Cf. aussi f° 17 verso
« Jehan Heellc dit Vacquenot, pour 4 jours et demi à placquier l'Enfer, k 12 s. par jour, compris son manouvricr : 54 s.
2. L'existence de pancartes sur la scène des mystères français étant ainsi assurée, on a probablement eu tort de la contester parfois pour la scène shakespearienne.
je veux me borner à insister, en terminant, sur les invitations adressées par ceux de Mons aux Chambres de Rhétorique de villes aussi lointaines que : Douai, Arras, Amiens, Cambrai et à d'autres plus proches comme : Valenciennes, Condé, Saint-Ghislain, Bouchain, Le Quesnoy, Bavay, Landrecies, Avesnes, Maubeuge, Beaumont, Lille, Tournai, Chimay,Binche,Roeulx, Ath, Soignies, Braine-le-Comte, liai, Enghien, Lessines, Leuze, Nivelles.
On constatera que la plupart sont hennuyères, mais que Lille et Douai appartiennent au quatrième Membre de Flandre, Arras à l'Artois, Cambrai au Cambrésis, Amiens et Tournai à la France. Si l'on ajoute qu'aucune ville de la Flandre flamande n'est conviée ni aucune autre de l'Evêché de Liège, du Comté de Namur ou du Duché de Brabant, à l'exception pour celui-ci, de Nivelles, on constatera que le Hainaut est, littérairement du moins, nettement orienté vers le sud. Le substrat dialectal picard1 semble l'emporter sur toute considération d'ordre politique ou dynastique et délimiter l'aire d'influence littéraire.
Ajoutons une mention importante du compte qui atteste la présence à la représentation de notre grand rhétoriqueur Jean Molinet, dont les Montois devaient, trois ans après sa mort, survenue en 1507, jouer Le Mystère de Saint-Quentin3 :
(F0 38 v°) : Au Roy Herode, Pastoureaux et autres, en nombre de 22 personnes et plus, et où estoit Moulinet de Vallenchiennes, cedit jour, au soupper « Au Cherf », à l'ordonnance de Mess" Eschevins, donnét : 70 s.
Ainsi, présence d'un de nos grands Rhétoriqueurs, manuscrits empruntés à Amiens, où ils avaient servi à la représentation de l'année précédente, en 1500 3, machinistes mandés à gros frais de Chauny, tout atteste, entre le Hainaut bourguignon et notre Picardie royale une vie littéraire commune, que notre temps a vu se continuer, en dépit de la frontière, par l'existence d'une môme troupe théâtrale jouant successivement à Valenciennes, Maubeuge et Mons4. Observation importante pour la constitution de cet « Atlas littéraire de la France » qu'il faudra bien donner un jour en parallèle à Y Atlas linguistique.
Gustave Cohen.
Professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg.
1. Je dis picard, car c'est bien ce dialecte que parle le Hainaut, et non le wallon comme dans les actuelles provinces de Namur et de Liège.
2. Molinet était né en 1435 à Desvres, près Boulogne-sur-Mer (cf. Ph.-Aug. Becker dans Zeilschrift fur romanische Philologie, t. XXVI, 1902, p. 650) et mourut en 1507. Le 6 avril 1510, les Confrères de Saint-Quentin furent autorisés à jouer, durant huit jours, sur le marché de Mons, la Passion de Saint-Quentin (G. Cohen, Notes sur le Mystère de Saint-Quentin, dans Romania, 1910, p. 92-93).
3. Cf. Petit de Jullcville : Les Mystères, Paris, Hachette, 1880, in-8, t. II, p. 77.
4. « La troupe du théâtre de Mons, m'écrivait l'archiviste Poncelet, le 30 mai 1913, va donner chaque semaine une représentation à Maubeuge, depuis environ vingt-cinq ans ; de 1880 à 1890 environ, il y a eu aussi des relations entre le théâtre de Mons et celui de Valenciennes ».
Les travaux de MM. Camille Jullian, Bédier, Marignan, Tavernier, etc., ont contribué à nous donner du chef-d'œuvre de notre épopée une notion sensiblement différente de celle qui était familière à nos aînés, et qui est encore acceptée par les auteurs de manuels. Loin de voir dans ces 4 000 vers le produit fruste et instinctif du génie féodal, on est maintenant enclin à y reconnaître les caractères génériques d'une composition savante, lentement élaborée. Ce n'est pas, assurément, le hasard qui y a inscrit les noms sacrés d'Homère et de Virgile (vers 2 616). Ces noms étaient connus des contemporains de Turold ; ils jouissaient d'une célébrité qui, en ce qui concerne le second, était même nuancée de respect dévotieux. D'autre part, non content de s'être préparé par des lectures classiques à la tâche difficile, mais glorieuse, de chanter la « Douce France » et ses fils, vaillants et pieux, l'auteur, on l'a démontré, avait puisé largement aux sources historiques. Écrivant, selon les meilleures vraisemblances l, après la première croisade, il avait trouvé des renseignements précieux dans les historiens de cette grande expédition, où s'étaient affrontées, comme dans son récit, deux civilisations en même temps que deux fois religieuses. Maints détails, choisis d'ailleurs par lui avec un rare discernement, se retrouvent dans les descriptions de Tudebeuf, d'Albert d'Aix, etc. Ils se rapportent aux mœurs, aux institutions, à la manière de combattre des Orientaux. D'autres détails semblent, à n'en pas douter, provenir des vies de saints, et on a pu soutenir que le martyre de Roland, en dépit de la desmesure du héros chrétien, était conçu et traité dans des formes peu dissemblables de celles qui sont familières à nos hagiographes.
Il restait, pour achever de tracer une vue panoramique de l'érudition du poète, à se demander s'il n'avait pas été chercher dans la latinité profane des siècles antérieurs (héritière, moins indigne qu'on ne le pense, de celle de Rome) des modèles littéraires, d'autant plus vraisemblables qu'il s'agissait d'œuvres écrites pour une classe
1. Je me rango ici à l'opinion do Ilermann Suchicr et aussi de MM. Marignan et Tavernier.
de lecteurs, dont lui-même sollicitait la bienveillante curiosité.
Dans cet ordre de recherches s'est particulièrement distingué M. W. Tavernier. S'il avait fait preuve d'un sens critique aussi aiguisé et d'une prudence aussi soutenue que son zèle et sa patience ont été inlassables, il aurait rendu superflue la tache à laquelle je m'applique ici. Je n'en veux qu'une seule attestation ; mais elle me paraît décisive. Ayant à s'occuper du rapport très certain du Waltharius, ce curieux poème latin dont la date est encore incertaine ', avec nos chansons, et particulièrement avec le Roland du manuscrit d'Oxford, M. Tavernier ' n'y va pas par quatre chemins. Il affirme : 1° que le Carmen de Proditione Guenonis 3 est à la source du texte français ; 2° que le Carmen « en gros et en détail dépend du Waltharius » (p. 58). Pas un instant il ne lui vient à l'esprit de se demander si d'autres versions n'ont pas circulé avant la date, relativement tardive, à laquelle remonte l'œuvre de Turold et si elles n'ont pas pesé sur la composition de celle-ci. En vain cherche-t-on, d'autre part, n'importe quel essai démonstratif, nous convainquant de l'antériorité du Carmen par rapport au texte français. Dans ces conditions, on ne peut s'attendre à un exposé qui nous rassure et nous persuade. En fait, celui de M. T. ne consiste qu'en une série d'affirmations, très péremptoires, et en un certain nombre de rapprochements, dont il me coûte d'autant moins de déclarer que quelques-uns m'ont paru significatifs, que je les avais faits aisément de mon côté, à une date où, étudiant d'assez près le Waltharius 4, j'ignorais l'existence du travail de M. Tavernier.
Ce qui frappe tout d'abord, dans ce travail, c'est l'indifférence de son auteur pour les constatations d'ordre philologique. Comparant minutieusement, comme il s'y applique, le Waltharius et le Carmen, il aurait dû se demander si le soi-disant imitateur (pour ne pas dire copiste) n'avait pas dû emprunter quelques images, quelques tours, quelques mots de son modèle ". Or le résultat d'une enquête poursuivie de ce côté l'aurait assurément engagé à plus de circonspection dans
1. Voyez mon article de la Revue Historique, t. 127, p. 2; Le Français a la tête épique, p. 143 et suiv.
2. Zeitschrift fur franzôsische Sprache und Litteratur, t. XLII (Abhandlungen), p. 41 et suiv.