‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 268 sur 276 · Sainte-Beuve, id., ibid · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, id., ibid

LA i MARIE STUART » D'AU I Kl: I. 505

épouvantable, niais Mark Smart n'y est pour rien. Marie Stuart n'a poiol collaboré aux préparatifs de l'explosion ; elle ne l'a point ordonnée ; elle ne l'a point soupçonnée. El quand l'accident se produit elle est stupéfiée : elle croil à un tremblement de terre; et quand elle apprend (pie Darnley est mort, elle est pétrifiée de douleur.

Darnley est bien assassiné par Bothwell, mais Marie n'est pas la eomplice «le Bothwell. Elle n'est pas non plus la maîtresse de Bothwell. Bothwell est son ministre, un ministre en qui elle a toute confiance, rien île plus.

Darnley est bien dans la tragédie d'Alfieri, comme dans l'histoire, un personnage insupportable, grognon à souhait, faisant à sa femme des querelles à tout propos, mais Marie ne l'en aime pas moins de tout son cœur : elle n'a jamais songé à le tromper. Marie est la plus tendre des épouses ; il n'y a rien à dire sur Marie. Riccio, que Darnley a tué dans un moment de mauvaise humeur, était un ministre ; rien de plus ; Bothwell est un ministre, et Marie une honnête petite femme qui ne fera jamais parler d'elle.

Il n'y a qu'un misérable dans la tragédie : Bothwell. Bothwell fait périr Darnley parce qu'il s'imagine que lorsque Marie sera veuve, il l'épousera. Sur quoi fonde-t-il cet espoir? Nous n'en savons trop rien, ni lui non plus — et j'y reviendrai — mais ce qui est sûr c'est que la mort du pauvre Darnley est son œuvre, et son œuvre à lui tout seul.

Mais alors, dites-vous, où est le conjugicide?

Réponse : il n'y a pas de conjugicide.

Il y a si peu conjugicide qu'Alfîeri n'a écrit sa pièce que pour démontrer que Marie Stuart était absolument innocente du meurtre de son mari. Il nous le dit en propres termes1.

Alfieri était-il persuadé de l'innocence de Marie Stuart, ou n'at-il voulu la blanchir que pour faire plaisir à la comtesse d'Albany, qui, elle, croyait ou feignait de croire, on ne sait trop pourquoi, à cette innocence? C'est ce qu'il serait malaisé d'éclaircir. Et, au surplus, il importe peu : le fait est qu'Alfîeri n'a écrit ses cinq actes que pour établir qu'il n'y a pas conjugicide.

Là-dessus vous dites : Il n'y a pas conjugicide, soit ; mais s'il n'y a pas conjugicide il ne doit pas y avoir non plus tragédie, puisque conjugicide et tragédie sont une seule et même chose. Alfieri soutient avec énergie que Marie Stuart n'est tragédiable que comme meurtrière de son mari, et il fait une tragédie pour démontrer qu'elle

1. Dell' apposlale uccision del marito scolparla, per quanto io lo seppi, mi piacque in queuta (ragedia. (Dédicace; la pièce est dédiée à la comtesse d'Albany.)

ne l'a pas tué ; il fait donc une tragédie pour démontrer que Marie Stuart n'est pas tragédiable ; il fait donc une tragédie pour démontrer qu'il a tort de faire une tragédie... Nous sommes dans l'absurde....

Il se peut que nous soyons dans l'absurde. Mais nous sommai aussi, et en plein, dans le système dramatique d'Alfieri. Pour qui a lu Polinice, Oreste, Agamemnon, Marie Stuart n'est pas une surprise. Alfieri s'est proposé deux objets contradictoires. Il s'est proposé de mettre sous nos yeux des crimes effroyables ; et il s'est proposé de nous faire absoudre les criminels. Polynice tue Étéocle et Etéocle tue Polynice : c'est horrible ; seulement Polynice tue Étéocle sans le vouloir, et si Étéocle tue Polynice en le voulant, c'est un peu la faute de Créon. Étéocle mérite quelque indulgence et Polynice est tout à fait excusable. Clytemnestre tue son mari : c'est affreux; mais elle a été « suggestionnée » par Égisthe ; ne l'accablons pas. Oreste poignarde sans s'en douter : plaignons-le ; c'est un fou.

Ainsi va notre tragique, promettant des atrocités et les escamotant de son mieux. La tragédie pour Alfieri se ramène au problème suivant : étant donné un crime et un criminel, garder le crime et innocenter le criminel ; conserver le fait, mais en lui ôtant son caractère délictueux. Ainsi en avait usé Crébillon pour ne pas effaroucher un spectateur « poli » ; ainsi en avait usé Voltaire parce que si la tragédie veut des parricides, la nature n'en veut pas : « Tant de parricides ne sont heureusement pas dans la nature humaine '. » Alfieri est leur élève et, comme tout élève, il veut faire un peu plus fort que ses maîtres. Oreste avait tué sa mère par accident. Toutefois il Pavait tuée. On peut imaginer un cas encore plus intéressant : celui où le prétendu meurtrier est aussi étranger au crime dont on l'accuse que s'il eut vécu dans la lune : c'est le cas de Marie Stuart. Dans Polinice, dans Oreste, Alfieri a plaidé les circonstances atténuantes ; aujourd'hui il plaidera l'innocence absolue. Marie Stuart est le cas limite du système dramatique d'Alfieri. Polynice, Oreste, Clytemnestre ont été quelque peu calomniés : ils n'étaient pas si méchants. Quant à Marie Stuart, c'est la plus lamentable victime de la plus monstrueuse erreur judiciaire que l'histoire ait commise.

Vous insistez et vous dites : Encore une fois ce n'est pas le conjugicide promis. — Non, ce n'est pas un conjugicide, mais c'est une affaire de conjugicide. Or c'est là le point. Notez que Marie Stuart est accusée de conjugicide. Cela suffit pour que je puisse dire : « Je plaide une affaire de conjugicide. » Marie Stuart est accusée de conjugicide. Et cela suffit pour qu'elle soit tragédiable. Il n'est pas du tout nécessaire, pour qu'elle soit tragédiable, qu'elle ait perpétré ledit conjugicide; il vaut même mieux qu'elle en soit tout à fait innocente ; seulement il est indispensable qu'elle en soit accusée.

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