‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 269 sur 276 · LA « MARIE STUART » D'ALFIERI · texte numérisé non relu

LA « MARIE STUART » D'ALFIERI

Une tragédie, pour Alfieri, et pour le xvme siècle tout entier, c'est l'aventure d'un roi ou d'une reine que l'on croit coupable d'homicide volontaire sur l'un de ses proches, et qui, tout examiné. nVsf qu'à demi coupable ou même point du tout. S'il n'y a pas croyance de la part du publie à la culpabilité, l'aventure n'est pas tragédiable. Et elle ne l'est pas non plus s'il n'y a pas possibilité pour l'auteur de démontrer la non-culpabilité.

I ne tragédie du xvme siècle, une tragédie d' Alfieri, c'est un plaidoyer.

I coûtons celui-ci.

Marie Stuart aime donc Darnley de tout son cœur, comme je vous l'ai dit, et même de tout son corps ; c'est elle-même qui nous en informe ' ; mais elle ne lui permet pas d'entreprendre sur ses prérogatives royales. Darnley se croit méprisé ; Darnley croit entendre les courtisans ricaner derrière lui ; Darnley boude.

Marie Stuart et Darnley ont un fils, un tout jeune fils. C'est un « baby » du plus grand avenir. Il sera roi d'Ecosse et roi d'Angleterre. Outre qu'il est en effet l'héritier de Marie Stuart, il est aussi celui d'Elisabeth, qui est restée fille, comme chacun sait, et dont il est le petit cousin.

Elisabeth veut s'emparer de cet enfant ; elle tient à ce que le futur roi d'Angleterre soit élevé dans la religion anglicane et non dans les superstitions du papisme. Elle veut aussi sans doute, en mettant la main sur le fils, s'assurer un gage de la soumission de la mère à toutes ses volontés.

Elisabeth sait que le ménage Stuart-Darnley est quelque peu disloqué. Elle entend profiter de cette circonstance pour se faire livrer le royal enfant par Darnley qui, sans doute, ne sera pas fâché de jouer ce bon tour à sa femme.

Elisabeth envoie Ormond à Edimbourg. Ormond a pour mission apparente d'intercéder en faveur des protestants d'Ecosse et pour mission réelle de circonvenir Darnley, d'exploiter sa mauvaise humeur et de l'amener à la trahison susmentionnée.

Les desseins d'Elisabeth sont sur le point d'aboutir. Marie Stuart, tout en se défiant d'Ormond, ne soupçonne pas le véritable objet de sa visite. Et Darnley, tout en trouvant la proposition assez étrange, se laisse convaincre : l'enfant sera expédié.

Les desseins d'Elisabeth sont sur le point d'aboutir ; mais ils n'abou-

1, Di me quai parte non ti diedi io lutta? Acte II, se. m. Ce vers a été blâmé, comme inconvenant, par l'honnête Carmignani.

tissent pas. Elisabeth a compté sans Bothwell. Bothwell a tout deviné ou il a écouté aux portes ; bref, il sait tout.

Il rapporte à Marie Stuart la conversation de Darnley et d'Ormond. Marie interroge Ormond qui balbutie de vagues explications ; elle interroge Darnley qui refuse avec hauteur de se justifier.

Ormond reçoit ses passeports ; mais que faire de Darnley? « Il faut l'enfermer, dit Bothwell ; il faut l'enfermer dans le petit hôtel qui est là-bas, sur la colline. Et dans son intérêt. Qui sait à quels excès il pourrait se porter? Il est comme fou. » — « Tu as raison, répond Marie. Il n'est certainement pas méchant. Et, d'ailleurs, je l'adore. Mais enfin c'est un prince qu'on ne sort pas. Mets-le donc où tu dis ; j'irai le voir quand il sera calmé. Surtout, pas de violences : sois bien gentil avec lui. »

L'instant d'après Darnley est coffré. Et puis, c'est l'explosion attendue. Bothwell revient tout courant : « Quel malheur! Darnley s'est fait sauter. Sa chambre était juste au-dessus de la poudrière. Je n'y avais pas pensé. Quel malheur ! Quel malheur ! »

Rideau.

Voilà le plaidoyer. « Il ressort de ce simple exposé des faits que ma cliente n'est pas coupable. Elle a été indignement trompée par Bothwell qiiî avait, lui, un intérêt majeur à la disparition de Darnley. Vous n'ignorez pas, en effet, messieurs les jurés, qu'il comptait épouser Marie Stuart, et qu'il fut en effet le troisième et dernier mari de cette lamentable princesse. »

Eh, sans doute ! Marie Stuart n'est pas coupable, et la grande raison, c'est qu'elle est idiote. Alfieri en a fait une colombe et une buse ; une colombe : dès qu'elle voit Darnley, elle roucoule ; une buse : toutes les énormités que lui conte Bothwell, elle les avale.

Elle est stupide. Et il faut qu'elle le soit. Elle ne peut être innocente du meurtre de Darnley qui se machine devant elle, qu'à la condition d'avoir des yeux pour ne point voir. Ayant à la faire coupable ou idiote, Alfieri a résolument pris le parti de la faire idiote.

Il faut qu'elle soit idiote encore pour une autre raison. Dans l'histoire elle est la complice de Bothwell, et Bothwell ne fait périr Darnley que parce qu'il sait fort bien que Marie lui réserve la succession de sa victime. Dans la tragédie, Marie n'a évidemment rien promis à Bothwell. Pourquoi donc Bothwell devient-il meurtrier? Il me paraît évident que Bothwell s'est dit : Faisons périr Darnley ; Marie le pleurera abondamment ; et puis je lui persuaderai de m'épouser ; elle ne m'aime pas, mais elle est si obéissante qu'elle n'osera pas dire non. Le postulat de la conduite de Bothwell, c'est la stupidité de Marie.

Parlerai-je de Darnley? — Celui-là est un impulsif qu'il n'est pas malaisé de porter aux pires résolutions.

LA m ai; m: ST1 aiïT » D'ALFIERI. 50S

Parlerai-je d'Ormond? Un traître aussi, mais un traître maladroit et qui se laisse démasquer par plus fourbe que lui.

Bref deux imbéciles et un Fripon, bernés ions les trois par un autre fripon: voilà Marit Stuart, tragédie à complot, sans aucune vérité historique, cela va tir soi — sans aucune vérité psychologique et cela est encore plus évident, d'ailleurs assez plaisant mélodrame.

Mais, dites-vous, dans un mélodrame il faut que le méchant soit confondu, et vous ne nous avez pas dit que Bothwell fût puni.

Vous avez rais, m : j'ai baissé mon rideau trop vite ; je le relève. Bothwell est puni. Du moins la perfidie de Bothwell est soupçonnée ; la mèche — c'est le cas de le dire — est éventée ; Bothwell est menacé d'une enquête qui aboutira sans doute à sa condamnation. Tout cela dans les quinze derniers vers.

El par qui Bothwell est-il ainsi démasqué? — Par Marie elle-même. — Elle n'est donc pas si bête. — Vous n'y êtes pas. Marie aurait continué à n'y rien comprendre si elle n'avait reçu la visite d'une somnambule, ou plutôt d'un somnambule extralucide qui lui a tout appris. Trop tard, malheureusement.

Ce somnambule extralucide s'appelle Lamorre. Alfieri tenait beaucoup à ce Lamorre. Ce n'est pas, dit-il, un personnage très nécessaire à l'action, mais il donne à la pièce un « je ne sais quoi » d'extraordinaire ; et puis il n'est pas dépourvu de couleur locale.

Ce Lamorre est en effet un puritain d'Ecosse. Il ne vaticine qu'au cinquième acte, mais il fulmine tout le long des quatre autres. C'est un John Knox. Toutefois les discours qu'il tient ne sont pas seulement d'un protestant du xvie siècle ; ils sont aussi d'un « philosophe » du x\ine. Lamorre a lu la Tyrannie d' Alfieri ; il flétrit comme il convient la bassesse des courtisans, il fait figure d'homme libre.

Donc, au cinquième acte, et au moment où la poudre va parler, Lamorre arrive tout courant sur la scène. « Que veux-tu? «lui dit la reine qui était sur le point d'aller se coucher. « Que signifie...? » Mais elle n'a pas le temps de poursuivre, Lamorre, bien qu'essoufflé, se met à prophétiser, et « une flamme inusitée brille sur son visage » :

« Que vois-je? le cerf dans les griffes du tigre... Il palpite; il expire....

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi? I st-ce l'esprit divin qui s'empare de moi? C'est lui-même : il m'échauiïe, il parle ; mes yeux s'ouvrent, Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. Le dense or ride nu In

Clientro nera caligine profonda

Tengon sepolto Vavvenire, in fumo

Ecco si sciolgon rapide... Che veggo?

Que vois-je? »

Ah ! il voit bien des choses, ce brave homme qui a lu Eschyle et Racine et qui parle tantôt comme Cassandre et tantôt comme Joad. Il voit « la femme perfide arrachée des bras d'un mari adultère » ; il voit Marie sur l'échafaud ; il voit Charles Ier sur l'échafaud ; il voit toute l'histoire des Stuart, jusques et y compris celle du dernier des Stuart noyant dans l'ivresse son désespoir de n'être pas roi.

Pour une vision, c'est une vision. Alfieri, je dois le dire, a remplacé dans l'édition définitive de son œuvre par des points les sept ou huit vers qu'il avait primitivement écrits sur le Prétendant Charles- Edouard. Il les a supprimés à regret, et on lit en note dans son manuscrit : « Ces vers doivent disparaître puisque j'ai eu le malheur de connaître le personnage. On ne pourra donc point m'accuser de méchanceté ; l'art cependant voulait que ces vers demeurassent .

Soit ; mais l'art voulait-il que demeurassent aussi les vers où Lamorre voit Marie Stuart arrachée des bras de Bothwell? La logique, du moins, n'y consent guère. Car, dans la tragédie, Marie Stuart n'est point du tout « la femme perfide », et au contraire. Alfieri, en faisant parler Lamorre, a oublié qu'il s'était donné pour tâche de disculper Marie Stuart. Le prophète et l'avocal on1 négligé de se mettre d'accord. On ne pense pas à tout1.

Quoi qu'il en soit, les propos du puritain ouvrent les yeux de Marie, et quand Bothwell, qui se mon tic au moment où Lamorre a fini de voir, vient annoncer le fâcheux accident : « Misérable, lui dit-elle, je sais tout ! » Et c'est ainsi que le traître est confondu.

Voire, insistez-vous, mais si le criminel est confondu, comment se réalisera la prophétie de Lamorre? — Vous avez raison ; j'ai encore baissé le rideau trop \ il <■ : je !<■ relève pour les trois ou quatre derniers vers :

« Je me disculperai, dit Bothwell ; je ne tremble pas ; je n'ai pas peur. »

Et Lamorre : « Tu as raison de ne pas craindre. Tant que la foudre du ciel ne tombera pas sur ce sol maudit, les innocents seuls auront lieu de trembler. »

Ce qui veut dire que Bothwell deviendra roi d'Ecosse ou quelque chose d'approchant ; ce qui veut dire que le dénouement d'Alfieri est équivoque et ambigu. Bothwell est perdu dans l'avant-dernier vers pour la satisfaction des galeries supérieures qui veulent sa punition, et il est sauvé dans le dernier pour celle des historiens. 0 sottigliezza ! 0 avvertenza !

1. Et pourtant Alfieri nous dit dans son Parère qu'aucune de ses pièces ne lui a demandé plus de prudence, de circonspection, de « subtilité » (Sottigliezza e avvertenza).

LA « MARIE STUART i D'ALFIERI. M1

On dit que Marie Stuart esi la plus mauvaise pièce d'Alfieri. Il 681 | >' ^ible. Alfieri nous confie que c'est peut-être la seule de ses tragédies qu'il voudrait n'avoir point faite. Il ne l'a cependant pas jetée au feu. A cause de Lamorre et de sa prophétie, nous dit-il1. < tu oasiamsaà fort dans ce temps-là, en Italie et ailleurs, et il me paraîl qu'Alfieri a voulu dans cette pièce écossaise ossianiser lui aussi, e1 mettre sur la scène un « inspiré ».) Et puis, sans doute, aussi, à cause du baril de poudre qui joue fort bien son petit bout de rôle au cinquième acte. Et puis, sans doute encore, parce qu'il y a dans le même cinquième acte des gens qui courent sur la scène avec des torches et qui sont merveilleusement ahuris. Et puis — il faut le reconnaître — parce qu'elle n'est pas mal agencée. On ne saurait assez dire qu'Alfieri était un homme de théâtre. A ne considérer Marie Stuart que comme un « mélo », c'est un « mélo » proprement fait. Et à ne voir dans Marie Stuart qu'un « drame bourgeois », ce n'est pas un mauvais drame bourgeois. Ce mari qui ne sait pas ce que veut sa femme, et cette femme qui ne sait pas ce que veut son mari, ce mari et cette femme qui s'aiment bien mais qui ne s'entendent pas, lui parce qu'il est un peu fou, elle parce qu'elle est un peu bête, ce troisième larron qui exploite la brouillerie et l'envenime pour la mieux exploiter, tout cela est assez dans la coutume.

C'est une tragédie xvine siècle, j'entends une tragédie où tout le monde est bon, sensible, — sauf le traître, bien entendu, qui, lui, est fort méchant, et doit l'être précisément parce que c'est sa fonction de monopoliser toute la méchanceté humaine.

C'est une tragédie tendre. Lisez les scènes où Marie Stuart essaie de ramener son mari à de meilleurs sentiments : elles sont d'une douceur infinie. Et il est manifeste que l'auteur qui avait lu et relu — c'est lui qui nous le dit — les Mémoires d'un homme de qualité, s'est souvenu des pages les plus tendres du bon Prévost :

« Ingrat ! qui sait mieux que vous-même l'étendue du pouvoir que vous avez sur moi? Vous me demandez si mon cœur est encore à vous. C'est de vous même que je le veux savoir. Ce cœur a-t-il eu quelques désirs, a-t-il formé quelques sentiments que vous n'ayez pas fait fait naître? Rappelez tous les moments de ma vie, depuis que je me suis donnée à vous : à quoi les ai-je employés qu'à me réjouir de vos plaisirs et m'affliger de vos peines?... Je suis enivrée de mon amour jusqu'au point de n'avoir pas encore accordé un moment au souvenir de ma mère, de mon frère Amulem et de mes deux sœurs —

1. La parte profeticamente poctica di Lamorra nel quinlo atlo potrebbe forse in quaclte modo scusare molli degli difetti délia tragedia (Parère dell' autore).

La voilà cette tendresse que vous soupçonnez d'être affaiblie, et dont vous appréhendez pour la durée. Que dois-je penser d'un soupçon si nouveau? N'est-ce pas que vous commencez à vous fatiguer dé votre bonheur, et que vous cherchez quelque prétexte à un changement qui vous cause des remords? Cruel ! ôtez-moi la vie, si vous songez à m'ôter votre amour. »

Ain<i parle la petite turque de l'abbé ; ainsi parle la reine de tragédie. Et c'est fort touchant1.

Pourquoi donc — tout en la conservant — Alfieri juge-t-il sa tragédie si inférieure aux autres?

Voici : c'est, nous dit-il, que dans cette pièce Marie Stuart qui est reine et Darnley qui est à peu près roi « ne font rien ». Ils sont passifs. Bothwell travaille, Ormond de même, Lamorre aussi. Trois inférieurs ! Défaut capital dans une tragédie !

Il est possible que ce soit un défaut capital, je n'en sais rien ; mais si Darnley et Marie n'avaient pas été nuls, la tragédie, du moins telle qu'Alfieri l'a conçue, n'eût pas été possible.

Quand on fait des tragédies par raison démonstrative, comme M. Jourdain faisait de l'escrime, il est vraiment bien difficile de tout concilier.

Paul Sirven,

Professeur à la Faculté < I < -s Lettres de l'Université de Lausanne.

1. L'influence de l'abbé Prévost sur Alfieri est considérable ; on ne saurait J'cxagércr.

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