Neuchâtel, 2e édit
3. Cf. notre Histoire littéraire de la Suisse au XVIIIe siècle, Lausanne, BriuVl : t. I, Le doyen Bridel et V helvétisme littéraire à la fin du XVIIIe siècle, essai suites origines de la littérature romande, 1909; t. II, Bodmer et l'Ecole suisse, 1913. Nous avons donné, durant l'année scolaire 1913-1914, comme professeur suppléant de littérature française à l'Université de Genève, un cours sur 1' « histoire de la littérature française en Suisse i : le présent travail est la somme de nos conclusions.
à un maître .-unir qui noua a lui-même, au débul de notre carrière, orienté, guidé, encouragé.
Une remarque encore : nous disons histoire de la littérature française en Suisse et non, par exemple, comme nos devanciers, histoire littéraire de ht Suisse française, ou bien encore histoire des lettres romandes. Ce n'est pas une simple question de mots. L'histoire de la littérature française en Suisse est plus vaste que celle des lettres romandes qu'elle englobe e1 qu'elle dépasse. Faire l'histoire des lettres romandes consiste à envisager nos écrivains uniquement dans leurs rapports avec leur pays d'origine, à les détacher en quelque sorte de la littérature française, à les étudier comme s'ils possédaient un langage propre : nous ne manquerons pas d'appliquer, en commençant, cette méthode, mais non d'une manière exclusive, car elle nous obligerait à retrancher bien des hommes et bien des œuvres qui cOmptcnl précisément parmi les hommes les plus marquants et les œuvres les plus belles. En outre, envisager la Suisse française uniquement du dedans, serait lui enlever infailliblement cet intérêt général et humain qu'on est en droit d'exiger de toute littérature.
Nous devons en premier lieu préciser notre méthode. Comme nous l'avons fait ailleurs ', il y a peu de mois, on nous permettra de ne pas insister longuement. Aussi bien s'agit-il beaucoup moins de méthode que de « points de vue », car il n'y a pas lieu d'appliquer une méthode nouvelle et spéciale de critique et d'investigation à l'histoire de la littérature française en Suisse.
En revanche, il faut déterminer des points de vue spéciaux et nouveaux. Il s'agira d'abord d'envisager la littérature française en Suisse comme une littérature indépendante et qui posséderait une langue propre. Il s'agira ensuite, surtout, de placer dans la lumière la plus favorable l'évolution intellectuelle de la Suisse française. Cette lumière sera celle de l'histoire, — et par histoire nous entendons l" histoire politique et sociale, celle des institutions et des mœurs. Ne cherchons pas dans notre littérature de « marche-frontière » des chefs-d'œuvre, ce qui serait une poursuite décevante : cherchonsy un esprit, cherchons-y l'image exacte d'un petit peuple qui a dû beaucoup lutter, et qui lutte encore, pour s'affirmer et pour se posséder lui-même. Nous rencontrerons pas mal de médiocres, mais ces
1. Dans un rapport présenté au 3e congrès international pour l'extension
et la culture de la langue traînais.', Gand, 1913 : l'iiistoire de la littérature
française dans 1rs payé étrangers de langue française. Ce rapport a paru dans
les du Congrès et dans la Revue internationale de renseignement, n° du
15 janvier 1914.
490 MÉLANGES LANSOX
médiocres ont exercé souvent une influence décisive ; ils nous représentent les aspirations et les tendances de groupes et de collée tivitjls ; et cela d'autant plus qu'ils ne sont généralement, surtout aux origines, en aucune façon des écrivains de métier, des « professionnels . niais des hommes d'épée ou de robe, des magistrats, des savants, des pédagogues, qui ont les préoccupations de leur profession ou de leur caste. C'est donc socialement qu'il faul étudier l'histoire de la littérature Française en Suisse.
Mais, quand on aura étudié cette littérature par rapport à l'histoire politique, aux institutions, aux mœurs, à la religion (et il ne faut p;is oublier que la religion dominante est, en Suisse française, une religion essentiellement intellectuelle : le calvinisme), par rapport enfin à la terre, à la nature elle-même ; quand on sera parvenu de la Borte ;'i définir l'originalité, l'esprit de la Suisse romande, — le moment sera venu de nous souvenir qu'il existe, de par la communauté de langue, entre cette Suisse romande et la France des relations constantes qui sont nécessairement des relations de dépendance. En posant la littérature de la Suisse française dans la perspective de la France, nous élargissons l'horizon que jusqu'alors nou^ avions volontairement restreint ; nous donnons une réponse à ces deux questions essentielles : qu'est-ce que les lettres romandes ont apporté à la littérature française, comment l'ont-elles enrichie? — qu'ont-elles en outre elles-mêmes demandé à cette littérature et de quelle manière en ont-elles subi l'influence?
Enfin, dernier point de vue, on ne doit pas oublier que. s'il existe entre la France et la Suisse française une frontière naturelle et politique, il n'en existe point entre la Suisse française et la Suisse allemande. La Suisse française est donc en contact permanent avec une autre race, une autre langue; elle en subit naturellement l'influence. En outre, — et l'histoire nous l'apprendra bientôt, — elle a des rapports plus ou moins directs, plus ou moins continus avec l'Italie, avec l'Angleterre. Elle joue donc un certain rôle d'intermédiaire. De là cet « esprit européen » qui caractérise ses écrivains les meilleurs. De là encore une série d'échanges intellectuels dont il faut tenir compte et dont il faut étudier le mécanisme.
Si nous envisageons l'histoire de la littérature française en Suisse comme s'il s'agissait, avons-nous dit, d'une littérature indépendante et possédant une langue propre, — et si nous l'envisageons comme une branche de l'histoire politique et sociale, nous arriverons, nous devrons arriver, à isoler de l'évolution suivie par la littérature française dans son ensemble son évolution particulière. Et cela d'autant
plus que l'histoire de France h L'histoire suisse sonl généralement étrangères l'une à l'autre. Nous noua efforcerons donc de diviser notre histoire littéraire, non poinl arbitrairement, mais ni périodes organiques, conformes à sa structure inti
Nous aurons toul d'abord une introduction consacrée aux origines : <ui y traitera de la Frontière des langues et des déplacements qu'elle a suliis1 ; des patois franco-pro> ençaux qu'on parle ou qu'on a parlés jadis en lent- romande, de l'esprit qu'ils révèlent, des influences germaniques, alémanniques plus exactement, — qu'on retrouve dans leur vocabulaire : enfin des premiers documents écrits en langue française1, des premières œuvres littéraires. Historiquement, cette introduction nous conduira du xve siècle à la Réforme. A part le trouvère Othon de Grandson, rien qui mérite d'être noté. Les vestiges de littérature qu'on trouve alors chez nous, révèlent un pays pauvre, reculé, où ne parviennent que de lointains et pâles reflets du moyen âge, — de sa poésie héroïque et chevaleresque, de sa littérature bourgeoise, de son théâtre et de ses chroniques. La Suisse française n'existe d'ailleurs point encore : elle se confond en grande partie avec la Savoie : aussi, appellerons-nous ces origines les origines savoyardes 4.
La vie littéraire ne commence qu'à la Réforme. La Réforme qui est une crise à la fois politique et religieuse, crée toute une littérature de combat. Alors, — les chroniqueurs des deux camps nous le révèlent, — une scission s'opère entre le vieil esprit attaché non seulement à la foi romaine, mais encore à la Savoie, et l'esprit nouveau qui commence à regarder vers la Suisse : il suffit, pour s'en convaincre, de comparer Jeanne de Jussie à Bonivard. La crise de la Réforme ne produit que des théologiens, des polémistes et des chroniqueurs °.
1. Cette limite esl fixée dès le xve siècle, dès les guerres de Bourgogne : malgré des oscillations inévitables, elle n'a guère varié depuis.
2. Cf. le monumental Glossaire des patois romands, en cours de publication à Lausanne, sous la direction de M. Gauchat, professetir à l'Université de Zurich ; cf. ég. G. Wisslcr : Das schweizerische Volksfranzôsisch, Erlangen, 1909 ; E. Tappolet : Die alemannischen Lehnwôrter in den Mundarlen der franz. Schweiz, Bile, 1913 (d'après M. T., plus de six cents mots germaniques ont passé dans nos patois romands).
3. Le français est, aux origines, en Suisse romande, une langue de chanceliers et de notaires : on l'écrit longtemps sans le' parler. Premiers actes à partir de 1474. En 1668 seulement, la vénérable compagnie des pasteurs à Genève interdit aux écoliers de répondre en patois.
4. Sauf le pays de Xeuchâtel qui est bourguignon, mais indépendant de la Bourgogne, allié des Suisses dès le moyen Age, ayant sa dynastie et ses lois particulières. Aussi est-ce dans le pays de Neuchfttel que s'affirmera d'abord l'esprit suisse sous sa forme française.
5. Ceux-ci se divisent en trois camps : les « papistes » comme sœur Jeanne de Jussie ou le vaudois Pierre de Pierrcfleur, les i huguenots » comme Bonivard ou Froment, les « indécis » comme le syndic de Genève Balard. L'intérêt que nous offrent les chroniqueur! est surtout d'être les témoin* de la Réforme : seul, Bonivard peut être considéré, par ordre de date, comme notre premier écrivain.
Dès l'apparition de Calvin, la Réforme triomphe. Victorieuse, elle s'organise, elle organise avec elle et par elle la vie publique, la vie de l'esprit. A Lausanne, à Genève, elle fonde des collèges et des académies. C'est à ce moment que Genève devient, pour plus d'un demisiècle, la capitale, non seulement religieuse, mais encore intellectuelle, de la France protestante. Tous les hommes qui l'illustrent connue écrivains, viennent de France ; leur pensée demeure française, ils restent passionnément attachés à leur pays d'origine et ne souhaitent que la victoire définitive de leurs croyances pour y retourner1. Il n'y a pas d'œuvres indigènes, ou du moins elles ne comptent pas ; les premiers « sentiments suisses » qui s'étaient exprimés au moment de la crise chez Bonivard et chez Pierre Viret ", par exemple, ne se retrouvent plus. Nous appellerons donc cette période : la période calviniste ou genevoise
Mais après les luttes intenses de la Réforme, on devait nécessairement aboutir à une période d'épuisement, de décadence, donc aussi de transition : le xvne siècle. La paix confessionnelle étant rétablie en l'Yance, les huguenots cessent d'émigrer ; aussi Genève, qui conserve d'ailleurs encore tout son prestige, n'est-elle plus la forteresse sur les remparts de laquelle tout calviniste est tenu de monter la garde. A ce moment, son évolution vers la Suisse, que le règne de Calvin avait, sinon interrompue, du moins ralentie, recommence et, déjà sous Théodore de Bèze, trouve son expression littéraire, fort médiocre, disons-le en passant3. L'éveil du sentiment suisse, c'est la caractéristique des quelques œuvres, — on les compte sur les doigts, — qui paraissent alors \ Indéniablement, une individualité se forme et, sous la décadence politique et morale, malgré l'absolut isi ne dis gouvernements patriciens, malgré leur méfiance à l'égard du livre, de l'art et de la pensée, malgré la scolastique qui règne dans les écoles, le dogmatisme qui règne dans les Eglises, les pays suisses se transforment ; ils évoluent, presque malgré eux, vers les temps modernes.
1. On remarque tout de suite des incompatibilités, d'une part entre le Genevois calviniste, Froid, méfiant, discipliné. Burveillé, el d'autre part, entre l'humaniste attaché à sa liberté intellectuelle (Henri Estienne) ou le huguenot français ardent, combatif, un peu aventurier, avant son franc-parler (Agrippa d'Aubigné). Incompatibilité de tempérament. D'où de nombreux conflits.
2. Chez Bonivard, c'est un sentimenl politique qui se manifeste, uni à un goût très prononcé par les chroniqueurs suisses, l'histoire des cantons, la langue allemande. Chez Viret, c'est l'attachement à la terre natale, l'esprit paysan, le sentiment de la nature.
3. Cf. L'Ombre de Gantier Staujfaclwr, Suisse. Tragi-comédie sur l'alliance, de Genève avec Zurich et Berne en 1584, Genève, 1584. Par J. Du Chesne. seigneur de la Violette. Pastorale sur le même événement, par Simon Goulart, 1585.
4. Le Mercure suisse de Spanheim, Genève 1634 ; Y Abrégé d'histoire suisse de Plantin, Genève, 1666 (la première histoire suisse en langue française), enfin les Mémoires historiques du chancelier de Montmollin (pub. à Neuchâtel en 1831 seulement).
Noua arrivons à la grande époque : le xvmc siècle. Elle commence drs L685, à la révocation de l'Édit de Nantes. Alors les « réfugiés » huguenots qui viennent s'établir en Suisse, à Genève, Lausanne et Neuchâtel, vont renouveler ou plutôt recréer la vie intellectuelle. Esprits curieux, cosmopolites, ils agissent autour d'eux comme des stimulants1 : il? fondent, par exemple, les premières gazettes2; en outre, ils s'assir lieront très vite à leur nouveau milieu, et c'est d'eux qu'est issue lu première génération intellectuelle du xvme siècle, — cette génération que définit un goût très prononcé, à la fois pour les sciences exactes et naturelles, et pour l'histoire, les traditions locales : la génération des Abauzit, des Crousaz, des Abraham Ruchat, — <Ie ce Jean-Alphonse Turrettini qui introduira les méthodes anglaises à l'académie de Calvin et fera le premier brèche dans le dogmatisme déjà fissuré du Réformateur. C'est aussi la génération des trois grands jurisconsultes, théoriciens du droit naturel et de la démocratie : Barbeyrac, Burlamaqui, Vattel.
Le xvme siècle dont nous venons de franchir le porche, est la période classique, glorieuse de la littérature, non seulement en Suisse française, mais encore en Suisse allemande. Ce qui le définit, en effet, c'est d'abord cet étroit contact qui unit les deux Suisses et qui révèle un esprit commun : un Zuricois comme Gessner, un Bernois comme Haller sont des personnages obligés dans l'histoire de la littérature française en Suisse 3. C'est ensuite que le xvme siècle est un âge où, par réaction contre la décadence des mœurs, l'affaiblissement politique et les influences étrangères, — en particulier l'influence française, — le sentiment national, « l'idée suisse », se formule, audessus de toutes les différences ethniques ou confessionnelles, avec une vigueur incomparable : de là cet « esprit commun » engendré par une situation et des circonstances identiques. C'est enfin que le xvine siècle est l'époque des grands courants, des grands mouvements de la pensée, et que la Suisse, — l'exemple de Rousseau le prouve,
1. Cf. Ph. Godet, op. cil., cliap. v ; L'éveil intellectuel et scientifique, p. 177 et suiv., et tome I de notre Histoire littéraire : chap n, La société lausannoise, chap. m, La poésie romande avant Bridel.
'. lîourguet, originaire de Nîmes et mort à Neuchâtel (1678-1743), fonde la Bibliothèque italique, Genève, 1729 34, 18 vol. et le Mercure suisse qui devint plus lard le .tournai helvétique, 1732-84, 158 vol. (Cf. notre Hist. litt., t. I, p. 132 • ■l suiv.).
.".. i >n ne peut même aonger à écrire séparément alors l'Histoire littéraire de la Suisse française e1 celle de la Suisse allemande sous peine de ne comprendre ni l'une ni l'autre. L'homme qui, à cette époque, sert de trait d'union entre les deux Suisses est le doyen Bridel.
494 MÉLANGES LANSÔN.
— se retrempe une fois de plus dans cette « vie européenne » où la Réforme l'avail déjà pour la première fois plongée.
Nous venons de nommer Rousseau. C'est ici que le problème se pose de l'influence exercée sur Rousseau par ses origines genevoises et suisses. On sait déjà comment et pourquoi Rousseau est Genevois : on sait moins comment et pourquoi il est Suisse : c'est pourtant dans la Suisse allemande, à Zurich surtout, — nous pensons àBodmer et à ses amis ou disciples, — qu'on trouve les plus proches parents de Jean- Jacques, ceux qui, en Suisse, ont le plus profondément et le plus utilement subi son influence. En tout cas, il ne faut point oublier que la lettre à D'Alembert est la manifestation d'un mouvement alors général en Suisse : la réaction contre l'influence française ; — que le Contrat social se base sur la constitution genevoise, laquelle n'est qu'une variante du patriciat dans les villes helvétiques, et qu'il renferme les revendications politiques formulées alors par toutes les bourgeoisies, celle de Berne ou de Zurich, comme celle de Genève ; — qu'enfin le sentiment de la nature exprimé dans [a Nouvelle HéU>Ï8e, est le même et rend le même son que celui qu'on trouve dans les Alpes de llaller ou les Idylles de Gessner. Rousseau est donc, dans notre histoire littéraire comme le sommet d'une longue chaîne de montagnes : l'homme autour duquel tout se groupe, à la mesure duquel tout s'ordonne, et qui a su universaliser, exprimer en formules saisissantes les aspirations obscures et les idées imprécises de son milieu".
Rousseau est donc à sa place dans cette longue généalogie d'écrivains et de penseurs, allemands ou français de langue, mais Suisses par l'esprit et la volonté, donl Béat de Murait est le premier ancêtre et Jean de Millier, ou Pestalozzi, le dernier descendant. Or, ces écrivains et ces penseurs prouvent que la Suisse française, que la Suisse toute seule et tout entière, a su. au xvme siècle, acquérir précisément ce qui lui manquait encore : une personnalité distincte. Alors seulement, elle s'est révélée capable de s'universaliser et d'exercer sur l'Europe et sur la France, à son tour, une influence décisive.
Un dernier caractère du xvme siècle, en Suisse romande, est la formation des sociétés, des aristocraties. On trouve à l'origine de ces aristocraties une institution très particulière : le « service étranger », les capitulations militaires. Plus de soixante-dix mille Suisses étaient
1. Cf. le beau livre de Gaspard Vallette : Jean-Jacques Rousseau genevois, Paris, Genève, l'.M I. Noua avons tenté de démontrer en quoi Rousseau esl Suisse dans les Annales de la Société J.-J. Rousseau, Genève, Paris, Leipzig, t. VIII, 1912, p. 161 et suiv. : J.-.J. Rousseau et la Suisse.
2. Aussi son influence s'est-elle exercée en Suisse, tout au moins en Suisse allemande, bien autrement qu'en France. On peut admettre que cette influence a été en grande partie « conservatrice », qu'elle s'est fait sentir dans le sens de la tradition et qu'elle est devenue une arme puissante dans la réaction contre l'influence française : l'exemple de Pestalozzi et de J. de Mùller, le prouve. Cf. le t. II de notre Hist. litl., chap. vin, p. 331 et suiv., et Conclusion, p. 821 et suiv.
répartis dans presque toutes les armées de l'Europe, la moitié en France. Il faut reconnaître qu'après la Réforme, te service étranger » maintint la Suisse en contact avec l'Europe : il fut le grand canal par lequel L'influence française pénétra largement dans tout le pays. Il •■ut d'ailleurs ses écrivains h ses poètes1.
I .es sociétés ' qu'on trouve alors en Suisse sont : la société lausannoise, la plus cosmopolite1 : la société neuchâteloise, la plus restreinte, qui se groupe autour de Mme de Charrière3 ; la société bernoise où l'on parle et où Ton écrit le français parfois avec plus d'élégance et de distinction qu'à Lausanne et Neuchâtel ; enfin, la société genevoise dont l'évolution es1 significative. La première génération genevoise réagit, en effet, dans l'intérieur de la vieille cité, contre le dogmatisme de Calvin, contre le scolastieisme qui domine dans l'enseignement; ses maîtres sont Descartes et Bacon, elle subit fortement, — Turrettini et Lesage de la Colombière le prouvent1, — l'influence anglaise. La seconde génération va, sous l'influence de Voltaire, subir en revanche le prestige de la France ; elle dépouille l'antique simplicité de mœurs pour une vie plus large et plus mondaine ; de bourgeoise, elle devient aristocratique : c'est la génération des Tronchin, et, comme elle a le goût, non plus des sciences exactes, mais des sciences naturelles, c'est aussi la génération de Charles Bonnet et, plus tard, d'un H. B. de Saussure '. Saussure, d'ailleurs, appartient déjà à la troisième génération, celle qui verra la Révolution, celle qui se prolongera assez avant dans le xixe siècle :. génération qui a lu Rousseau en cachette, qui est libérale de tempérament, conservatrice par tradition, européenne de culture, suisse d'esprit. La première génération est calviniste, la seconde religieuse, la troisième déiste ou sceptique.
1. Béat de Murait, les généraux de Zurlaubcn et de Besenval, les Vaudois Frossard et Boaton, par exemple ; mais le grand poète du « service étranger est le Suisse allemand Jean-Gaudenee de Salis-Seewis, officier au service de France (cf. notre Hist. litt., t. II, chap. xix).