux. Ce disciple de Fourier traduira donc les négations de son maître avec les sursauts du désespoir. De là cet accent, si pascalien, de ses premières œuvres où le jeune poète fait oublier, par la sincérité de son pathétique, les attitudes pittoresques du romantisme byronien :

Pareil à l'épi mûr devant le moissonneur,

Me voici face à face avec la mort, Seigneur!

Je meurs de votre faim, Seigneur ! L'étude austère

Ne m'a point emporté vers vous loin de la terre,

Et le globe et les cieux ensemble m'ont caché

Le souffle avec la vie, et je vous ai cherché !

Oh ! je vous ai cherché dans l'âge où l'on devine,

Où l'âme s'ouvre à vous comme une fleur divine,

Où la jeunesse ardente emplit d'un chant vainqueur,

Ainsi qu'un luth sacré, les cordes d'or du cœur !

Seigneur ! Dans le long cours de mon pèlerinage

Un désir éternel a consumé mon âge ;

Toujours vers votre face et votre sentiment

J'ai tendu les deux bras comme un fiévreux amant !

FOURIEB ET LECOM'i: DE LISLE. 461

El je n'ai rien trouvé* que Le fiai el La lie,

Au calice profond qu'épuisail ma folie

Pareil à L'épi mûr (levant le moissonneur, \lc voici face à face avec la mort, Seigneur !

La recherche de Dieu, La Phalange, janvier 1846.)

Le besoin d'apaiser la fatigue de ce trouble prédisposait Leconte de Lisle à goûter l'idéal religieux défini par le fouriérisme. Certes Fourier se défendait d'ajouter aux religions du passé un culte nouveau qui pouvait déchaîner de nouvelles batailles, et il dénonçait dans les innovations religieuses le danger des « brandons de discorde ». Pourtant l'on trouve, cà et là, dans son œuvre, le lyrisme des poètes qui croient entendre un appel divin, et l'on surprend les élans sans doute involontaires de ce que M. Bourgin appelle le « messianisme socialiste ». Gardons-nous d'être surpris de ces mouvements et de ces exaltations. C'est l'attitude inévitable des grands révolutionnaires quand ils sont doués de puissance verbale. Les uns, que la croyance enflamme, voient dans le Dieu qu'ils servent le collaborateur glorieux qui mènera leurs idées au triomphe. Les autres, en qui la foi ne précède pas l'ardeur, projettent dans le ciel de leur idéal la vision qui les entraîne et le dieu intérieur qui les anime. Les prophètes hébreux sont de grands poètes quand ils unissent à leur âme l'âme du Jehovah qu'ils adorent ; leur allégresse déploie les tableaux paradisiaques devant l'évocation de la cité divine et leur colère éclate en accents foudroyants devant le scandale de l'injustice et la victoire des faux dieux. Victor Hugo est un poète religieux qui collabore avec Dieu même, lorsque, dans le cadre pathétique de l'exil, sous le silence du ciel infini, et dans l'ivresse qu'amène la solitude, il fait parler le vent, la terre et la mer, la Justice violée, la Loi meurtrie, la Conscience désemparée. De même, il y a, çà et là, dans l'œuvre confuse de Fourier, des pages qui tremblent dans le délire, et qui traduisent les élans mystiques, le brusque déploiement d'un songe. Alors la phrase d'ordinaire embarrassée et chao-v tique se discipline et se recourbe et se plie au rythme soudain des mots qui s'élancent à la conquête de l'idée et l'enveloppent et l'étreignent et lui apportent la beauté décisive des termes révélateurs : « C'est un illettré, c'est un sergent de boutique qui va confondre ces bibliothèques politiques et morales, fruit honteux des charlatanismes antiques et modernes. Et ce n'est pas la première fois que Dieu se sert de l'humble pour abaisser le superbe, et qu'il fait choix de l'homme le plus obscur pour apporter au monde le plus important message » {Théorie des Quatre Mouvements). « C'est vraiment par l'harmonie sociétaire que Dieu nous manifeste l'immensité de sa providence et que le Sauveur, selon sa prophétie, vient à nous dans toute la gloire de son père. C'est le règne de Jésus-Christ » (Le Nouveau Monde).

Les mots de la foi suivent les élans du mysticisme. Le Christ est Dieu et Fourier est son prophète. Ici Fourier, l'adversaire des religions, est le créateur d'une religion nouvelle. La religion de Fourier traduira l'idéal fouriériste entrevue dans la gloire de son rêve. Le Temple de Fourier sera le Temple où l'Humanité chantera sa libération. Le culte de Fourier se confondra avec le culte de cette Humanité enfin réconciliée dans la justice par le bienfait de l'ordre phalanstérien. Donc, malgré ses dénégations, Fourier apportait aux hommes les oracles d'un Evangile, et ses premiers disciples en faisaient l'aveu quand ils parlaient de leur maître avec l'accent des illuminés. C'est l'apôtre de la Révélation nouvelle ! C'est le fondateur de la Religion de l'Avenir! Celui-ci le compare à Christophe Colomb; cet autre à Galilée. Victor Considérant, qui est le plus informé de ses disciples, est le plus passionné de tous ses croyants. A la mort de son chef, il prononça un discours funèbre qui divinise « le Rédempteur de l'Humanité, le Révélateur de la Loi des Destinées universelles », et, quelques années plus tard, en 1849, il traduira l'ambition de la nouvelle Eglise en proclamant à la tribune de l'Assemblée nationale : « Citoyens, l'École à laquelle j'appartiens porte dans ses flancs le salut, la liberté et le bonheur du monde ! »

De 1843-1848, Leconte de Lisle a partagé ces espérances ou ces illusions, et ses poèmes de la Phalange collaborent à l'apothéose du Maître. L'un de ces poèmes, La Recherche de Dieu, dépeint la détresse de l'esprit qui n'a pas trouvé le repos dans la discipline de la vérité. Le poète a interrogé les artistes et les sages ; il a sondé les philosophies et les religions ; il a médité à l'ombre du Vatican ; il s'est incliné sous les voûtes de Saint-Pierre. Mais sa méditation s'est achevée dans l'angoisse, et sa plainte s'est perdue dans la nuit et dans le silence :

Seigneur. Seigneur, parlez ! sombres eu magnifiques, Avec l'éclat du rire ou le cri du sanglot, Les époques d'orage et les temps pacifiques Rouleront-ils toujours vainement flot sur flot? Hélas ! les airs sont noirs d'ombres universelles !

Mais le poète, que l'espoir abandonne, entend soudain une voix sereine et consolatrice : c'est la voix de la Terre qui chante sa libération dans la clarté de ses nouveaux destins ; c'est l'esprit de l'Humanité transfigurée par l'idéal Fouriériste, et la mélancolie du Poète s'apaise dans l'enchantement de ce songe :

Silence ! Apaise enfin ton cri pusillanime.

Ce monde que je guide et que mon soufle anime,

Dans sa route éternelle emporté gravement,

Se trouble au morne écho de ton gémissement.

Silence ! ou sache mieux, dans ta plainte élargie,

Des maux universels déplorer l'énergie.

l OURIEfl ET LECONTE DE LISLE.

Souffrir d'un mal sublime est le sort glorieux

De <|ni. comme un guerrier, monte à l'assaul des deux !

Vois ! tel je souffre aussi, tel que toi je soupire

Vers la sainte beauté d'un idéal empire,

El cependant, voici, comme un coursier dompté,

Que je m'attelle au globe; <•(. dans l'immensité,

Je marche, toul baigné d'une sueur profonde,

Haletant e1 courbé sous la charge d'un monde!

se ta morne plainte, et songe, Humanité, Que les temps sont prochains où, de l'iniquité, l>ans ton cœur douloureux et, dans l'univers sombre, Les rayons du bonheur s'en vont dissiper l'ombre. Pour des astres nouveaux les cieux s'élargissant, Divins consolateurs du globe gémissant, D'un lumineux amour vont éclairer sa face, El l'étroil horizon dans l'infini s'efface ! () roi prédestiné d'un monde harmonieux, Marche ! les yeux tendus vers le but radieux ! Marche à travers la nuit et la rude tempête, ht le soleil demain luira sur ta conquête ! 0 sainte créature aux désirs infinis.

Que de trésors sacrés à tes pieds réunis, Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage, Vont racheter d'un coup tes longs siècles dorage ! Le travail fraternel, sur le sol dévasté, Alimente à jamais l'arbre de liberté ; La divine amitié, l'ambition féconde, La justice et l'amour transfigurent le monde !

Cet idéal qui réchauffait les forces les plus vives de son àme ne garda pas longtemps son prestige. Les élans de cet optimisme qui pliait l'humanité aux décisions d'un grand rêve semblaient très nobles mais chimériques, et Leconte de Lisle, écoutant sa raison plus que son cœur, résolut de se dérober à tous ces attraits. Et ce fut, dans les profondeurs de sa pensée, une lutte difficile et douloureuse. Ce jeune homme chante la beauté du poème fouriériste et il s'inquiète de sa vérité. Il espère et il abdique. Il désire et il renonce. Pourquoi ces désirs et pourquoi ces craintes? Comment expliquer ce désenchantement dans une âme soulevée par une si haute espérance?

Une première raison est fournie par le caractère même du poète. On ne s'inquiète pas assez, d'ordinaire, de l'influence du caractère sur le talent. La lutte entre les désirs de la sensibilité et le pouvoir de la volonté explique souvent les contrastes qui froissent les œuvres et déconcertent la critique. Telle œuvre, — celle de Flaubert, celle de Taine, — est l'aveu souvent pathétique de ces profonds désaccords qui ne furent pas réduits. Telle autre — celle de Maurice Barrés — est

le triomphe d'une volonté souveraine sur ses puissances tumultueuses, attachantes et caressées, peu à peu disciplinées, enfin utilisées comme de belles parures. Leconte de Lisle souffrit — plus que Flaubert, plus que Taine — de ces divergences intérieures, et il s'efforça, comme Barrés, de les dominer pour organiser l'unité de son attitude dans la diversité de ses tendances. Œuvre courageuse où se révèle la noblesse d'une âme qui s'arrache au mirage et accepte la discipline de l'ordre ! Œuvre difficile qu'il ne réussit pas toujours à réaliser ! Du moins il y travailla longtemps avec une sincérité héroïque. Il s'aperçut vite que, si son âme était ardente dans le rêve, son caractère était timide devant l'action. Il crut qu'il n'avait pas le droit de jeter dans la foule un idéal révolutionnaire s'il n'avait pas la force de le répandre par la parole et de la réaliser dans ses actes. Il se décida à conformer sa conduite à sa pensée. Il voulut, il essaya, il échoua. En 1848, il fut de ceux qui s'appelaient les Missionnaires de la République. En Bretagne, les électeurs de Dinan l'entendirent développer le programme qu'il exposait dans la Phalange, mais son message ne fut pas compris et il connut les violences des réunions contradictoires, la petite des âmes dans la mesquinerie des rivalités, les pires excès des passions politiques. 11 conclut que les hommes n'étaient pas prêts h réaliser l'idéal « harmonien », et sa Correspondance, qui nous apporte l'aveu de son désenchantement, nous fournit une première cause de son abdication.

Mais cette raison qui ue paraît pas négligeable, n'est pas essentielle, et je crois que le poète aurait été capable de vaincre l'amertume si une influence nouvelle n'était venue affaiblir l'influence de Fourier. Dans un mémoire d'Ecole normale, que j'ai eu l'occasion de lire, M. Mornet a signalé le premier, avec un mélange singulier de finesse et de force, l'action profonde de la pensée indienne sur le fouriérisme des poèmes de la Phalange. Au moment même où Leconte de Lisle apportait sa collaboration à la Revue fouriériste, paraissaient les commentaires si puissants de Burnouf, V I ntroduction à l'Histoire du Boudaliisme (1844) et la traduction du Bhagavat-Gita (1845). Et ces livres rafraîchissent, au fond de l'âme du poète, la première vision de l'Inde, le souvenir des heures douces de Ceylan et de Pondichéry, les enchantements de l'île lointaine et de la terre natale. Le goût de la contemplation, que la vie de l'Occident avait amorti, fit sentir de nouveau sa puissance. Le songe Hindou, si enlaçant à son âme orientale, se posa, comme un voile pacificateur, sur son esprit hérissé par le désir fouriériste. Et ce voile, qui le séparait de la vie politique, vint arrêter et ensevelir ses premiers enthousiasmes. Le problème médité par Fourier est la recherche du bonheur individuel et de ses garanties sociales ; mais les livres Hindous signalaient la stérilité de nos agitations individuelles. La révolution pressentie pour Fourier annonce des luttes ardentes et d'inévitables catastrophes ; mais la pensée

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Hindoue montrait la vanité de tous ces conflits. Le philosophie de Fourni' repose sur un optimisme généreux et sans doute arbitraire ; mais la philosophie Hindoue prouvait la force invincible de l'universelle Illusion. Ainsi l'œuvre de Fourier avait paru vaincre, dans là me de Leconte de Lisle, certaines tendances profondes qui s'abreuvaient aux sources mêmes de son génie : ce goût de la contemplation qui s'explique par ses origines créoles ; ce mépris de nos agitations individuelles qu'il avait fortifié devant le paysage accablant de l'Inde; cette nostalgie vagabonde des âmes de songe que la sensibilité romantique lui avait longtemps imposée ; — mais toutes ces tendances renaissaient, avec la magie des évocations enchanteresses, devant la splendeur monotone des hymnes védiques. Alors, dans le cœur du poète, les espérances fouriéristes semblèrent s'évanouir.

Mais l'enseignement du bouddhisme est morose et le tourbillon d'apparences qu'il déchaîne fait lever tous les troubles de la langueur et de la fièvre. Un grand danger menace le jeune poète ardent et mal assuré. Va-t-il s'égarer dans le désert du mauvais nirvana? En renonçant au bruit de l'agitation fouriériste, s'oubliera-t-il dans le silence des vagues contemplations plus accablantes encore que voluptueuses ? Après l'exaltation du rêve humanitaire qui l'entraînait à l'action et à la vie se laissera-t-il charmer et endormir par le songe de l'Inde? Problème grave, où va se déterminer la qualité de son destin. Or, à ce moment même, une autre influence aussi attirante, plus vigoureuse, s'impose à sa pensée. L'amitié de Louis Ménard, du philosophe doux et ardent qui portait dans son esprit tout l'héritage de la Grèce, offre à Leconte de Lisle, avec le réconfort de son âme stoïcienne, la puissance régénératrice de l'hellénisme. Devant ce jeune oriental attiré par le rêve de l'Inde, la Grèce se découvre et l'art grec opère son miracle. Quel soudain épanouissement dans l'ordre et dans la lumière ! Qu'il se déroule harmonieusement, avec un surprenant mélange d'élégance et de majesté, le paysage de la pensée grecque, avant les déformations de l'orgueil grec, quand l'idéal humain n'est que l'épanouissement des meilleures forces de la vie, quand la beauté de l'humanité apparaît comme le triomphe de la nature ! Le cœur de Leconte de Lisle, inquiet devant l'inconnu redoutable que soulève le désir de Fourier, se ressaisit et s'apaise. L'esprit de Leconte de Lisle, égaré dans le vagabondage sans frein de l'imagination Hindoue, s'ordonne et se discipline. La pensée Hindoue avait dissipé les rêveries de Fourier, mais la pensée Hindoue risquait d'accabler cette âme incertaine. L'idéal grec va la redresser, car le Poète, revenu du pays de la chimère et secouant la torpeur du songe, demande à Hypatie, la prêtresse du génie grec, de lui inspirer ce charme et cette énergie qui le mèneront à la douceur et à la sagesse par le culte de la beauté, et le poète, guidé par Hypatie, — tel le Dante conduit par Virgile, tel Vigny encouragé par Eva — monte, dans la solitude de la montagne sainte, vers le cap Sunium

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et la maison du Berger, où méditent les Muses de l'Hellade et Phidias et Platon :

Alors, vivante en lui, chante au cœur du Poète L'hymne mélodieux de la Sainte Beauté.

Le songe Indien avait amorti le Fouriérisme, mais la pensée grecque l'a définitivement éliminé.

Définitivement? Leconte de Lisle le croyait sans doute et il s'efforçait de prouver sa libération en supprimant tous les poèmes qui manifestaient la pensée de son maître et en multipliant les hommages à la beauté de l'art grec; mais son œuvre porte encore les traces d'une action qui fut trop profonde pour être effacée, et l'on peut dire que la doctrine de Fourier, attachée au fond de lui comme une inaltérable espérance, l'a dérobé à la sécheresse du pessimisme en lui inspirant. avec le besom de la révolte, le moyen d'achever la révolte an apaisement.

Dans ses œuvres les plus méditées — dans Niobé, dans Qaïn — nous trouvons le ressouvenir de ses premiers enthousiasmes. Le poème de Niobé, qui paraît souvent obscur, s'éclaire soudain quand on y voit l'expression de la pensée fouriériste. L'on sait que la légende de Niobé, la fille de Tantale, fournit le plus émouvant symbole de la jalousie des Dieux. Cette mère qui a un cœur de mère, a proclamé que ses enfants sont plus beaux que Diane et Apollon. Dans l'Olympe, les Dieux s'irritent contre cette femme orgueilleuse, et Latone, la mère d'Apollon et de Diane, ordonne à ses enfants de percer de leurs flèches tous les enfants de Niobé. La vengeance divine s'accomplit et Niobé, accablée de douleur, est métamorphosée en un rocher qui répand une source intarissable de larmes.

Leconte de Lisle qui a écrit dans la première Préface des Poèmes Antiques (1852) le manifeste de l'École Parnassienne, a bien compris que cette légende douloureuse et belle offre un thème très riche à l'imagination des artistes. Les poètes et les sculpteurs y trouvent le motif d'un symbole mélancolique et les attitudes les plus émouvantes de la beauté et de la douleur. Le musée de Florence possède un groupe de Niobé qui est sans doute l'œuvre de Praxitèle, et l'on peut contempler au Vatican une Niobé aussi pathétique que le Torse d'Hercule ou que ce Moïse de Michel-Ange qui répand dans l'Église de Saint- Pierre-aux-Liens la gloire du chef-d'œuvre de l'art humain. Cette Niobé mutilée par le Temps plus que par les flèches d'Apollon, cette mère qui d'un air éperdu s'élance dans l'espace pour appeler des vengeurs fait penser à la victoire de Samothrace brisée par la cruauté du

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