‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 39 sur 276 · LA PROSE POÉTIQUE AL' XVI« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA PROSE POÉTIQUE AL' XVI« SIÈCLE

tionnelle1. Assurément on ne saurait nier que l'écolier limousin latinise ; mais si nous voulons déterminer le degré et la nature de son latinisme, écoutons-le, non pas lorsqu'il reproduit des plaisanteries traditionnelles et sans portée, mais lorsque Rabelais lui-même lui prête ces paroles : « Je ne suis point apte nate pour excorier la cuticule de nostre vernacule gallicque, mais vice versement je gnave opère et par vêle et rames je me évite de le locupleter de la redondance latinicome. » Ecoutons surtout Rabelais quand il nous le présente par un titre significatif : « Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisoit le langage François » (c'est-à-dire de l'Ile-de-France), ou lorsqu'il le fait juger aussi par un des serviteurs de Pantagruel : « Seigneur sans doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne failt que escorcher le latin et cuide ainsi Pindariser, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en francoys parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler. » Ainsi l'idéal de l'écolier limousin n'est pas de latiniser, mais de singulariser, de pindariser comme on disait alors, c'est-à-dire ici d'imiter le langage élégant de Paris, celui de la bonne société qui se pique de ne point s'exprimer comme le vulgaire. Malheureusement il n'est qu'un provincial sot et maladroit qui ne connaît même pas le français et qui n'a pour toute ressource que le latin qu'il vient d'apprendre et son dialecte maternel, le limousin. Il n'en faut pas plus pour le rendre aussi ridicule aux yeux des gens sensés que les deux pecques provinciales de Molière qui, sans connaître ni la cour ni la ville, prétendront rivaliser avec l'incomparable Arthénice.

Cette interprétation me paraît confirmée par un curieux passage de la RJu'torinie de Fabri, auquel M. Plattard renvoie très justement dans une note de l'édition monumentale de Rabelais : « 11 est une autre manière de barbare appellée vice de innovatio commis par ignorans voullans apparoistre escumans termes latins en les barbarisans sans prendre leur commun significat, comme « se ludez à la pille vous amitterez » et ludere signifie « jouer » et pilla « esteuf », amitlere « perdre », qui sont termes beaux et communs ; parquoy, comme il est ja dict en plusieurs endroietz l'on doilt tousjours prendre les termes et motz plus communs que l'on peult trouver et les mettre à leur significat a tous intelligible. Nota qu'il est aulcuns termes latins que l'on profère en francoys selon la dépendance du latin, comme : « L'excellence et magnificence des princes nous induiseut à contempler leur magnanimité », lesquelz ne sont point escumez du latin, pour ce que le francoys ne leur a point baillé aultre usage; mais il est à entendre de ceuîx à qui usage a desja baillé significat comme a ignis « feu », sinapium, « moustarde », etc. »

1. On remarquera même que cette phrase qui est la première chez Tory, dont 'intention est évidemment d'attaquer les latiniseurs, est fondue dans le développement de Rabelais, et comme étranglée au milieu de phrases sans importance,

De ce développement obscur et pénible nous pouvons retenir une distinction fondamentale. Parmi les termes français il en est un certain nombre qui sont d'origine latine et de formation savante, mais que l'usage a adoptés et auxquels il a affecté un sens précis, connu de tout le monde. Ils font aujourd'hui partie de notre langue courante, et ne se distinguent que par une certaine noblesse. Contre ces mots Fabri ne songe nullement à protester. Mais il condamne ceux que certains de ses contemporains tiraient sans nécessité du latin pour rendre des idées que notre langue vulgaire était capable d'exprimer et exprimait chaque jour avec ses propres ressources. Cette recherche du mot savant et surtout du mot rare est précisément, je crois, comme l'emploi des constructions inhabituelles, un des principaux procédés du style poétique. Et le but de ceux qui s'en servent n'est pas de latiniser, puisque les mots qu'ils rejettent sont souvent eux aussi d'origine latine, mais de se singulariser en innovant comme dit Fabri, ou comme dit Rabelais en pindarisant.

René Sturel.

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