‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 262 sur 276 · Ce sont les noms roumains de la capucine et du liseron · texte numérisé non relu

Ce sont les noms roumains de la capucine et du liseron

3. Voir dans les Poésies diverses : Chinoiserie et le sonnet Pour veiner de son front la pâleur délicate. ... ; voir aussi le conte Le pavillon sur Veau (Romans et contes).

Si la poésie lyrique d'Alecsandri obéit parfois aux suggestions de Lamartine, de Victor Hugo et de Théophile Gautier, sans compter la large part d'inspiration qu'elle doit aux productions de la Muse populaire roumaine, sa poésie épique n'est tributaire qu'à un seul maître, à Victor Hugo. C'est à la première série de la Légende de Siècles qu'Alecsandri doit presque uniquement la révélation de son propre génie épique. Avant d'avoir fait connaissance avec la Légende des Siècles, il n'avait écrit que quelques ballades, visiblement imitées des chants épiques de son pays, ou encore quelques compositions d'un romantisme échevelé (Le Revenant, L'Eglise disparue ') dans le goût des premières ballades moyenâgeuses et d'un fantas tique lugubre (Les Deux Archers, La Légende de la Nonne) de Victor Hugo.

L'œuvre épique d'Alecsandri est loin d'avoir l'ampleur du monument élevé par Victor Hugo pour nous peindre l'humanité depuis les premiers âges jusqu'au jour du dernier jugement. Notre poète a voulu seulement rendre quelques aspects du passé des Roumains < i de celui des Turcs, sous la domination desquels la Moldavie et la Valachie restèrent l'une pendant trois et l'autre pendant quatre siècles. Mais la même conception y préside que dans l'œuvre épique de Victor Hugo : « la réalité devinée » venant s'ajouter à la « réalité historique condensée », pour rendre plus clairs et plusrq>résentatifs les événements du passé. De même que Hugo attribue au sultan Mourad toutes les victoires et tous les forfaits des sultans turcs du commencement du xive siècle à la fin du xvie, Dan et son frère d'armes 1 i s;m sont censés posséder toutes les vertus des anciens paysans guerriers roumains et ces héros représentatifs sont fictifs comme un grand nombre des personnages de Hugo, par exemple Ratbert, de la trilogie qui prétend peindre le moyen âge italien2. Un souffle de robuste optimisme se dégage des Légendes d'Alecsandri comme des Légendes de Hugo et, comme chez son maître français, certains poèmes ne sont composés qu'à l'effet de traduire sôus une forme concrète les idées morales de l'auteur. Dans Grouï-Sanger, le poète, raconte l'histoire d'un bandit parricide à qui remise est faite de ses péchés, parce que dans les durs travaux auxquels le ciel l'a condamné, il a trouvé le loisir de s'apitoyer sur un pauvre oiseau qui, un lourd jour d'été, se mourait de soif. L'idée morale que ce poème met en lumière est la même que celle de Sultan Mourad dont le ciel pardonna les crimes, en considération de la pitié qu'il témoigna à une bête immonde, râlant sous les piqûres des mouches voraces et sous l'ardeur du soleil

1. Et aussi le beau poème La Sentinelle roumaine, dont la critique roumaine a signalé l'analogie avec Le Chant de la Roumanie, précédemment composé par Alecu Russo, sous l'influence de Lamennais.

2. Cf. J. Vianey, Un poème italien de « la Légende des siècles », Ratbert, dans le Bulletin italien, avril 1908.

d'Orient. En effet, il suffit pour « sauver même le plus sanglant des bourreaux

|)u moindre des bienfaits sur le dernier des êtres.

I )rs procédés, des situations et des thèmes épiques de la Légende Siècles sont passés dans les vers d'Alecsandri. Ainsi par exemple dans La Forêt rouge, le dénombrement des gentilshommes de la suite du roi de Pologne, Albert, envahisseur de la Moldavie, reproduit les ennuiera lions de personnages épiques, familières à Victor Hugo. Dans le même poème, le tableau de l'orgie par laquelle Albert et son armée fêlent leur en liée en Moldavie, contient des traits empruntés au tableau de la joie cynique et bruyante du roi Ratbert et de ses gens qui ont traîtreusement occupé le château de Final. La lutte héroïque que soutient dans Le Petit roi de Galice, Roland, à lui seul, contre une nuée de bandits, est le prototype du duel tragique qui s'engage entre Dan, capitaine du haut pays de Moldavie, ayant pour seul compagnon son épée « aux sinistres lueurs » comme Durandal, et toute une horde sauvage de Tartares.

Les personnages épiques d'Alecsandri résultent parfois d'une « contamination » de deux et même de trois héros de Victor Hugo, dont la situation et le caractère présentent de l'analogie avec les leurs. Ainsi son Dan, ce vieux guerrier qui quitte sa montagne aussitôt que lui parvient le bruit de l'envahissement de son pays, a l'âme « blanche et sereine » du paladin Eviradnus et du marquis ' Fabrice et, comme eux, regrette, dans la mélancolie du déclin de la vie, ses jeunes années riches, en exploits. Sultan Mourad Gazi est le héros d'une légende dont l'action est la transposition en Orient de l'intrigue du Roi s'amuse : Mourad déshonore la fille de son compagnon de débauches, tout comme François Ier a s'amuse » à déshonorer Blanche, la tille de Triboulet ; à la différence du fou du roi de France, Bécri réussira à se venger, en tuant son maître. Luxurieux comme le François Ier de Hugo, Mourad est ivrogne comme Zim-Zizimi, l'un des héros des « trônes d'Orient » et possède la cruauté froide et ingénieuse de Sultan Mourad, chargé également de représenter dans La Légende des siècles « la barbarie mahométane ». Alecsandri s'est approprié même le procédé d'après lequel Hugo, tout en feignant de couvrir de louanges son héros, lui décoche autant de traits sanglants :

Mourad Gazi est habile !... de sa main légère Il fait périr en l'air le djérid, ainsi que les têtes ! Mourad Gazi est puissant ! Il a noyé Bagdad Dans le sang !...

1. Cf. M. Rosier, Sur les sources des Trônes d'Orient, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, avril-juin 1908.

Ce qui mérite d'être noté, c'est l'emprunt fait par Alecsandri non pas des particularités de l'action, mais du canevas d'une Légende de Hugo, sur lequel il brode un récit fort différent de celui de l'original. Ainsi la partie d'Aymerillot qui nous montre les sentiments de Charlemagne, à la suite des réponses de ses preux qui, l'un après l'autre, refusent d'assiéger Narbonne, a donné au poète roumain l'idée du développement in crescendo des péripéties de son Hodja Mourad Pacha ; c'est en vain que le vizir ordonne à ses gens de tuer un enfant de giaour trouvé auprès de son père, mort sur le champ de bataille : Spahis, Janissaires, Africains refusent de faire périr un être innocent ; la fureur du pacha, longtemps contenue comme celle de « l'empereur à la barbe florie » éclate et se donne cours dans les mêmes termes. — L'une des poésies les plus célèbres de Nos guerriers, recueil qui chante la vaillance des armées roumaines dans la guerre de 1877-78 contre les Turcs, est Penesch le Fantassin. Un rapport étroit unit cette pièce à la Chanson des aventuriers de la mer. L'un des joyeux condottieri qui étaient partis « trente du Golfe d'Otrante », raconte par suite de quelles circonstances, plaisantes ou drainatiques, la fameuse bande se réduisit de manière que

en arrivant à Cadiz

Nous étions dix.

Il s'agit bien d'autre chose dans Penesch le Fantassin. Neuf troupiers, sergent en tête, sont partis du fond de la Moldavie libérer leur pays du « joug turc » ; ils ont quitté gaiement leurs foyers, leur» champs. Seul Penesch a survécu à ses frères d'armes et raconte la manière dont ces braves ont péri, l'un après l'autre, devant l'ennemi. Les péripéties diffèrent, le sentiment qui anime ce récit est autre, mais le développement des faits suit le même plan que celui de la Chanson des aventuriers de Victor Hugo.

L'imitation est donc fort libre chez Alecsandri. Son esprit se souvient, maisil crée aussi et il imagine. Son originalité consiste surtout à nationaliser fortement les éléments d'emprunt, à leur donner un colori-, une tonalité roumaine. Les paladins de Hugo, les Roland et les Eviradnus, prêtent certains de leurs traits au Dan d' Alecsandri qui, cependant, par son amour du sol natal, son attachement à la foi de ses pères, menacée par les infidèles, est un représentant véritable des fortes générations qui 'maintinrent intacte la nationalité roumaine contre les ennemis d'autre race et d'autre religion. La bande des trente aventuriers partis d'Otrante, Alecsandri la remplace par dix conscrits paysans, dont il aime à célébrer la crâne bravoure.

Disciple surtout de Lamartine et de Victor Hugo, il ne les suit pas d'un bout à l'autre de leur œuvre. Dans Lamartine, au moment d'un entretien avec lui, en 1859, il ne voit toujours que l'amant de Graziella et d'Elvire, le « doux poète des cœurs jeunes », alors que

tant de mâles poèmes avaienl succédé aux Méditations. L'inspiralion religieuse, philosophique «'t sociale de son illustre initiateur en poésie oe trouva pas d'écho dans son âme. Alecsandri ne su i\ it pas non plus Victor Hugo, jusqu'au terme de son évolution littéraire »-t n'imita pas tous les aspects de son génie. Notre poète ne fut notamment pas touché par ce qu'on es1 convenu d'appeler I' « inspiration apocalyptique de Victor Hugo, par ce qui fait justement 1 étrange et sublime beauté des Contemplations et des deux dernières séries de \.<i Légende des Siècles. Même quand Alecsandri s'inspire des poèmes de la première manière de Hujjo, c'est aux idées et aux sentiments les plus compréhensibles, les plus simples, qu'il s'adresse ; il n'a pas la fougue superbe, le vol hardi et puissant de son maître ; sagement, il ne tente même pas de s'élever sur ces sommets vertigineux d'où, il est vrai, on n'a plus qu'une vue confuse ou déformée de la réalité. Au fond, ee grand fervent des romantiques a le tour d'esprit d'un classique — et d'un classique français ; à sa tournure d'esprit contribuèrent sans doute sa première éducation, celle du pensionnat Cuenim de .Jassy et sa préparation au baccalauréat en Sorbonne. Sans hautes préoccupations sociales ou métaphysiques, aimant la beauté régulière et agréable, l'ordre, la grâce, la clarté, Alecsandri possède une sensibilité sans grande profondeur, mais délicate, émue et facilement communicative.

Charles Drouhet, Professeur à l'Université de Bucarest (Roumanie).

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