‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 270 sur 276 · MÉMOIRES DIVERS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DIVERS

Lanson. — Mélanges.

La sociologie, qui a si souvent mis à profit l'histoire économique, l'histoire du droit, des religions, des langues, n'a guère utilisé jusqu'à présent l'histoire des littératures. Dans l'œuvre de Durkheim, on sont un parti pris très net de ne lui rien demander.

Il est vrai que l'histoire littéraire, telle qu'on l'entendait jadis, offrait aux sociologues un mince enseignement. Mais, depuis que des méthodes nouvelles ont prévalu, depuis qu'on explique les ouvrages littéraires au lieu de les apprécier, depuis qu'on en étudie méthodiquement le succès et l'influence, depuis que d'utiles répertoires permettent aux profanes de s'orienter dans le fouillis des écrits oubliés, les sociologues n'ont plus ni raison ni prétexte pour négliger ces grandes réalités sociales que sont les littératures.

Je voudrais montrer, (ayant eu l'occasion de m'en rendre compte au cours d'une recherche sur un point précis), que la Science des mœurs notamment ne peut se passer de faire appel à l'histoire littéraire sans risquer de laisser échapper le plus clair et le plus vivant de la réalité morale.

On sait que la science des mœurs se propose d'étudier les faits moraux comme autant de réalités extérieures à l'individu. Rien de plus simple en théorie. Mais comment atteindre les faits moraux? Comment saisir cette chose complexe, diverse, contradictoire qu'est à un moment donné la morale d'un peuple?

Étudier les « mœurs », rien de mieux. Seulement on voit vite à l'épreuve, qu'il est extrêmement difficile de les saisir avec précision, et que c'est encore la littérature qui nous renseigne le mieux à cet égard.

Étudier les moralistes, les philosophes? On l'a fait. Il faut le faire. M;us le goût des généralisations et des formules abstraites pousse les philosophes à des formules absolues, souvent si vagues qu'on peut les retrouver identiques au seuil des morales les plus différentes.

Plus un penseur a de génie, plus il met de lui-même dans son ouvrage ; d'où le risque de prendre la morale d'un homme pour celle d'un temps. On peut, pour éviter ce risque, consulter des manuels banals, des ouvrages destinés à l'enseignement. Mais là on se heurte à un autre péril. La morale enseignée, précisément parce qu'elle évite de toucher aux questions qui divisent l'opinion, est ordinairement très pauvre ; M. Lévy Bruhl a noté qu'en outre elle est souvent viciée par une espèce d'hypocrisie involontaire ; des formules d'où la vie s'est retirée depuis longtemps restent, immuables, dans les manuels, parce qu'on ne veut pas avouer, en y renonçant, que la morale, elle aussi, est sujette à changement.

Durkheim, qui se méfiait de la morale en formules, recommandait l'étude des lois, notamment du droit criminel. Le droit, en effet, est un indice plus sûr. Une loi, j'entends une loi appliquée, est toujours chose plus réelle qu'une maxime philosophique. Mais là encore, que de dangers ! La loi, il est vrai, interdit certaines actions que la morale blâme. Mais elle ne prescrit guère les actions que la morale prone. D'où, si l'on s'en tient au droit, cette conception appauvrie qui fait des morales pratiques, quelles qu'elles soient, autant d'oeuvres négatives, de simples catalogues de prohibitions. Encore si la loi pénale reflétait fidèlement les aversions de la conscience commune ! M;iis là où nous pouvons comparer l'image et l'original, nous voyons que le miroir grossit, déforme, mutile. Des actes, odieux à tous, sont dans notre Code, approuvés. Deux de ses articles exemptent de toute peine le conjuré et le faux monnayeur qui dénoncent leurs complices. D'autres punissent le vagabondage. D'autres frappent l'ami généreux qui donne asile à son ami coupable. Exceptions, dira-t-on.... Peutêtre. A la fin du xvme siècle, les juristes qui se groupaient autour de Brissot, Bernardi, Pastoret, trouvent que ces exceptions additionnées « ont altéré les vraies notions sur la justice des actions morales ». Au cours d'une recherche sur un point précis, je me suis rendu compte que des lois pénales justement célèbres avaient pu subsister en France plusieurs siècles sans répondre aucunement à l'état général de l'opinion. Étant donné ce divorce possible de la morale et du droit, comment atteindre la réalité? — Je crois que la littérature, si négligemment, traitée par les sociologues, nous donne le moyen de nous en approcher.

Qu'est-ce que le fait moral, envisagé sous son aspect sociologique? En gros, c'est cette réaction spéciale qui fait que, dans un groupe social, certaines choses sont bonnes et d'autres mauvaises. Mais cette définition sommaire appelle au moins trois observations. D'abord, c'est par une abstraction hardie qu'on ramène les choses morales à

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deux tvpes, les choses bonnes et les mauvaises. La morale en chambre procède ainsi. Mais la langue distingue dans les actions « mauvaises », ce qui est licite, blâmable, malhonnête, coupable, ce qui est intolérable, scélérat, criminel, ce qui est déshonorant, vil, bas, abject, ignoble, immonde, crapuleux, ce qui est révoltant, exécrable, écœurant. Des nuances analogues distinguent les « bonnes » actions. Enfin une zone indécise sépare le bien et le mal, allant de ce qui est légal, correct, à ce qui est admis, toléré, excusable; de ce qui est pardonnable, à ce qui est déplacé, vilain, abusif, et de là à ce qui est douteux, fâcheux, compromettant, suspect, louche. C'est assez dire qu'on reste à bonne distance de la réalité quand on classe les actions humaines, comme font les moralistes, en actions bonnes et actions mauvaises, ou, à l'exemple des juristes, en actions punies et permises.

En outre, au sein d'un groupe social, le même acte peut provoquer des réactions bien différentes dans les divers milieux sans que les Codes et les manuels l'indiquent nettement. Une injure publique, un démenti, un coup ne constituent pas la même offense parmi ceux qu'on appelle gens du monde et ceux qu'on appelle gens du peuple. Ce qui est rixe entre malandrins est ailleurs duel. Ce qui est ici indélicatesse s'appelle là combinaison.

Dernière complication, le fait désigné par un même mot peut être selon le « cas » jugé de façons très diverses. Il y a des mensonges admis, tolérés, presque exigés. Dès qu'on sort des crimes énormes, le sexe et l'âge du coupable, la situation dans laquelle il se trouvait et mille autres circonstances modifient l'appréciation collective.

Toutes ces diversités, toutes ces nuances, le droit et la jurisprudence, la casuistique elle-même perdraient leur peine à vouloir les enregistrer. Pourquoi? Parce qu'il leur faut traduire en langage intellectuel une réalité d'un autre ordre et parce qu'il est impossible d'enclore en des formules un peu simples l'infinie variété des cas possibles. Au contraire, dans certains genres littéraires tels que le théâtre et le roman, les cas sont, comme dans la vie, des cas particuliers, et la réaction qu'ils provoquent n'est pas toujours exprimée et traduite.

Je laisse de côté les déclarations qu'on peut trouver sur une question morale dans les ouvrages d'imagination. Il est vrai que poètes et romanciers sont parfois plus intéressants que les moralistes de profession, n'étant point gênés par leur gravité. Ainsi l'on trouve des formules plus diverses et nuancées dans les romans du xvne siècle que dans les livres de morale de la même époque. Mais ce n'est là qu'un détail. Si l'ouvrage littéraire nous permet d'atteindre le fait moral dans ses diversités, c'est parce qu'au lieu de Yexprimer en formules, elle le reproduit.

Cette reproduction s'offre sous deux aspects. Il y a d'abord la façon dont les personnages se jugent les uns les autres. Il y a surtout la façon dont le public les juge.

La première est déjà intéressante par ce qu'elle a de précis, de nuancé. Je prends pour exemple un fait que j'ai étudié : le suicide. Qu'est-ce que « le suicide » dont parlent à l'envi juristes et moralistes? Une abstraction, un mot. Il est facile d'écrire : c'est l'acte de celui qui se tue volontairement. Seulement, dans la vie réelle, celui qui se tue, est un homme, une jeune fdle, un enfant, un vieillard. C'est un riche ou un pauvre, un maître ou un esclave, un guerrier, un prêtre, un artisan. Il s'est tué, ou l'on croit qu'il s'est tué, — au point de vue moral c'est tout un, — par désespoir, par dépit, par vengeance, par amour, par point d'honneur, pour se punir, pour se soustraire au châtiment, pour narguer un vainqueur, pour apaiser les dieux. Son suicide perd les siens ou les sauve, les enrichit ou les ruine, les déshonore ou leur rend l'honneur. Toutes ces circonstances et mille autres encore influent forcément sur la réaction que provoque chaque suicide. Comment la loi se plierait-elle à ces complications infinies? Le langage lui-même n'y parvient pas et les formules toutes faites que nous appliquons machinalement à des cas par trop divers répondent mal, et nous le sentons tous, aux nuances de nos sentiments. Ce que le droit était impuissant à faire, la littérature le fait tout naturellement, sans même y songer. Hermione, dona Sol, le marquis de Puygiron, Madame Bovary se tuent dans des circonstances données, appartiennent à un milieu donné. Aussi ceux qui, dans la pièce ou le roman, jugeraient leur acte, auraient-ils pour nous l'immense avantage de ne pas se prononcer comme dans les livres sur le suicide, mais comme dans la vie sur un suicide.

Cependant, c'est surtout la façon dont le public juge un acte donne qui intéresse la science des mœurs, par ce que là il n'y a plus seulement une peinture plus fidèle du phénomène moral, il y a ce phénomène lui-même artificiellement provoqué. Le héros de roman qui juge le suicide d'un autre héros de roman se prononce, il est vrai, sur un cas concret. Mais c'est l'auteur qui le fait parler. Si habile soit-il, il y a dans toute appréciation formulée, un phénomène de traduction qui s'ajoute au phénomène traduit et peut le défigurer. Mais, lorsque Hermione se tue, la réaction du public, qui ne se traduit pas en phrases, est un fait réel. La littérature l'a provoqué comme pour la commodité de la science. — Il y aurait de l'ingratitude à n'en tirer point parti. On dira : comment l'observer s'il ne se manifeste pas? Il ne se manifeste pas par des phrases. Mais il se manifeste par ce fait social très saisissable qu'est le succès des ouvrages littéraires. Ce succès est dû souvent pour une très grande part à ce que les personnages mis sous nos yeux sont sympathiques ou antipathiques. Or, l'auteur qui s'aviserait de vouloir les rendre tels sans faire appel à la morale réelle de son public, ne serait pas plus compris, et n'aurait par suite pas plus de succès que s'il s'adressait à ce public dans une langue étrangère. En étudiant la morale précise et nuancée qui fait que les héros plaisent

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dans les ouvrages qui eux-mêmes ont plu, il semble donc qu'on .lit liito des chances de serrer de près la morale réelle.

Cette étude, bien entendu, ne va pas sans difficultés : comment lavoir si les romanciers et les auteurs dramatiques ne peuvent pas Etire violence une heure ou deux à notre morale, la fausser et nous imposer une morale « de roman »? Comment savoir si le héros sympathique qui se tue est sympathique à cause de son suicide ou malgré son suicide? Comment constater scientifiquement le succès d'une œuvre littéraire?

Je crois que ces difficultés disparaissent en partie si, au lieu d'envisager quelques ouvrages célèbres, on envisage des genres dans leur rnsfinblr.

Qu'un grand poète puisse, dans une certaine mesure, nous donner le change sur nos propres sentiments, cela n'est pas invraisemblable ; il est possible que l'art de Racine ou de Hugo nous fasse juger Ruy Blas et Phèdre autrement que nous ne les jugerions dans la vie réelle, une fois dépouillés de la poésie qui les enveloppe. Mais, pour être sûr de ne pas céder sur un point précis au prestige d'un grand poète, il n'y a qu'à consulter sur ce même point des auteurs qui ont plû et qui n'avaient pas un aussi grand génie. Si, au xvne siècle, Mairet, Rotrou, Du Ryer Tristan, si Guérin du Bouscal, de la Pinelière, Pradon rendent le même son que Corneille et Racine, il y a vraiment bien des chances pour que le succès d'auteurs aussi divers soit un indice sur la morale réelle de leur public. Craint-on que la tragédie en général ne déforme cette morale, abstraction faite du talent plus ou moins impérieux de l'écrivain? Il n'y a qu'à consulter, après le théâtre, un genre différent. Mais si le roman pastoral ou mondain s'accorde encore, sur un point précis, avec la tragédie classique, il me semble que la science des mœurs peut sans scrupule prendre acte de cet accord.

La seconde difficulté paraît plus considérable. Un héros sympathique commet tel ou tel acte. Est-il sympathique parce qu'il le commet ou bien qu'il le commette? La question peut se poser, elle se pose à propos du suicide. Mais d'abord, ce que M. Lanson appelle la « conception grossière du personnage sympathique » devient un fait aussi intéressant au point de vue moral qu'il est dénué d'intérêt au point de vue littéraire. Si le « beau colonel » de Scribe, si le « polytechnicien candide d'Augier », si le parfait amant des romans précieux croient eu tel ou tel cas devoir se tuer, c'est évidemment que ce suicide doit compléter leur caractère de héros sympathiques, et le fait que, durant tout un siècle, on n'ait pas modifié sur ce point leur caractère prouve

bien que l'auteur avait touché juste. Pour les œuvres plus délicates, lorsqu'il s'agit de ces personnages vraiment vivants qui ne sont, selon la formule classique, ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais, les discussions pourraient être infinies. A mon sens, la mort volontaire d'Hermione ou de Phèdre rachète un peu leurs crimes. D'autres diront qu'elle les couronne. Mais ici encore le vrai sens des chefsd'œuvre se révélera au contact d'ouvrages plus médiocres et qui pourtant ont plu.

La troisième difficulté est autrement redoutable. C'est le succès d'un ouvrage littéraire qui en fait la valeur pour la science des mœurs puisque le héros n'est sympathique en fait que si, en fait, l'ouvrage a plu. Mais telle œuvre a-t-elle plu? à qui? S'il s'agit des auteurs célèbres, on se trouve bien souvent réduit à de maigres renseignements. S'il s'agit d'auteurs médiocres, les renseignements sont encore plus vagues. Sans doute on peut, ici encore, tourner la difficulté en envisageant des ensembles. On serait bien en peine de dire à qui a plu Madame Bovary. On risque moins de s'égarer en disant que les romans courtois ont plu à ce qu'il y avait de plus raffiné dans la noblesse du Moyen Age, que les romans précieux ont conquis surtout les milieux mondains, que la tragédie classique a séduit la société lettrée et polie, que le drame romantique a charmé les milieux avancés et le théâtre de Scribe les milieux bourgeois, qu'aujourd'hui les romans feuilletons, le mélodrame, le cinéma ont surtout une clientèle populaire. Mais bien que ces indications soient à retenir provisoirement faute de mieux, il saute aux yeux qu'elles sont à la fois vagues et incomplètes. S'agit-il de ces romans populaires si nombreux à partir du xixe siècle? Il n'est pas facile de savoir, môme pour les plus célèbres, l'importance des tirages et l'on doit choisir un peu au hasard. S'agit-il de pièces de théâtre et de romans lus et admirés? Il est assez facile de savoir le nombre des rééditions, la date des reprises. Il est moins aisé de savoir combien de milliers de volumes ont été mis en circulation, combien de milliers de spectateurs ont assisté aux représentations. Encore moins pourrait-on dire précisément à quels milieux sociaux, religieux, politiques appartenaient lecteurs et spectateurs. Faute de ces renseignements, la science des mœurs devra souvent hésiter, tâtonner. Et ne faudra-t-il pas, dans le doute, multiplier à tel point les lectures que, pour le plus humble résultat, toute une vie d'études devienne nécessaire?

Cette dernière difficulté, bien que purement pratique, m'a paru plus considérable que les difficultés théoriques.

L'histoire s'est surtout occupée des grands écrivains et des bons

Ouvrages. On ne peul lui en faire grief si on songe qu'elle s'est lentement dégagée d'un enseignement destiné surtout à former le goût. Mais il en résulte qu'elle nous apprend aujourd'hui encore fort peu de chose sur des ouvrages médiocres, même quand ces ouvrages ont atteint un public considérable. Conclusion, le moraliste qui veut étudier les idées relatives au suicide, à l'adultère, au duel, pour ne prendre que quelques cas simples, doit, dès qu'il sort des bons ouvrages, s'orienter an hasard. Au xvme, au xixe siècle, on se trouve en présence d'une masse si formidable que le plus résolu hésite.

Comment choisir? Comment limiter le nombre de pièces et de romans qui peuvent, par exemple, nous renseigner sur la morale mondaine?

Certains adversaires de la sociologie ont soutenu qu'un choix rationnel était impossible, et ils ont reproché un peu ironiquement aux sociologues d'étudier avec prédilection les sociétés inférieures ou très anciennes sur lesquelles nous avons peu de renseignements et de négliger les sociétés contemporaines qu'une littérature par trop abondante rend d'abord plus malaisé. Je crois, pour ma part, qu'il y a de la naïveté dans ces malices ; toutes les sciences ont avantage à isoler d'abord quelques faits simples et plus accessibles que d'autres. Néanmoins il est véritable que la morale de notre temps nous est tout à fait inconnue au point de vue scientifique, et cela en grande partie parce que, devant le fouillis des romans et des ouvrages dramatiques, nous ne pouvons pas tout lire et nous n'osons pas choisir. Le « succès » est le fait essentiel. Ce fait nous échappant, que faire?

Sur ce point, la difficulté est réelle et je ne m'en suis, pour ma part, que trop rendu compte. Je ne crois pas qu'elle doive suffire à détourner les sociologues des faits littéraires. Si arbitraire que doive encore être leur choix, mieux vaut le principe imparfait qui permet de savoir un peu, que le principe rigoureux qui conduit à tout ignorer. Néanmoins, c'est ici que la sociologie est le plus directement intéressée aux progrès des nouvelles méthodes de l'histoire littéraire. Un manuel bibliograghique tel que celui de M. Lanson est un guide précieux dans toutes les recherches intéressant les mœurs, précisément parce cpi'il indique, à côté des chefs-d'œuvre, un grand nombre d'ouvrages qui n'y figurent que parce qu'ils ont plu à un moment donné. Des ouvrages analogues sur la littérature du Moyen Age et notamment sur les ouvrages en langue latine faciliteraient des recherches qui sont aujourd'hui presque impossibles pour les profanes.

Ce qui serait le plus désirable, ce serait que les historiens de la littérature répondant à un appel de M. Lanson, voulussent bien étudier d'une façon scientifique le fait assurément saisissable, mais difficile à saisir qu'est le succès d'un ouvrage ou d'une série d'ouvrages. Quel est aujourd'hui le public qui lit les romans qui s'intitulent eux-mêmes des romans populaires? Quel public lit les romans mondains? Certains

auteurs ont-ils un public spécial? Il semble bien que des recherches dans les maisons d'édition, les librairies, les bibliothèques, les cabinets de lecture pourraient sur tous ces points donner des résultats. Même pour le xvme siècle, il ne serait peut-être pas impossible de retrouver des documents sur la diffusion de tel ou tel ouvrage, sur le milieu social qu'il a atteint. Le jour où les répertoires pourraient ajouter aux titres des livres et à l'indication des éditions quelques renseignements précis sur l'importance des tirages et sur le public atteint par l'auteur, la sociologie serait à même de faire un choix rationnel, et la science des mœurs ne serait plus réduite à laisser tomber le plus clair des faits moraux sous le prétexte que les moyens de les connaître sont par trop nombreux.

On m'excusera de n'avoir traité que par un petit côté cette grande question des rapports de la sociologie et de l'histoitre littéraire. Il va sans dire que toute sorte d'usages, de modes, de sentiments, de préjugés, bref de réalités sociales trop ténues pour s'inscrire dans les codes, trop humbles ou fuyantes pour être aperçues des hauteurs de la pensée abstraite, s'inscrivent dans les ouvrages littéraires comme sur des enregistreurs plus sensibles. Il n'est pas moins évident que les littératures elles-mêmes sont, dans leur ensemble, des faits sociologiques susceptibles d'être étudiés comme tels. Si j'ai parlé surtout de la science des mœurs, c'est qu'une expérience personnelle m'a appris que, seuls, les documents littéraires nous permettent d'atteindre le fait moral dans sa pureté et dans ses nuances. Mais c'est la sociologie tout entière qui est appelée à bénéficier des nouvelles méthodes de l'histoire littéraire.

Albert Bayet.

Si intéressants, si importants que soient les progrès accomplis par l'étude de la littérature depuis le moyen âge jusqu'au xixe siècle, ils paraissent médiocres quand on les compare à ceux qui se sont réalisés depuis le début du xixe siècle jusqu'à nos jours. De Laharpe à Lanson la distance est énorme, et elle- semble réduire d'autant à nos yeux les étapes antérieures. Or, il n'est pas douteux que cet immense perfectionnement de la connaissance ne soit dû au développement des applications de l'histoire. Le goût historique a renouvelé ou multiplié, au xixe siècle, les problèmes littéraires comme les problèmes proprement historiques ; il a dans tous les sens excité les curiosités, inspiré les recherches. Puis le sens historique, en se développant et s'affinant, a suscité les hypothèses, déterminé les investigations, défini les objets et les conditions des enquêtes. Enfin la méthode historique a peu à peu étendu son empire lumineux et strict à toutes les parties de l'étude entreprise ou reprise par les travailleurs, les savants, les amateurs, les artistes. Une œuvre prodigieuse d'érudition s'est accomplie, dont les résultats, les lignes générales, le plan d'ensemble, puisque aussi bien il s'élabore en même temps, ont résisté aux critiques les plus malveillantes des détracteurs.

Mais l'érudition pour elle-même ne suffit pas à tous les esprits. Le maniement même de la méthode historique, comme méthode de recherche, de critique et d'exposition, devait nécessairement conduire, en attirant l'attention sur des relations nouvelles entre les faits, sur des rapports problables de cause à effet, à des recherches explicatives. C'est ce qui s'est produit, et, comme il arrive toujours, non seulement des hypothèses très générales ont été conçues à partir des faits observés, mais des systèmes ont été édifiés sur les premiers fonds de données recueillies et classées. Tels les systèmes de Taine et de Brunetière, qui, dans l'évolution de l'histoire littéraire au xix1 siècle, occupent une place caractéristique et en quelque sorte nécessaire.

Que reste-t-il aujourd'hui de ces systèmes? Ils ont produit leurs effets et rempli ce qu'on pourrait appeler leur mission. Mais leur insuf-

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fisance s'est imposée en fait à l'opinion des travailleurs avant d'être démontrée théoriquement. A mesure que s'est avérée leur impuissance à expliquer, il a fallu reprendre, d'un esprit plus méthodique et plus patient, les termes des problèmes, et, à cette fin, faire un nouvel effort, étendu et multiplié, d'érudition. Rejetant les théories prématurées, l'histoire littéraire s'est en quelque sorte resserrée sur ellemême. Le travail des historiens s'est distribué en monographies étroites, mais poussées en profondeur, et, dans ces monographies, l'étude des conditions de la production littéraire, extrêmement précisée, a paru pouvoir mener à des explications valables.

Que pouvaient être ces explications? Elles étaient nécessairement limitées par la méthode même de l'étude à ce qu'il y avait d'individuel dans l'objet étudié. Cette limitation paraissait même une garantie de sûreté et de validité. Mais, avant de se plier à cette sorte de justification méthodique, la tentative d'expliquer l'individuel par les conditions supposées de son développement et de son action répondait à une tendance universellement constatée dans les disciplines littéraires, à une sorte de besoin constant, constitué à l'épreuve même de la vie. Dans la vie de tous les jours, l'homme est immédiatement porté à expliquer les actes des individus, dont il profite ou dont il souffre, par ce qu'il sait ou croit savoir d'eux-mêmes. Cette sorte d'habitude banale s'est naturellement transportée dans les études d'ordre scientifique non encore parvenues à la rigueur de la science, et elle y a introduit une cause permanente d'erreur. En effet, l'individuel est susceptible d'explication, mais il ne saurait être explicable que sous l'ordre des causalités générales auxquelles son développement est soumis. Tenter directement la compréhension de l'individuel n'est pas seulement une gageure d'une réelle naïveté, qui ne s'explique elle-même que par l'état d'avancement médiocre de la recherche, et qui est d'ailleurs compatible avec tous les succès du talent ; c'est une erreur de méthode qui peut être rectifiée et qui d'ailleurs se rectifiera en quelque sorte naturellement.

Les déterminations les plus érudites et les plus sûres obtenues par les historiens de la littérature sont de deux sortes. En premier lieu, elles établissent les conditions individuelles et particulières dans lesquelles naissent telles formes de pensée ou de sentiment constatées dans l'œuvre d'un auteur ; elles établissent les éléments et les origines de la pensée ou du sentiment ; elles établissent les sources des conceptions, propositions et expressions. D'autre part, elles classent, mesurent, datent les dispositions diverses, spéciales, momentanées, que l'œuvre manifeste, ou ses parties, ou ses détails ; elles permettent d'analyser le tempérament de l'auteur et le mécanisme de sa production.

La méthode qui conduit à de tels résultats ne doit pas être dépréciée, mais il faut reconnaître la nature véritable de ces résultats, et les estimer à leur valeur. Dirigée dans le sens le plus droit et le plus juste,

In recherche la plus érudite arrive à expliquer pourquoi tel auteur a opposé telle* réactions à tels événements ou à telles excitations définies, pourquoi il a donné telle forme à telles idées ou ;i tels sentiments ; elle n'explique pas la matière même du travail, de l'œuvre littéraire. Pourquoi l'auteur a-t-il subi telles excitations dans sa personnalité superficielle ou profonde, pourquoi tels événements ont -ils pu retentir en lui, pourquoi a-t-il acquis telles idées, tels sentiments, de quels aliments s'est nourrie sa conscience, avec quelles données s'est constituée sa personnalité, voilà ce que la méthode des monographies et de l'histoire littéraire renouvelée par l'érudition est incapable d'expliquer, parce qu'elle ne peut trouver dans les facteurs individuels auxquels elle se limite les conditions générales qui ont force d'explication.

lundis que ces conséquences de la méthode historique, si pure et si rigoureuse qu'elle fût, se développaient dans la pensée des plus clairvoyants, plusieurs séries de faits, heurtées ou formées au cours du travail, de la recherche et de la réflexion, y déployaient peu à peu les conclusions nécessaires. D'abord, quelle que soit l'importance des auteurs, quelle que soit leur originalité, le mouvement de leur pensée est lié à certains courants qui s'imposent à l'attention ; les œuvres les plus personnelles se subordonnent à de grandes tendances, contemporaines ou successives ; dans l'histoire totale de la littérature apparaissent des dates et des moments de portée générale. D'autre part, l'observation la moins approfondie discerne des rapports de connexité entre certains faits généraux d'ordre littéraire et d'autres faits, par exemple des faits d'ordre politique, établissement du pouvoir absolu, Révolution, institution et progrès de la démocratie. Plus largement et plus précisément aussi, les changements perceptibles dans la littérature apparaissent en relation avec les évolutions sociales contemporaines. L'histoire comparée des littératures et les recherches de cet ordre établissent la généralité de certains facteurs internationaux ou migrateurs de développement. Enfin l'influence de la sociologie et l'éclat de ses découvertes dans d'autres disciplines font surgir dans l'esprit des historiens de la littérature des dispositions nouvelles et les attirent à d'autres investigations.

A ce moment, c'est-à-dire à l'heure présente, l'histoire littéraire tend à quelque chose de nouveau, et qui la dépasse. Il ne s'ag>t plus seulement pour elle de déterminer les conditions individuelles de la production littéraire, même considérée dans une œuvre individuelle, mais il s'agit de déterminer les conditions générales et extrinsèques de la production, qui, une fois définies, permettront, non seulement la recherche précise des conditions individuelles, mais leur démonstration et la détermination de leur action. M. Lanson, M. Mornet ont donné les premiers exemples d'une méthode de cet ordre et de cette portée, à mi-chemin de l'histoire littéraire et de la sociologie, comme

l'économie politique reste, dans beaucoup de travaux contemporains, à mi-chemin de la sociologie et de l'histoire économique.

Ainsi élargie, la méthode érudite et vraiment scientifique conduit à l'investigation et à la connaissance des conditions générales de la production littéraire. Selon les indications données par les maîtres, selon les exemples déjà réalisés, on établit les conditions positives de l'élaboration et de la constitution de la pensée exprimée dans l'œuvre étudiée ; on détermine les facteurs des divers milieux qui ont pu agir sur elle. On établit les conditions d'information et de conception dans lesquelles l'auteur s'est trouvé placé. On établit de même, avec les mêmes règles de précision et de généralité scientifiques, les conditions de publication, les conditions de publicité, d'expansion et d'influence.

Il faut reconnaître que l'application de cette méthode entraîne de grands changements dans l'objet de ce qu'on continue à appeler l'histoire littéraire, en tendant à définir l'objet d'une étude scientifique de la littérature. D'abord, la détermination des conditions de la production littéraire exige une étude de moyennes, de cas moyens, et non plus seulement celle des œuvres supérieures, des chefs-d'œuvre, soit que notre jugement les estime ainsi, soit même que l'opinion contemporaine les ait consacrés et leur ait assigné ce titre. Il n'en résulte pas seulement une transformation profonde du travail et de la recherche ; mais il s'ensuit que la conception même de la littérature est modifiée, et que les notions artistiques qui jusqu'à présent y prévalaient ne peuvent plus subsister qu'avec un caractère objectif et social, indépendant du jugement d'une élite, quelle qu'elle soit.

En second lieu, la littérature doit être considérée d'abord, par une définition en quelque sorte préalable et fondamentale, comme une technique. Toutes les explications ultérieures, même celles qui prendront la forme la plus abstraite, la plus philosophique, exigent une première assise de démonstrations rigoureusement adaptées à l'objet. La technique littéraire, avec toutes ses catégories, est chose sociale, création de telle ou telle société, création souple et muable, mais très définie et impérieuse. L'auteur qui sera jugé le plus maître de sa technique en est d'abord l'esclave : elle lui impose les formes, les moules conditionnés de sa pensée. L'étude sociologique des techniques littéraires, partie de l'esthétique, et connexe à l'étude sociologique des parlers, souverainement instaurée aujourd'hui par notre grand linguiste Meillet, sera la plus féconde et la plus nécessaire desdisciplines littéraires.

Viendra ensuite ce qui de toutes parts s'ébauche, mais qui réclame les principales énergies et les principales clairvoyances, l'investigation de la matière. Opinions, idées, sentiments, modes, tendances, jugements, dispositions effectives, tous les éléments qui constituent cette matière, celle de la vie sociale et celle des œuvres littéraires,

seront soumis à l'analyse et à la détermination que nous avons vues déjà réalisées dans d'heureux essais1 . Alors, mais alors seulement, l'œuvre d'interprétation et d'explication, vainement tentée sur le mode individuel, obtiendra son plein effet et son plein rendement. Cette œuvre supprimera-t-elle, ou même réduira-t-elle les facteurs purement individuels? Loin de là. Elle les déterminera, avec une extrême précision, comme un résidu d'éléments réclamant une autre analyse, d'autant plus fructueuse qu'elle aura été retardée. D'autre part, elle mettra en évidence ce qu'aucune controverse abstraite n'a pu parvenir à démontrer, à savoir que la liberté, l'indépendance cl la spontanéité de l'individu sont parfaitement conciliables avec l'existence des conditions générales d'où il dépend et des contraintes sociales, manifestes ou non, auxquelles il est soumis. Leur action es1 une action massive qui se révèle par des moyennes et par des généralités dans lesquelles l'individu est compris, mais il y est compris sa sphère de libre mouvement et de libre invention, et, même déterminé, il y conserve l'aisance de sa création.

- conclusions de la sociologie littéraire, s'il est permis de lui donner ce nom, et les autres, seront démontrées par de véritables expériences, portant sur des cas topiques, méthodiquement choisis. Il est donc probable, si nous en croyons les progrès déjà accomplis, que nous allons entrer, de ce côté, dans une phase de recherches véritablement expérimentales, d'une portée générale et décisive. Les phénomènes de psychologie collective y seront étudiés avec une méthode éprouvée, pour tenter la solution des problèmes anciens, mais renouvelés par elle. L'histoire, procédé d'investigation, sera subordonnée, comme il convient, à une science maîtresse de ses fins et de ses moyens.

H. Bourgin.

Professeur au lycée Louis-le-Grand.

1. Dans un domaine spécial, et sur des problèmes spéciaux, M. Bédier a donné d'admirables exemples.

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