‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 260 sur 276 · Ubioini, Mérimée, Edouard Grenier, Mistral, etc · texte numérisé non relu

Ubioini, Mérimée, Edouard Grenier, Mistral, etc

3. Les pages qui suivent contiennent la substance de quelques chapitres d'un

Constatons d'abord que les premiers vers qui nous sont restés d'Alecsandri sont écrits en français. Insérés dans la nouvelle La Bouquetière de Florence, où le jeune poète raconte, en les enjolivant, ses aventures de voyage en Italie, en 1839, ces vers pourraient, comme telle méditation bien connue de Lamartine, porter le titre ^Invocation : un encens s'en dégage qui monte vers la femme aimée, être divin qui a quitté le ciel pour charmer les mortels. Cette exaltation de l'amour, ce culte de la femme, inspiratrice de vertueux et nobles sentiments, sont passés des Méditations dans maintes poésies de jeunesse d'Alecsandri.

De retour à Jassy, la première pièce que publie Alecsandri est une ode, également composée en français : A M. de Lamartine, par un jeune moldave*. Cet enthousiaste hommage explique l'influence toute-puissante du chantre de Graziella et d'Elvïre dans les vers qu'inspira à Alecsandri sa passion pour Hélène Négri. On y retrouve jusqu'au décor cher à Lamartine : ce paysage crépusculaire ou nocturne2 dont le silence est coupé par une voix divine, donnant aux amants enlacés les mêmes conseils qu' « une voix aux accents inconnus de la terre » faisait entendre aux promeneurs solitaires du Lac : « Aimez donc, aimez donc !... »

Le plus célèbre de ces poèmes d'amour, L'Etoile, a pour thème celui de Souvenir et de certain passage des Etoiles de Lamartine. Les années ont beau passer, l'image de la bien-aimée disparue ne saurait vieillir dans le cœur du poète. A peine l'eut-elle quitté, qu'elle lui apparut au ciel ; la nuit, les doux rayons d'une étoile, chère entre toutes, lui rappellent des regards adorés, le caressent et le consolent.

Non seulement les « motifs » de cette célèbre élégie sont lamartiniens, mais aussi son accent, sa tonalité, l'atmosphère qui baigne les images qu'elle évoque et la nature de ces images. C'est à peine si une rapide indication nous met au courant des raisons de la douleur qui s'exhale en ces strophes doucement cadencées ; un lent mouvement d'ascension les soulève et emporte les regrets du poète roumain comme les vœux de l'auteur de Y Isolement, loin, vers d'autres sphères, vers « les régions de l'immortalité ». C'est encore la même indécision dans l'acception des termes, pris tantôt au sens propre, tantôt au sens figuré, incertitude pleine de charme et qu'on se reprocherait de dissiper en essayant de trop l'éclaircir. Cette « étoile douce et ai hum;

volume que nous publierons prochainement en roumain {L'Influence française dans l'œuvre poétique et dramatique de Basile Alecsandri) et dont certain paru dans les revues La Vie roumaine de Jassy (1911-1913) et La Vie nouvelle de Bucarest (1914).

1. Dans Le Glaneur moldo-valaque (Jassy, 1841). Assaki (le gendre d'Edgar Quinet), le directeur de la Revue, la publia en l'accompagnant d'une traduction en vers roumains.

2. Cf. Zyromski, Lamartine, poète lyrique, Paris, Colin, 1897, chap. Ier du livre II.

de L'âme » d'Alecsandri est-ce seulement l'astre dont la tremblante tueur vient « pendant les puits sereines » consoler le cœur de l'amant seul sur terre, ou bien aussi l'image radieuse de son Hélène qui lui sourit « au delà du tombeau? » Pensées, sentiments, objets ter- -, à peine entrevus, allégés <le leur matérialité, dépouillés de 1 ur sensualité, tout flotte dans cette élégie comme dans telle médiation de Lamartine1, dans un clair-obscur mystérieux et poétique.

A l'époque même où Alecsandri se trouve sous l'influence de Lamartine (18/iO-J850), ses vers attestent non moins l'ascendant d'un autre maître, qui fera bientôt tiédir son premier enthousiasme littéraire finira par le remplacer.

Grand voyageur, Alecsandri aima passionnément l'Orient ; il visita à plusieurs reprises le Bosphore (la première fois en 1846) et parcourut, en 1853, l'Espagne et la côte nord du Maroc. L'Orient qui le charmait était celui que Victor Hugo a décrit dans les Orientales, sans l'avoir autrement connu que par quelques impressions de voyage, par les poèmes de Byron et de Moore, et la traduction des Mille et une Nuits. Cependant la vision de Hugo est si puissante, si colorée, si pittoresque qu'elle se substitue à l'impression que la réalité a dû produire sur le poète roumain, ou, du moins, qu'elle la modifie en y ajoutant des traits livresques aisément reconnaissables. Les souhaits du Pêcheur du Bosphore sont ceux que forme aussi un pauvre paysan grec dans le Voeu des Orientales. Le Bosphore et la partie intitulée La Nuit du Baïram du poème épique d'Alecsandri : Sultan Mourad dtizi et Bêcri Mustafa, contiennent de nombreuses réminiscences de Clair de Lune et des Têtes du Sérail.

Ce qu' Alecsandri emprunte surtout aux Orientales ce sont les procédés de développement d'un « motif » poétique, les artifices très apparents par lesquels se signale la virtuosité, la brillante rhétorique qui éclate ici, plus que dans tout autre recueil de cet adroit faiseur que trop souvent fut Victor Hugo2. L'énumération des trésors que « le vieil Orner pacha de Négrepont » donnerait pour posséder Lazzara, maîtresse d'un Klephte qui n'a pour tous biens que son fusil et la liberté sur la montagne, a servi de modèle à l'énumération des richesses que le Sultan du Maroc céderait à un Arabe pour son coursier, dont « aucune hirondelle de Tunis au Maroc ne saurait égaler le vol rapide ». — Le Pêcheur du Bosphore, inspiré quant au fond par le Voeu, est, quant à la forme, taillé sur le même patron que La Douleur du Pacha, Clair de Lune ou Le Feu du Ciel. Énonciation d'une série de suppositions relativement à une personne ou à une chose, suppo-

1. Voir Pomairols, Lamartine, Paris, Hachette, 1889, p. 122 et suiv. J. Lemaîtn, Les contemporains, VI, p. 135-142 et surtout P.-M. Masson, Lamartine, Hachette, 1911, p. 42 et 53.

2. Cf. E. Dupuy, Victor Hugo, Paris, Lecène et Oudin, p. 177 et suiv.

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