‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 265 sur 276 · Cf. au t. I de notre Hist. litt., le chap. n · texte numérisé non relu

Cf. au t. I de notre Hist. litt., le chap. n

3. Cf. Philippe Godet : Madame de Charrière et ses amis, 2 vol., Genève, 1909. Mme di' Charrière nous a laissé le tableau de la société lausannoise dans ses Lettres de Lausanne (1786, réédit. par Ph. Godet, Genève, 1907) ; et dans ses Lettres de Neuchâtel, son chef-d'œuvre (1784, réédit. par le même, ibid., 1908), celui de la société neuchàtcloisc.

4. Cf. du premier les Oraliones aeademieae, Genève. 1737. et du second les Remarques sur V Angleterre (sans nom d'auteur), Amsterdam, 1715.

5. On ne peut d'ailleurs séparer cet deux Imnmies de leur maître et ami le Bernois Haller : à eux trois, ils représentent la science suisse dont est sorti (les Alpes de ilaller le prouvent), le sentimeni de la nature, de la haute montagne pour laquelle les humanistes du xvi* siècle (Simler, Conrad Gessner), avaient déjà manifesté une curiosité presque scientifique. Notons le caractère religieux du savant suisse (mysticisme de Bonnet, hyperoi thodoxie de Haller).

Le désaccord qui existait au xvme siècle entre une pensée déjà moderne et des institutions déjà surannées, devait infailliblement aboutir à une crise : celle de la Révolution. Mais la Révolution fut imposée à la Suisse. Elle vint du dehors ; durant seize années, de 1798 à 1814, ce pays ne vécut pas : il dura ; il fut sauvé par sou particularisme et sa résistance passive. Voilà pourquoi cette période ne demeura point complètement stérile. Elle eut ses écrivains qui se partagèrent en deux camps, les uns pour acclamer la Révolution française et pour exalter ses doctrines, les autres pour défendre • t maintenir l'esprit national1 .

Le xixe siècle n'offre pas la cohérence et l'unité du xvine. La courbe qu'il décrit est plutôt, d'ailleurs, une courbe descendante. La première génération d'écrivains est celle de Mme de Staël, de Sismondi, de Charles-Victor de Bonstetten, — la génération libérale et cosmopolite, dont les idées et les préoccupations sont, avant tout, d'ordre historique, politique, économique : née au xvme siècle, dont elle possède encore l'esprit, elle a passé par la rude école de la Révolution, elle se souvient des expériences faites. La seconde génération, celle de Vinet, celle aussi d'Amiel et de Charles Secrétan et d'Edouard Naville, sera surtout philosophique et religieuse : elle marque le réveil de l'esprit protestant, elle manifeste elle-même un romantisme protestant très caractérisé. Enfin, la troisième et dernière, qui se rattache au poète vaudois Juste Olivier, est celle des années calmes et médiocres2 : la littérature se fait toute loe;iI< ■: on se spécialise, on s'isole, on s'essaie à créer un roman, une poésie. Il semble partout qu'une tradition séculaire soit en train de s'épuiser.

Aujourd'hui, plus que jamais, un renouvellement s'impose, mais les hommes nécessaires viendront-ils? Il semble en tout cas que la littérature française en Suisse tente de se rajeunir en se faisant à la fois plus française par le souci de style et d'art, et plus suisse par l'inspiration. *

1. Dans le premier camp, César-Fréd. de La Harpe ; dans l'autre, la plupart des Genevois. On sait que le Genevois Mallet-Dupan est le grand « témoin » de la Révolution. Mais l'accord se fit, même entre les plus extrêmes, dès que Napoléon eut étendu sa domination sur la Suisse et que 1' « idée républicaine » se trouva compromise.

2. A ce moment, la doctrine de ce qu'on peut appeler le « libéralisme romand » est constituée. Ce libéralisme a sa source dans Rousseau; son attitude vis-àvis de la Révolution française est en somme celle de Mme de Staël ; il doit aux Genevois son cosmopolitisme et ses théories économiques, à Vinet ses préoccupations morales, à Naville sa tolérance religieuse ; Secrétan formule sa théorie de la liberté, J. Olivier formule son fédéralisme ; Monnard et Vulliemin, disciples, continuateurs et traducteurs de J. de Mùller, affirment son helvétisme.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'évolution de la littérature française en Suisse. Trois remarques, comme conclusion, s'imposent : d'abord, cette évolution es! la fidèle image de l'évolution politique »•; h h ira le dont elle dépend d'une manière étroite. Ensuite, et la remarque est essentielle, cette évolution n'est point la même que celle de la littérature Française en France ; elle diverge parfois sensiblement, et, si nous appliquions, par exemple, à notre sujet les divisions dont se servent habituellement les historiens de la littérature, nous fausserions complètement notre perspective1. Enfin, nous pouvons vérifier l'exactitude de ce que nous affirmions en commençant : l'histoire de la littérature française en Suisse est plus vaste que Phistoire de la littérature romande qu'elle contient. La littérature romande, c'est-à-dire l'ensemble des œuvres inspirées par l'esprit local, ou l'esprit suisse, ne commence en réalité qu'au xvne siècle, après une sorte de « faux-départ » au début du xvie. Le xvie siècle tout entier n'a rien de romand, ni par ses hommes, ni par ses œuvres : il constitue un chapitre dans l'histoire de la littérature française, comme dans l'histoire de la Réforme en France.

Après avoir étudié l'histoire de la littérature française en Suisse comme s'il s'agissait d'une littérature indépendante, qui aurait sa langue propre; après en avoir déterminé l'évolution, — nous pouvons l'envisager dans ses rapports avec la France, nous pouvons lui assigner sa place etson rôle dans l'ensemble de la littérature française.

Reprenons les différentes époques : que constatons-nous? Aux « origines ^ivoyardes », stérilité complète. Durant la crise de la Réforme comme durant la période calviniste ou genevoise, par contraste, une extrême activité. Mais tous les écrivains, tous les noms marquants du xvie siècle, à part Viret, Bonivard et quelques chroniqueurs, Bont, avons-nous dit, des Français : c'est que la vie intellectuelle, surtout dans un pays pauvre, restreint, éloigné, ne fleurit pas spontanément : il faut qu'elle soit importée, implantée ; il faut que des maîtres venus des centres d'où elle rayonnent entreprennent l'éduca-

1. Ainsi le xvne siècle n'a exercé absolument aucune influence, et cela se comprend. Dans les milieux intellectuels protestants on lui était franchement hostile ; cette hostilité se sent dans les Orationes academicae de Turrettini, elle éclate dans les Lettres sur les Français (anti-françaises mais écrites en français !) de B. de Murait, et en particulier dans sa Lettre sur l'esprit fort.

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tion des indigènes. C'est la mission que, pour la première fois, en terre romande, au xvie siècle, la France a su remplir, — et voilà pourquoi cette époque de notre histoire se détache mal aisément de l'histoire de la littérature française.

Au xvne siècle, alors que les contacts intellectuels sont rompus avec la France, c'est la décadence, l'épuisement, le vide. Un renouvellement ne s'annonce que lorsque, à la révocation de l'Édit de Nantes, les réfugiés français commencent à s'établir chez nous. Ce ne sont pas des grands hommes, certes, ni de grands écrivains comme le furent Calvin ou Agrippa d'Aubigné ; ce sont même des médiocres, si l'on veut : ils n'en ont pas moins été les promoteurs du large mouvement d'esprit et de pensée qui fait la gloire de notre xvme siècle.

Au xvme siècle, la Suisse rend au centuple à la France tout ce qu'elle en a reçu. C'est alors, avec Rousseau, puis avec Haller et Gessner, — avec d'autres encore, moins illustres, mais dont l'action fut pourtant réelle et souvent profonde, — que la Suisse exerce sur la France, sur le sentiment de la nature, par exemple, et sur la conception de la morale et de l'État, une influence rénovatrice. Ce que fut cette influence, une étude approfondie et complète des témoignages que nous ont laissés les innombrables voyageurs français en Suisse, pourrait le déterminer1.

A partir du xvine siècle, les contacts avec la France, jusqu'alors intermittents, sont renoués d'une façon définitive. Rien ne pourra plus désormais les rompre ; mais, pour qu'ils fonctionnent d'une façon normale, il faut que la Suisse française ne cesse d'affirmer et de renforcer son individualité propre. La France elle-même n'a aucun avantage à ce que la Suisse française devienne une simple province intellectuelle, à la remorque de toutes les modes parisiennes : elle sérail alors incapable de lui fournir des œuvres originales et de nouvelles idées ; elle serait incapable de contribuer au développement et à l'enrichissement de la littérature. D'autre part, l'intérêt de la France est qu'il existe, sur ses confins extrêmes, du côté de l'Allemagne, une marche avancée de culture latine, de langue française, — une marche autonome, indépendante.

En effet, lorsque l'influence française arrive à saturation, il ne tarde point à se produire, en quelque sorte automatiquement, une réaction. Elle s'est produite surtout au xvme siècle, à un moment où les ingérences politiques des rois et de leurs agents, où l'imitation des mœurs et des modes françaises, étaient devenues menaçantes pour notre indépendance, pour notre caractère national, pour notre originalité intellectuelle. Cette réaction a été d'ailleurs le point de départ

1. Cette étude a été faite en partie par M. Daniel Mornet : Le sentiment de la nature en France, de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, Paris, 1 907 ; cf. p. 50 et suiv., 67, 72, 149 et suiv. et les chap. ier et ta. du livre II.

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d'une renaissance sans laquelle nous n'aurions point donné peut-rire à la France un Rousseau. Et, même en réagissant contre la France, nous subissions encore son influence ; nous la subissions d'une manière plus intelligente et moins servile, en éliminant ce qui nous était contraire, en gardant et en cultivant à notre manière et selon nos besoins ce <pii nous était assimilable et nécessaire1.

Comme <>n le voit, la loi de nos rapports normaux avec la France réside en premier lieu en des échanges intellectuels, — des échanges d'hommes et, par conséquent, d'oeuvres et d'idées. Périodiquement, aux époques de stérilité, nous recevons de la France les semences nouvelles pour nos sillons épuisés. Périodiquement aussi, nous lui donnons nos hommes et nos idées, et les uns comme les autres lui sont d'autant plus utiles qu'ils diffèrent de ses hommes ou de ses idées à elle. Mais, nous nous réservons toujours le droit de ne pas tout accepter de la France, — d'opérer un choix dans les trésors qu'elle nous offre. Ce choix implique nécessairement une critique. Or, constituer une critique, française de langue, mais jugeant la littérature et la pensée françaises de points de vue déjà extérieurs, et parce que nous avons une autre manière de comprendre la vie et de !i vivre, c'est, après la création d'oeuvres originales, ce qu'on peut appeler la mission des lettres romandes. On ne saurait nier qu'elles ne l'aient remplie consciencieusement et même avec gloire.

Enfin, précisément parce qu'elle est en contact journalier et intime avec une autre langue et une autre race, la Suisse romande fait constamment pénétrer, par infiltrations successives, la pensée et la culture françaises dans les régions allemandes auxquelles l'unissent l'histoire et la communauté de patrie. C'est ainsi que Genève, dont le calvinisme français s'oppose au zwinglianisme germanique, est, dès le vivant de Calvin, la capitale et l'école du protestantisme suisse ; c'est ainsi, au xvme siècle, que les sociétés de Genève, de Lausanne et de Neuchâtel, ont fait l'éducation de l'aristocratie bernoise, des bourgeoisies commerçantes de Bâle ou de Zurich.

Par sa position centrale, au carrefour de plusieurs civilisations différentes, la Suisse française est en contact, non seulement avec la France, mais encore avec l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie. Il serait faux pourtant de croire que le rôle essentiel de la Suisse française soit de servir d'intermédiaire, de courtier, entre l'Allemagne et la France. Certes, elle a joué ce rôle : elle l'a joué par occasion ;

1. Sur le « mécanisme » de cette réaction, cf. notre Hisl. lilt., t. II, chap. m.

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elle le jouera, croyons-nous, de moins en moins, car la France a dé moins en moins besoin d'intermédiaires entre elle et l'Europe. Sous ce rapport, nous sommes dépassés. En outre, à examiner de près les choses, nous avons subi L'influence allemande beaucoup moins fortement qu'on ne se le figure en général. Nous l'avons subie surtoul au xixe siècle par le protestantisme, par la philosophie, par les méthodes d'enseignement. D'ailleurs, il faut distinguer très nettement l'influence de la Suisse allemande, — nous dirions l'influence alémannique, — et l'influence de l'Allemagne, — l'influence germanique. La première est normale, constante, nécessaire : Haller, Gessner, Jean de Mùller, Jérémie Gotthelf, Pestalozzi, d'autres encore, — ont fait école en Suisse française, ont en Suisse française, trouvé des traducteurs, des imitateurs, des disciples ; et c'est la Suisse française elle-même qui a le plus contribué à les révéler à la France.

Nos relations avec l'Angleterre datent de la Réforme l. A la Réforme, l'influence anglaise a commencé de s'exercer à Genève en même temps qu'à Zurich et à Baie. Il y eut de nombreux élèves et professeurs anglais aux académies de Zwingli et de Calvin ; Calvin lui-même entretenait des ambassadeurs et des émissaires dans la grande île. Les relations furent donc religieuses d'abord, puis, dès le xvne siècle, commerciales et politiques, enfin, dès le xvme siècle, scientifiques et littéraires. Au xvne siècle, alors que les relations religieuses étaient devenues moins fréquentes, l'influence anglaise continua de pénétrer en Suisse par l'intermédiaire des capitulations militaires, par l'intermédiaire des marchands et des commerçants, par l'intermédiaire enfin de la Hollande. Plus tard, les réfugiés français jouèrent aussi leur rôle. Mais déjà Lesage de la Colombière avait écrit son petit livre, déjà Jean-Alphonse Turrettini avait importé d'Angleterre, à l'académie de Calvin, de nouvelles méthodes, un esprit nouveau. Béat de Murait fut un des premiers à révéler l'Angleterre à la France, et cependant il se proposait uniquement, avec beaucoup d'autres patriotes, d'opposer en Suisse à l'influence française l'influence anglaise". Celle-ci, à Genève, sous la domination napoléonienne, servit aux vieux Genevois d'appui dans leur résistance nationale : qu'on se rappelle la fondation de la Bibliothèque britannique*.

Si la Suisse romande est géographiquement intermédiaire entre l'Allemagne et la France, elle l'est aussi entre la France et l'Italie. De tout temps, d'ailleurs, les Suisses ont été attirés par l'Italie sur laquelle s'ouvrent comme des portes les grands passages alpestres : les « des-

1. Cf. notre Hist. lilt., t. II, chap. v : La Suisse el l'influence anglaise.

2. Les Lettres sur les Anglais, les Français et les Voyages sont de 1725 (réédit. moderne, mais amputée de la Lettre sur les voyages, par M. E. Ritter, Berne et Paris, 1897).

3. Fondée en 1796, au moment où la Révolution française devint menaçante pour Genève et la Suisse.

contes en Italie >'>nt presque une loi de leur histoire. En outre, il ne faut pas oublier I»; nombre considérable de réfugiés italiens accourus à Genève au moment de la Réforme ; ces réfugiés portaient des aoms plus tard célèbres dans notre vie intellectuelle : Turrettini, Burlamachi, de la Rive, Lefort, Sismondi, etc. Sur les relations intellectuelles de l'Italie et de Genève, il y aurait tout un livre à écrire, — un livre sur des livres : la Bibliothèque italique de Bourget, les Ouvrages de Sismondi et de C.-V. de Bonstetten, Corinne, les Confessions et la Nouvelle Héloïse, les voyages de TôpfTer et de Gaspard Vallette, le Quattrocento et la Venise au XVIIIe siècle de Philippe Monnier.

Nous dirons donc, en terminant, qu'entreprendre l'histoire de la littérature française en Suisse, c'est faire de la « littérature comparée », si l'on n'avait point abusé de ces termes et si la « littérature comparée » n'était point arrivée, comme science, presque à la faillite. Car, si l'on veut étudier les actions et les réactions qu'exercent les unes sur les autres, les races, les langues, les civilisations, les littératures, il ne suffit pas de comparer le théâtre de Shakespeare à celui de Schiller et de Racine, par exemple, ou même d'étudier les relations de la France avec l'Angleterre, l'iUlemagne, l'Italie : il faut aller plus profond ; il faut délimiter des espaces restreints où se trouvent réunies les conditions complexes nécessaires à ce genre de recherches, où l'on puisse analyser de très près le mécanisme des échanges et des influences et les résultats de ces échanges, de ces influences sur l'histoire, sur les mœurs, sur la vie. Un petit pays comme la Suisse, qui ne possède pas de langage propre, mais qui parle trois ou quatre langues, qui est situé au centre de l'Europe, au carrefour des civilisations, mais qui affirme pourtant une forte unité historique, nationale et naturelle, peut offrir ainsi un champ nouveau, inexploré, aux investigations et aux enquêtes.

G. DE ReYN'OLD.

Professeur de Littérature française à l'Université de Berne.

Genève, juillet 1914.

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