I.anson. — Mélanges
sitions qui, bientôt après, seront, l'une après l'autre, mises à néant et suivies d'une réponse inattendue à l'énigme qui a piqué la curiosité des lecteurs. Que ferait Abdoulah s'il péchait dans le Bosphore . le « talisman de la mer? » — Se procurerait-il des cachemires, de beaux coursiers, etc., etc. — Non, il ne se procurerait ni cachemires, ni etc., etc. Mais il tâcherait de gagner le cœur de la jolie Bioulbiuli,
Qui chante la nuit doucement sur le rivage, Sur le rivage à Kandili.
D'autres fois, ce sont des rythmes qu'il emprunte à Hugo, tel celui d'Une nuit à VAlhambra, qui reproduit celui de Sarah la baigneuse ou encore des procédés de style tels que par exemple l'opposition artificielle des couleurs si fréquente dans Les Orientales ' :
Semlin tes noirs clochers gothiques, Belgrade les hlaiics minarets,
contraste dont Alecsandri se souviendra longtemps dans sa carrière poétique :
Le Nil blanc qu'adore une terrible peuplade noire.
Il faut voir dans l'emploi de certaines descriptions ayant une signication symbolique, l'influence exercée par les poèmes de ce genre, nombreux même dans les recueils de la première manière de Victor Hugo. La chute du Rhin est un tableau symbolique au même titre que Mazeppa dont les derniers vers ont fail germer dans l'espril d' Alecsandri l'idée du symbole qu'il développe dans son poème. Le Rhin qui, après avoir semblé, à Schaffhouse, devoir être à jamais englouti par le gouffre, reprend son cours paisible et majestueux, représente aux yeux d' Alecsandri la France qui est sortie des affreux revers de la guerre de 1870, en triomphant du Destin et en poursuivant « sa mission sublime et providentielle
Dans les descriptions de la campagne roumaine qui forment la majeure partie des Pastels d'Alecsandri, on rencontre une vision sereine, douce, parfois majestueuse et grave, le plus souvent aimable de la nature qui s'oppose à la vision, tumultueuse « shakespearienne ou dantesque » de Victor Hugo3 ; cette représentation de la nature
1. L. Mabilleau, Victor Hugo. Hachette, 1893, p. 26. — É. Huguet, La couleur, la lumière et l'ombre dans 1rs métaphores de Victor Hugo, Paris. Hachette.
:!. Voir pour cette allusion au destin de la France et pour la citation des derniers vers de Mazeppa :
.... 11 part, il court, il tombe Et se relève roi !
les Lettres inédites, de B. Alecsandri à Ed. Grenier, publiées par G. Gazier, Paris» Ed. Champion, 1911, p. 57.
3. R. Pichon, Virgile et Victor Hugo dans la Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1911 et Huguet, Le sens de la forme dans les métaphores de Victor Hugo, chap. v, Paris, Hachette, 1904.
bien propre à not re poète, correspond à la peinture des aspects heureux, calmes, virgiliens, de la nature, qui, chez son maître français, existe à côté de la peinture «le &es aspects tourmentés et terrifiants. En revanche, ce qui noua semble bien dans certains Pastels dériver delà manière de Victor Hugo, c'est la tendance d'humaniser tel coin de la nature en se fondant sur la couleur ou la forme des plantes ou iiimaiix qui le décorenl ou l'habitent1 ; les métaphores sont ingénieusement continuées; les images spirituellement développées, 1rs analogies curieusement poursuivies. L'Eglise, dans les Chansons îles rues et des bois, est le modèle achevé des poésies où s'exprime Cette façon amusante de peindre la nature : dans « la verte église au bon Dieu », dans « l'église en fleurs, bâtie au fond du bois », le lys tient les fonts baptismaux, une araignée a fait la rosace, la chaire est une tulipe et c'est un beau papillon dans sa chape qui officie, aidé par l'enfant de chœur coquelicot; — un cytise trouble l'ordre avec son grand falbala rococo, tandis que modestement, sur le seuil, piie celte grisette qu'on appelle Liseron. Voici maintenant Le Concert dans le bois d'Alecsandri : Une belle nuit de mai dans une clairière : les hôtes du bois se sont réunis pour écouter un chanteur de retour depuis peu dans son pays. Les fleurettes deux à deux défilent vers le lieu du rendez-vous ; il y en a qui sont bien élégantes avec leurs « escarpins de princesse » et leurs « robes d'hirondelle" ». Le nénufar y arrive tout jaune et sans compagne ; quels rires malicieux parmi les violettes ! Comme les papillons sont galants avec les roses et les escargots ridicules avec leurs cornes ! Silence ; le rossignol remplit l'air de ses trilles mélodieux ; tout le monde est sous le charme : seul le pavot, le visage congestionné, dort plongé dans un profond sommeil.
Puisqu'il est question des poésies descriptives d'Alecsandri, signalons aussi son Pastel chinois et son Mandarin ; l'exotisme de ces tableaux est fort éloigné de celui de Victor Hugo et nous semble avoir été suggéré par certaines « chinoiseries » et « japoneries3 » en vers et en prose de Théophile Gautier qui, le premier, peignit un Extrême-Orient de fantaisie, analogue à la Grèce et à la Turquie « faites de chic » des Orientales. Fort vraisemblablement, c'est à Gautier qu'Alecsandri doit aussi le terme Pastels qu'il donna pour titre à son recueil de poésies descriptives ; passionné des « transpositions d'art », c'est ainsi que l'auteur des Poésies diverses avait intitulé ses quatrains célèbres sur « les portraits jaunis des belles du vieux temps ».
1. Cf. Huguet, Le sens de la couleur dans les métaphores de Victor Hugo, p. 45 et suiv.