‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 258 sur 276 · FOURIER ET LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

FOURIER ET LECONTE DE LISLE

destin mais vivante encore et invincible. Leconte de Lisle en reprenant cette légende a montré la puissance de la poésie à rendre par des mots pittoresques le pathétique infini de la Mort et de la Tendresse. On dirait que le poète s'attache à reproduire l'éclat de la sculpture. La valeur plastique du vocabulaire qui décrit le ruissellement des pleurs marmoréens, les flots pétrifiés de la chevelure, l'ombre arrêtée de chaque tresse et la neige de Paros qui ceint le front taciturne, nous rappellent les transpositions d'art d'un Théophile Gautier. Mais ce poème dépasse la région lumineuse et froide de l'art pour l'art et se pare d'un sens profond lorsqu'on découvre la pensée qui le pénètre Car ce poème offre le symbole de l'humanité écrasée par les dieux, mais apaisée par un songe indestructible et redressée par une invincible espérance, et c'est le songe et l'espérance fouriéristes.

Cette interprétation est justifiée par trois raisons. La première est fournie par la conclusion même, supprimée dans l'édition de 1852, mais conservée dans le texte de la Plialange (1847). Le poète se demande si le supplice de Niobé sera éternel :

Non ! s'il est vrai que l'âme aux lyres des poètes

Parfois ait délié la langue des prophètes,

Si le feu qui me luit éclaire l'avenir,

< ) Mère ! ton supplice un jour devra finir.

Un grand jour brillera dans notre nuit amère :

Al tends ! et ce jour-là tu renaîtras, 0 Mère !

Dans ta blancheur divine et ta sérénité ;

Tu briseras le marbre et l'immobilité ;

Ton cœur fera bondir la poitrine féconde,

Ton palais couvrira la surface du monde

Et tes enfants, frappés par des dieux rejetés.

Seuls dieux toujours vivants, que l'amour multiplie,

Guérissant des humains l'inquiète folie,

Chanteront ton orgueil sublime et ta beauté,

O fille de Tantale ! O mère humanité !

Mais, dira-t-on, cette conclusion du poème de la Phalange a disparu de l'édition définitive. Donc le poète qui renonce au rêve de Fourier veut effacer le caractère fouriériste de ses vers. Le poème de 1852 cesse d'être l'œuvre d'un poète philosophe qui donne une forme poétique à sa pensée sociale : c'est l'œuvre d'un poète peintre qui se borne à évoquer par la plastique des mots la légende la plus pittoresque de l'Antiquité.

L'objection semble forte et serait très valable si le texte maintenu par le poète ne fournissait pas deux arguments nouveaux et plus probants :

On dirait, à te voir, o marbre désolé, Que du ciseau sculpteur des larmes ont coulé, Tu vis ! Tu vis encor ! Sous ta robe insensible Ton cœur est dévoré d'un son^e indestructible.

Tu vois de tes grands yeux, vides comme la nuit,

Tes enfants bien-aimés que la haine poursuit.

0 pâle Tantalide! O mère de détresse!

Leur regard défaillant t'appelle et te caresse...

Ils meurent tour à tour, et renaissant plus beaux

Pour disparaître encor dans leurs sanglants tombeaux....

Quel est ce songe que l'humanité médite dans son angoisse? Quelle est cette espérance qui traverse, comme un frisson de victoire, la rigidité de son accablement? Quels sont ces enfants qui semblent détruits et renaissent toujours plus beaux? Niobé est immobile et farouche comme ce marbre que le sculpteur a dressé pour représenter sa détresse infinie et silencieuse. Et pourtant ce marbre frissonne et pleure. Cette détresse qui semble éternelle s'apaise dans une noble espérance. Cette mère, abîmée dans la douleur, contemple dans l'avenir ses enfants vainqueurs de la mort et de la colère des Dieux. Car l'humanité^ capable de créer son destin, trouvera le secret de son apothéose, et ses enfants toujours plus beaux montreront la force de l'humanité en marche vers la perfection fouriériste.

Un troisième argument paraîtra plus efficace. Dans ce poème le passage essentiel évoque le souvenir de Prométhée. Or, dépouillé des surcharges romantiques, ce mythe fournit l'expression la plus riche de la philosophie de Fourier. Car Prométhée, dressé contre l'Olympe, représente le génie humain qui affirme sa puissance, et ce Titan, qui a toujours hanté l'imagination des hommes, ressemble à je ne sais quel Fourier de la légende ancestrale qui proclame la nécessité de la révolte et chante la glorification de l'humanité.

Pour éviter la duperie des rapprochements arbitraires, consultons Leconte de Lisle. Ce poète était un philosophe qui méditait son œuvre en l'appuyant sur la Science. Ce poète philosophe était un historien qui puisait sa pensée aux sources les plus abondantes, souvent dérobées dans les broussailles et l'âpreté de son érudition. Il a lu et jugé l'interprétation d'Eschyle et de Goethe, les poèmes de Byron et de Shelley, de Quinet et de Louis Ménard. Le choix de sa source permettra de définir son dessein. Or sa critique décisive élimine les œuvres qui traduisent l'effusion individuelle du lyrisme et de la sensibilité des poètes, et elle chosit le Prométhée le plus objectif, le Prométhée d'Eschyle qui exprime avec le plus d'audace un drame de l'Intelligence et symbolise avec le plus d'éclat la doctrine antireligieuse de Fourier. En 1838, Edgar Quinet a publié une épopée dramatique intitulée Prométhée : œuvre inégale et incertaine, écrite en vers un peu froids et d'un classicisme suranné, mais grave et haute comme tout ce qui partait de cet esprit généreux. Ce poème exprime surtout la pensée de Quinet, puisqu'il aboutit à la glorification du protestantisme. Ce Prométhée, héros protestant, n'est pas fouriériste et Leconte de Lisle ne se rattache pas à l'œuvre de Quinet. — En 1843, le Pro-

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méthée de Louis Ménard fait entendre à son tour une plainte farouche, mais il chante surtout la mort successive des Dieux, la philosophie religieuse du traducteur de Y Hermès Trismégiste, et Leconte de Lisle, qui se souviendra de ce livre dans quelques-uns de ses plus beaux poèmes, néglige ce Prométhée qui interprète la pensée de Louis Ménard. Il ne se rattache pas davantage à l'œuvre de Shelley, à ce Prométhée si violent et si tendre qui traduit l'âme de Shelley dans sa colère et dans sa douceur ; car l'auteur de Y Ode au Vent d'Ouest qui répand sur la nature une onde de tendresse, a fait retentir le chant Aux Hommes d'Angleterre, qui est le plus violent des réquisitoires. Ce Prométhée est trop romantique et Leconte de Lisle écarte le Prométhée de Shelley. — Plus romantique encore est le Prométhée de Byron. Ce Titan qui déchaîne sa parole vengeresse sur l'univers est nu frère du héros de Byron qui exprime la mélancolie hautaine et le délire de Manfred et de Lara, de Caïn et d'Harold, et Leconte de Lisle oubliera ce Prométhée trop byronien. — Mais voici le Prométhée de Goethe qui proclame l'impuissance des dieux créés par l'épouvante humaine et annonce un avenir glorieux en appelant à la lumière l'humanité libérée. Dans ce drame on entend l'accent fouriériste qui n'est plus la plainte de la fatigue, ou le cri stérile du blasphème, mais le murmure profond des idées neuves qui transformeront le monde. Dirons-nous donc qu'il offre la source de vie à la pensée de Leconte de Lisle? Mais en 1773, Goethe est encore un romantique. Il n'a pas vu l'Italie qui apaisera sa fièvre. Il n'a pas médité sous les palmiers devant la mélancolie et la majesté de la campagne romaine. Son héros est encore égaré dans la brume du lyrisme romantique, puisqu'il exalte, avec le goût juvénile de l'indiscipline, la liberté souveraine de l'art et la volonté d'indépendance du poète. L'œuvre du jeune Gœthe est le manifeste d'un artiste romantique, et non le message d'un penseur qui met son art au service de sa pensée. — Ainsi Quinet et L. Ménard, Shelley, Byron et Gœthe ont plié la légende à l'expression de leur sensibilité et de leur pensée personnelles. Ces drames et ces poèmes traduisent la révolte d'une âme orageuse plutôt que l'inquiétude d'un drame intellectuel. Leconte de Lisle qui médite une œuvre philosophique, c'est-à-dire d'une portée sociale, se tourne donc vers le Prométhée d'Eschyle, le plus chargé de pensée, le plus capable d'exprimer le tragique du rêve fouriériste.

Comme Fourier, le héros d'Eschyle se heurte dans l'agitation avant d'arriver à l'apaisement. C'est l'adversaire de Zeus, des maîtres nouveaux de l'Olympe, de tous les dieux qui ont voulu étouffer le génie de la Terre et la force des Titans. Ce Zeus-, parvenu au pouvoir, a oublié les hommes et les laisse dans la misère, et Prométhée se révolte, se glorifie de sa révolte. Il revendique l'honneur d'une souffrance qui est le prix de son sacrifice : « Ma pitié pour les mortels m'a valu tous mes maux. » Cet adversaire des dieux instaure le culte nouveau

de l'humanité et les puissances de l'humanité future vivent dans sa pensée créatrice. L'inventeur du feu, l'inspirateur des arts et des sciences, qui fait entendre la protestation du génie humain, mêle à son amour de l'humanité son infini besoin de justice. Car Prométhée se vante d'être le fils de Thémis, mère des Lois : caractère éminent, qui signale la moralité de l'œuvre d'Eschyle et définit la grandeur du rôle de Prométhée. Au nom de la Loi, le fils de Thémis condamne le désordre et son cœur exige la loi morale en blâmant le destin aveugle. Au nom de la justice, il apporte à l'homme l'espérance et les moyens de réaliser l'espérance. Et ce message d'amour répand sur l'univers une émulation généreuse : la voix du vieil océan et des océanides console celui qui souffre pour le droit, et la nature entière fait mouler sa protestation vers les sommets où retentit la justice. Enfin Prométhée annonce la délivrance : ce vaincu chante son apothéose, et, dans l'avenir qui s'éclaire, il voit l'œuvre vengeresse, les exploits d'Hercule le Libérateur qui reprendra le rêve de Prométhée. — Le drame d'Eschyle offrait le conflit d'idées le plus émouvant. C*es1 pourquoi Leconte de Lisle, délaissant tous les héros qui chantaient le lyrisme des souffrances individuelles, s'attache à son grand ancêtre, au créateur du drame de la Pensée, et dans son poème de Niobé il insère la substance de l'œuvre d'Eschyle en dégageant, par la synthèse de ses raccourcis puissants, les trois thèmes essentiels de la pensée fouriériste : la révolte contre les dieux, l'amour de l'humanité, la vision optimiste de l'humanité future redressée par la science et par la justice.

Voici d'abord le thème de la révolte. L'aède a fait retentir, à travers le palais de Thèbes, l'éloge d'Apollon qui marche sur le Parnasse dan le cortège des Muses. Il a glorifié la sœur d'Apollon, Diane la chasseresse qui passe, étincelante et inaccessible, dans le murmure du fond des bois ou dans l'éclat des sommets. Il a chanté le triomphe de Zeus qui a découronné les Titans et imposé une religion nouvelle, et Niobé proteste contre cette victoire de la jalousie divine sur les forces les plus bienfaisantes :

0 stupide vainqueur du divin Prométhée ! J'ai honte de ton sang qui coule dans mes veines, Mais toi-même as brisé ces détestables chaînes, O Zeus ! toi que je hais ! Dieu jaloux, Dieu pervers, Implacable fardeau de l'immense univers !

Après le thème de la révolte, nous entendons le chant en l'honneur du génie humain que Prométhée représente, car Prométhée peut mourir, mais sa descendance sera immortelle et l'esprit de l'homme suscitera, à travers les âges, des héros meurtris et invaincus, les Hercules de la Légende, les Génies de l'Histoire, les « mortels sublimes », les vrais dieux de l'humanité. C'est la profonde pensée qui soulève

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vers la gloire de l'avenir la mélancolie d'Eschyle. C'est le rêve héroïque qui hante l'imagination de Fourier. C'est l'espérance qui soutient la révolte de Niobé et de Leconte de Lisle. C'est pourquoi Leconte de Lisle el Niobé chantent ces dieux Titans !

El celui d'où sorlil toute science humaine

'astre Prométhée aux yeux perçants, celui Pour qui seul entre tous l'avenir avait lui,

Ravisseur du feu, cher aux mortels sublimes, Oui. longtemps enchaîné sur de sauvages cimes, l>i1 tissait un grand rêve aux serres du vautour ; Sur qui, durant les nuits, pleuraient, pleines d'amour, Les iillcs d'océan aux invisibles ailes, Qui sera délivré par des mains immortelles, Lt qui fera jaillir de son sein indompté Le jour de la Justice et de la Liberté.

Et ce chant d'espérance qui ranime la Terre s'achève dans une vision : c'est la vision fugitive des religions qui paraissent dans l'éclat de l'orgueil et sombrent vite dans le néant. Sur les Titans vaincus, Zens a cru dresser à jamais son empire, mais le culte de Zeus s'est dissipé dans la nuit. Sur les ruines du paganisme un dieu nouveau a voulu bâtir son royaume et l'Olympe désert a été rempli par un Ciel plein d'harmonie, mais le charme de ce nouveau songe est fragile et les cœurs déçus et toujours altérés se dessèchent dans le désir : les dieux de l'Olympe et du Ciel ont fait une œuvre inutile. Enfin le génie de l'homme fera éclater sa puissance, et la Vérité écartant le rêve illusoire établira le culte de l'Humanité symbolisée dans ses héros les plus magnanimes, divinisée dans ses créations les plus glorieuses :

Chante ces dieux ! ceux-là furent heureux et sages : Leur culte au fond du cœur survit au cours des âges.

< >ui les déhérités gisant dans l'ombre avare Franchiront glorieux les fleuves du Tartare : Alors les dieux humains, apaisant nos sanglots, Réuniront la Terre à l'antique Ouranos.

Nous retrouvons ici l'expression poétique de l'exaltation de Fourier, son aspiration un peu fumeuse à l'union de la Terre et du Ciel, l'ivresse de son chant en l'honneur de l'harmonie des mondes, la soudaine apparition de ce que M. Bourgin appelle « la fantaisie brillante et (elle de la cosmogonie fouriériste ». Ainsi nous pouvons entendre, à travers la protestation de Niobé, l'écho de la voix du Prométhée d'Eschyle et le prolongement du chant de Fourier. Dans ce poème si riche, les désirs de la Légende et de la pensée moderne se mêlent pour évoquer un rêve d'amour et de justice que les poèmes de la Plialange ont traduit avec une ardeur juvénile et qui tourmentera

jusqu'au bout, malgré les déceptions de la réalité, le cœur obstiné de Leconte de Lisle.

Mais toujours, avec une insistance croissante, une question se pose et il faut la résoudre. Pourquoi le poète a-t-il supprimé, dans l'édition de 1852, la conclusion du poème de 1847? Est-ce pour condamner au silence un rêve qui l'a trop charmé et dont il a dissipé le prestige? Mais l'éloge des Titans résume avec éclat la pensée religieuse de Fourier, et la glorification de Prométhée semble plus expressive que la conclusion du poème de la Phalange. Donc il importe d'expliquer cette suppression par une raison essentielle. De fait, le songe de Leconte de Lisle est si uni au songe de Prométhée que le poète a voulu symboliser jusqu'au bout cette union profonde. Il a brusquement arrêté son œuvre pour traduire, avec le pathétique de l'inachevé, la souffrance de cette Niobé brisée par les dieux et victorieuse dans la ténacité de son désir. Cet appel interrompu, ce chant qui se clôt sur une interrogation anxieuse et pourtant respectueuse des droits de l'avenir, ce poème qui se brise dans l'aveu de l'angoisse et qui ne se ferme pas à l'espoir, traduit la pensée profonde du poète puisqu'il offre l'expression plastique de cette Humanité blessée par une immuable espérance. Dans la souffrance et la désillusion, le rêve de Fourier demeure, à la fois mutilé et invincible.

L'Inspiration fouriériste a donné au poème de Niobé sa valeur philosophique et sa portée sociale. Parmi les ravages de la mort elle fait entendre la parole de vie. Nous retrouverons cette espérance d'abord écartée, mais décidément inaliénable, dans le poème de Qaïn.

On a relevé les imitations et les réminiscences qui entrent dans la formation de ce poème. Avec un art élégant et après de savants sondages, M. Bernés a montré que l'imagination du poète combine avec adresse les souvenirs livresques les plus variés, puisque la Bible et lord Byron, Gœthe et Louis Ménard, Edgar Quinet et Ludovic de Cailleux lui apportent des mots, des images, des tableaux pittoresques, des motifs lyriques. Nous assistons ainsi au travail même du poète qui construit lentement l'architecture de son œuvre et nous admirons l'industrie de cet art qui fond le souvenir dans l'inspiration et révèle son originalité dans la maîtrise qui utilise tous ces emprunts.

Quelle est la force qui anime cette érudition d'alexandrin et l'empêche de se perdre dans l'artifice? Pourquoi ce poème, où se pressent tant de suggestions étrangères, se dresse-t-il, clair et robuste, avec le mouvement spontané des œuvres originales? C'est que du fond de l'âme du Poète, je veux dire de la région des sources où s'alimente son génie, sort l'idée maîtresse qui groupe les souvenirs, discipline les

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idées adventices et les fait servir à l'expression des pensées les plus hautes. Ici, comme dans Niobé, le poète, hanté par le rêve fouriériste, ihanle le culte de l'humanité en proclamant la victoire du génie humain sur les religions qui l'assombrissent et sa libération décisive dans sa marche vers la lumière.

Voici d'abord, selon la manière de l'épopée, le déroulement d'une vision. Un héros de la captivité de Babylone, Thogorma, fils d'Elam, fils de Thur, raconte un rêve sinistre traversé par un rêve de gloire. C'est le tableau qui se lève dans l'esprit du poète pour traduire, avec la force plastique du symbole et l'éclat des plus grands souvenirs, sa philosophie de la vie et de l'humanité. Car sous le héros légendaire nous reconnaissons Leconte de Lisle qui évoque Qaïn le condamné, la ville de l'angoisse, tous les ravages de l'ange exterminateur, et qui signale le geste souverain de la résistance fondée sur la justice. Vision contrastée qui se déploie dans une sorte de diptyque ! Ici la cruauté de Dieu, la détresse de l'exil, le déluge dévastateur, le tableau de l'humanité qui accepte la servitude ; là le triomphe de l'audace, l'affirmation d'une invincible espérance, la grandeur d'une humanité qui secoue la contrainte divine et veut réaliser son destin.

Nous retrouvons ainsi le rythme de la pensée fouriériste : la satire du passé et la vision d'un glorieux avenir, le pessimisme qui se plaît dans la description du malheur et la confiance qui affirme l'efficacité de la révolte. Qaïn le Prophète traduit l'ordre, de la vengeance et les âges qui se déroulent devant lui découvrent les misères de l'humanité :

Elohim, Elohim ! Voici la prophétie Du Vengeur, et je vois le cortège hideux Des siècles de la terre et du ciel, et tous deux, Dans cette vision lentement éclaircie, Roulent sous ta fureur qui rugit autour d'eux.

Cette humanité déchue qui se résigne à sa déchéance ne peut plus soutenir cet élan de conquête qui montrait la grandeur de son génie indompté. Dévorée par la crainte, elle traîne une vie misérable et Qaïn étale devant Dieu le spectacle de cette misère qui accuse sa justice. Mais tant de malheurs qui flétrissent Jehovah redressent la confiance en justifiant la révolte. Et l'esprit du Vengeur s'ouvre à l'espoir. Le souvenir d'un passé que l'injustice divine n'a pas encore assombri et la vision de l'avenir que bâtira l'humanité libérée donnent à cette révolte un sens de fécondité et une allure de triomphe. De là cette apparition soudaine de l'idylle primitive qui a toujours hanté les penseurs confiants dans la bonté de la nature. « Fourier, a dit M. Seillière, veut refaire l'Eden. » De même Qaïn s'attarde nostalgiquement dans l'évocation de l'édénisme qu'a troublé la jalousie de Dieu et que rétablira l'humanité redressé et victorieuse :

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Silence ! Je revois l'innocence du monde, J'entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la gloire des cieux ; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux.

C'est le rêve de Fourier qui traduit la vision d'une humanité heureuse dans le sourire et la fécondité de la vie ! C'est l'hymen de l'homme et de la nature qui réalise la chimère du désir phalanstérkn et qui provoque, dans l'esprit de Leconte de Lisle, le réveil surprenant du vocabulaire fouriériste :

L'Inépuisable joie émane de la vie ; L'embrassement profond de la terre et du ciel Emplit d'un même amour le cœur universel, Et la Femme, à jamais vénérée et ravie, Multiplie en un long baiser l'homme immortel.

Nous croyons entendre un écho de cette voix de la Terre que le poème de la Phalange fait retentir joyeusement sur le désert de la mélancolie du poète accablé par la déception dans sa recherche d'un Dieu.

Alors, devant cet épanouissement de forces fraternelles, dans ce cadre glorieux où la joie de l'homme se mêle à l'allégresse des choses, Qaïn proclame l'ordre souverain de la vie et de l'amour et chante le culte de l'humanité, source intarissable de mondes, divine comme Elohim :

Et l'aurore qui rit avec ses lèvres roses,

De jour en jour, en cet adorable berceau,

Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau;

Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des choses,

Impérissablement jeune, innocent et beau !

Compagnon des esprits célestes, origine De glorieux enfants créateurs à leur tour, Je sais le mot vivant, le verbe de l'amour ; Je parle et fais jaillir de la source divine, Aussi bien qu'Elohim, d'autres mondes au jour !

Plus haut Qaïn empruntait à Fourier son vocabulaire pour décrire l'hymen de la Terre et du Ciel et glorifier l'harmonie des mondes. Il semble ici se souvenir du chant de Niobé et de son invincible espérance, quand elle apaisait soudain sa détresse en évoquant les « mortels sublimes » et les Prométhée libérateurs, les Prophètes de la vengeance et « ces enfants glorieux créateurs à leur tour, » qui renaissent toujours plus beaux pour opposer une résistance plus victorieuse aux puissances de mort et à la jalousie des dieux. Ainsi les plaintes et les promesses de Qaïn et de Niobé s'unissent pour prolonger dans les poèmes antiques et barbares l'écho de la grande voix de Fourier qui a tant ébranlé l'adolescence de Leconte de Lisle.

Mais cette vision de Qaïn serait vaine, si elle traduisait l'enchantement d'un songe, la chimère d'un vague désir. En fait l'humanité

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qui B'arrache à la crainte trouve en eDe des ressources inépuisables. La révolte de Qaïn n'est pas le geste inutile d'une résistance désespérée. C'est la condition d'un»' \ ie nouvelle et le premier aveu d'une renaissauce fondée sur le courage et la justice. Car la race de Qaïn est la race des Forts, et le Poète se plaît à décrire ces premiers élans de la vie dans la liberté, cette tranquillité dans l'audace, cette simplicité dans la force. Les hommes sont terribles et calmes quand ils s'avancent, pins massifs que les cèdres, dans la profondeur des bois et dans les ts sans fin. Les femmes sont belles et graves quand elles reviennent vers le repos dans la pourpre du soir :

Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes, Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté, Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité.

Quelle vitalité magnifique anime ces fils de la révolte ! Quelle sérénité se déploie sur cette région où Dieu voulut jeter l'angoisse ! Dans la cité monstrueuse des Mâles, dans cette humanité « qui ne connut jamais la peur ni le remords », une paix farouche se lève, parmi les éclats de rire et les chansons, jusqu'aux tours lointaines où les vieillards semblent regarder avec orgueil tant de joie, tant de force :

Des vieillards regardaient dans leurs robes de peaux : Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines, De son écume errante argentait leurs bras roux, Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous, Et qui, d'en haut, dardaient, l'orgueil plein les narines, Sur leur race des yeux profonds comme des trous.

C'est la race des Forts, des Princes des anciens jours. L'esprit de Qaïn a créé cette audace dans Henokhia, la ville de la malédiction et de la solitude. L'esprit de Qaïn ranimera cette audace dans l'humanité humiliée. Car il montrera toujours, avec la nécessité de la révolte, l'impuissance de la jalousie céleste, le scandale des cruautés inutiles, l'accablement des peuples qui acceptent l'esclavage, et il opposera la puissance du génie qui dissipe la crainte et refera le monde, parmi les joies de l'Eden retrouvé, dans l'harmonie des races divisées par la méchanceté divine :

J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire, Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas, Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire, Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas. Et ce sera mon jour ! Et, d'étoile en étoile, Le bienheureux Eden longuement regretté Verra renaître Abel sur mon cœur abrité.

L'Eden avait été perdu : l'Eden sera reconquis. L'humanité a été réduite aux alarmes, mais elle n'accepte pas sa défaite, et, après les

ravages du déluge, dans la détresse des mondes submergés, la grande ombre obstinée de Qaïn se dresse pour la vengeance et monte, avec la certitude de la victoire, vers l'Arche qui porte le Destin :

Quand le plus haut des pics eut bavé son écume, Thogorma, fils d'Elam, d'épouvante blêmi, Vit Qaïn le Vengeur, l'immortel Ennemi D'Iaveh qui marchait, sinistre, dans la brume. Vers l'Arche monstrueuse apparue à demi.

Qaïn le condamné à mort, Qaïn l'exilé d'Eden échappe à la mort et pénètre dans l'Arche. Son génie, qui a dominé la colère divine, s'empare déjà de l'avenir, car il apporte son rêve de justice, sa puissance de protestation et de conquête, l'infatigable énergie d'une Humanité triomphante, toutes les aspirations fouriéristes. Ainsi la pensée de Fourier, qui a construit le poème, le couronne d'une conclusion hautaine qui achève ce chant de deuil dans une promesse de victoire.

L'inspiration fouriériste a été tenace et féconde sur l'esprit de Leconte de Lisle. Par les souffrances de sa sensibilité qui avait retenti à tous les bruits de la mélancolie romantique, par les ardeurs de sa pensée avide de certitude et tourmentée du besoin de l'éternel, le poète tendait au pessimisme, et son œuvre fait entendre souvent, dans un murmure de plainte, la détresse de la recherche inutile et l'amertume de la désillusion. Dans sa lassitude qui le menait au désespoir, il se tourna vers le rêve de l'Inde et la sérénité de la Grèce pour trouver dans le songe et dans la beauté le secours d'un remède ou la paix de l'oubli. Or le bouddhisme le menaçait d'accablement sous une rêverie trop lourde ou trop exaltante, et l'admiration de la Grèce l'isolait, pour le culte de l'art, dans le Musée des légendes mortes. Et, de fait, ses poèmes traduisent une âme nostalgique qui veut oublier son tourment en revivant dans un passé très lointain. Mais, par une rencontre heureuse de sa pensée et du fouriérisme, un motif d'espérance pénétra au fond de son cœur et n'en sortit plus, et le dilettantisme de l'art pour l'art fut vaincu par une pensée de vaillance et d'humanité : c'est l'esprit de Fourier qui maintient en lui cette audace. Et je n'ignore pas que Leconte de Lisle a dissipé vite le mirage d'un socialisme généreux et mal assuré, mais s'il a éliminé la doctrine compliquée et incertaine, s'il est sorti du temple où se pratiquait un culte surchargé, il a du moins gardé le souvenir toujours émouvant de cet héroïsme intellectuel, et son génie soulevé par un désir invincible a fait courir sur les vers de marbre une ardeur de révolte, une flamme de justice.

Ernest Zyromski.

Professeur à l'Université d'Aix-Marseille, Correspondant de l'Institut.

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