‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 40 sur 276 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Dans sa magistrale étude sur Les Origines de la Tragédie classique en France*, M. Gustave Lanson a montré, par des faits, des dates et des chiffres, selon cette méthode précise, qui est devenue, sous son impulsion, celle de l'histoire littéraire moderne, que le théâtre du moyen âge avait, au xvie siècle, survécu à l'avènement de Jodelle et de Garnier dont l'art, savant et aristocratique, eût de la peine à vaincre le genre, essentiellement décoratif et populaire, qui occupait à la fois la place publique et l'Hôtel des Confrères de la Passion. Ainsi, tout ce qui concerne nos mystères intéresse, dans une certaine mesure, l'histoire de la tragédie française. Le fait que les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne sont les locataires des Confrères de la Passion et qu'Alexandre Hardy utilise leurs décors, explique la survivance, jusque dans le Cid, Cinna et Polyeucte, des principes de la mise en scène simultanée .

C'est une contribution à l'étude de celle-ci que je voudrais offrir ici à mon cher et vénéré maître, en lui faisant part d'une petite découverte.

Chacun sait combien sont indigentes les rubriques de La Passion de Marcadé, publiée par Richard, et celles de La Passion de Greban, publiée par G. Paris et G. Raynaud3 et qu'il en va de même de celles que présentent les incunables de La Passion de Jean Michel, parce que leurs manuscrits ou leurs éditions sont bien plus destinés à la lecture qu'à la représentation ; mais voici qui vient combler cette lacune.

1. Dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, 1903, p. 177 à 231, 413 à 436.

2. Cf. G. Cohen, Histoire de la Mise en Scène dans le théâtre religieux français du moyen âge, Paris, Champion, 1906, in-8, p. 72-74 et L' Evolution de la Mise en Scène dans le Théâtre français (Bulletin de la Société de l'Histoire du Théâtre, 1910). Voir aussi Le Mémoire de Mahelot, Laurent et d'autres décorateurs de l'Hôtel de Bourgogne et de la Comédie Française au XVIIe siècle, publ. par H. Carrington Lancastcr, Paris, Champion, 1921, in-8.

3. Le Mystère de la Passion, éd. par J.-M. Richard, Arras, 1893, in-4 et Le Mystère de la Passion d'Arnoul Greban, éd. par G. Paris et G. Raynavd, Paris. Vieweg, 1878, in-4.

J'ai eu le bonheur de trouver à la Bibliothèque de la ville de Mons, en Belgique, 14 cahiers copiés à la main, intitulés Abregiet, qui ne méritent ce nom qu'en ce qui touche le texte, représenté par le premier et le dernier vers de chaque réplique, mais qui, pour les indications scéniques, sont aussi développés et aussi explicites que possible. Nous avons là le manuscrit même du Meneur de jeu, le « rolet » du régisseur, en un mot le plus ancien livre de scène connu, que va publier bientôt, in-extenso, la Bibliothèque de la Faculté des Lettres de cette Université de Strasbourg, où M. Gustave Lanson a fondé lui-même* en 1919, l'enseignement de la littérature française.

D'autre part, les Archives communales de Mons contiennent encore le compte complet de la représentation1, les Despenses de la Passion dont, faute de place, nous nous bornerons à nous occuper ici. Du fait qu'on retrouve dans le mémoire et dans V Abregiet, les mêmes noms d'acteurs et d'organisateurs, il est facile de déduire que l'un et l'autre se rapportent au même spectacle solennel de juillet 1501, qui tint suspendue pendant huit jours la vie de la cité de Mons.

Le cahier de l'exact massard ou receveur de la ville débute ainsi :

C'est le compte et Renseignement que Nicolas Semvin et Jehan Barbet, comme eschevins de la ville de Mons, Plu-lippe Deleval. Hoste Kngherant et Jehan Catel, du Conseil, Phelippe Dervillers et Michiel De le Motte, maisl rc des ouvrages, et Jehan Bricquenaix, massart d'icelle ville, font et rendent à honnourablcs et saiges les autres Eschevins et Conseil d'icelle ville, de tout ce enthierement que des deniers ad cause du mistere de la Création du Monde, du Déluge et de la Nativité, Passion et Resurrexion de Nostre Seigneur Dieu, fait en ladicte ville ou mois de juillet anno mil chine cens et ung.

Il s'agit donc d'un mystère cyclique, plus complet que celui de Greban, qui a cependant servi de base à cette « refaçon », comme en témoigne la comparaison des textes ; le manuscrit, c'est en dehors des frontières des Pays-Bas, en France, à Amiens, qu'on a été le chercher :

(F0 3 r°) A Gille de Bievenne, elereque et ses compaignons jusques au nombre de 4, le premier jour de février anno xvc [1501 n. s.], tant moins2 de leur sallaire de recoppier les pièces, coppies et originaulx dudit mistere, obtenues de ceulx de la ville d'Amiens, payét a l'ordonnance de Messrs Eschevins... : 12 £.

Le même de Bievenne a fait, avec Anthonne Vinchant, au début de l'année 1501, un voyage « en la ville d'Amyens, pour avoir et recovrer les originaulx et coppies dudit mistere » (f°3 r°) 3 et « Jehan

1. Qui m'a été signalé par le regretté érudit montois Gonzalès Descamps.

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