LA MARIE STUART » D'ALFIERI
ondement, Elisabeth, non seulement n'est pas la parente de Marie, mais elle n'est pas non plus son amie. Ahl si «II*- était son amie! L'amitié, pour AJfieri, vaut la voix du sang, et peut-être un {.m plus. Mais Elisabeth n'est pas l'amie <!<' Mario Stuart ; elle n'a aucune raison d'hésiter à la faire périr : il ne peut y avoir dans son cœur conflil entre deux sentiments. I.lisabeth faisant tuer Marie Stuart, c'est un ennemi qui tue son ennemi. Rien de moins tragédiable parce que rien de plus naturel. Et Marie faisant tuer Élisabeth, i-t- serait la même chose. Il ne peut y avoir de tragédie entre Marir el Elisabeth. Vous me direz que Schiller..., — Sans doute, mais ce n'est pas de Schiller qu'il s'agit. Il s'agit de vous et de moi. Vous êtes mon ennemi et vous me tuez ; rien à tirer de cet accident. Vous êtes mon ami et vous me tuez ; Alfieri intervient et vous dit : « Vous êtes tragédiable. » Oreste tue Pyrrhus : cela n'a aucune espèce d'in- Itivt ; Oreste tue Pylade : voilà une tragédie. Si Elisabeth et Marie eussent été deux sœurs ennemies, tragédie parce que sœurs ; si elles eussent été deux amies non sœurs, tragédie encore parce que amies. Mais elles ne sont ni sœurs ni amies ; rien à faire, absolument rien : « La mort de Marie Stuart, c'est un événement extraordinaire et tragiquement funeste, mais ce n'est pas une tragédie1. »
Et la mort d'Henri Darnley?
Laissez-moi vous rappeler les faits.
Marie Stuart était veuve depuis quatre ou cinq ans, lorsqu'elle s'éprit du comte Darnley, jeune homme de bonne mine et des mieux faits, comme on disait jadis. Et nonobstant qu'il ne fût qu'un de ses vassaux, elle l'épousa sur le champ. Elle l'épousa même avec un empressement qui fut remarqué. Six mois plus tard elle était dégoûtée dudit Darnley. Ce beau jeune homme était, paraît-il, d'humeur fantasque, et avec cela fort ambitieux. Il ne lui suffisait pas d'être le mari de la reine ; il voulait être le roi. Marie, ne pouvant lui faire entendre raison, le prit en aversion. Elle se consola avec un Italien, David Riccio, qui lui servait à la fois de secrétaire et de musicien, et qui était, dit Sainte-Beuve, également propre aux affaires et au plaisir. Darnley fut jaloux : il s'entendit avec quelques mécontents,
1. Alfiori ne dit pas tout ce que je lui fais dire ; je crois cependant que je ne lui prête rien. Voici le texte du Parère dont on vient de lire le commentaire : lo credo, quanto alla morte di essa, che non se ne possa assohitamente fare tragedia ; stante che chi la ja urcidere è Elisabetta, la iiatural sua capitale nemica e rwale ; e che non vè fra loro perciô ne legami, ne contrasti di passione, che rendano tragediabile la morte di Maria, abbenche veramente ingiusta, straordinaria e tragicamente funesta.
pénétra un soir avec eux dans l'appartement de la reine et poignarda sous ses yeux l'infortuné Riccio. L'aversion que Marie avait pour Darnley se mua en horreur.
A quelque temps de là une nouvelle passion naquit dans son cœur : je veux parler du comte Bothwell, personnage laid, mais énergique et audacieux. Bothwell voulait épouser Marie ; Marie ne demandait pas mieux que de se laisser épouser par Bothwell. La mort de Darnley fut résolue. Voici comme on s'y prit pour le faire disparaître.
Darnley se trouvait à Glascow où il achevait de se remettre d'une maladie. Marie « feignit un retour de tendresse ' »; elle alla le rejoindre et le décida à revenir avec elle à Edimbourg. Les deux époux descendirent à Kirk of Field, aux portes de la capitale, «dans une espèce de presbytère peu convenable pour recevoir un roi et une reine, mais très propre au crime qu'on voulait commettre. Darnley y périt avec son page dans la nuit du 9 février 1567. Ils furent étranglés. La maison sauta ensuite au moyen d'un baril de poudre qu'on avait introduit pour faire croire à un accident. Pendant ce temps, Marie était allée à un bal masqué au palais d'Holyrood ; elle n'avait quitté son mari que dans la soirée, et quand tout avait été préparé dans le dernier détail. Bothwell, qui avait assisté quelque temps au bal d'Holyrood, était sorti d'Edimbourg après minuit et avait présidé à tout le forfait2. »
Voilà ce que racontent les historiens. Darnley fut assassiné par Bothwell avec l'assentiment et la complicité active de sa femme.
Conjugicide, comme vous voyez ; conjugicide compliqué de guetapens et accompli dans des circonstances particulièrement atroces. Événement tragique, et — ce qui importe — tragédiable. Tragédiable au plus haut point. Et tragédiable encore en ceci — qui n'est point négligeable pour Alfieri — que Marie et Darnley sont des personnages royaux : Darnley assassiné par Marie Stuart et son amant Bothwell, c'est Agamemnon assassiné par Clytemnestre et par Égisthe ; c'est une tragédie cent fois faite et toute faite : il est impossible de s'égarer. Tout au plus faudra-t-il — pour tenir compte du progrès des mœurs — remplacer la hache de la Tyndaride par une barrique de poudre à canon. Le beau sujet !
Là-dessus, Alfieri travaille. Et il faut dire qu'il modifie un peu les données de l'histoire.
Darnley saute bien au cinquième acte, et cela fait un tintamarre