‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 50 sur 276 · Edité par G. Paris, Romania, t. XI, p · texte numérisé non relu

Edité par G. Paris, Romania, t. XI, p

4. Mes premières recherches sur le Waltharius datent de 1915. En 1917 j'ai publié mon article de la Revue Historique, fruit d'un enseignement fait à la Sorbonne en 1916-17. Et ce n'est que rentré en Belgique, longtemps après l'armistice, que j'ai eu sous les yeux l'article de la Zeitschrift, publié en 1914 et qui n'était pas encore en ma possession à Liège au début de 1920 (la Bibliothèque Royale a bien voulu le mettre à ma disposition). Au surplus on verra bientôt à quel point nos méthodes et nos vues diffèrent.

5. Les rares ressemblances de forme qu'indique M. T. lui sont suggérées par une comparaison littéraire des situations, des motifs épiques, des héros, etc. Elles se réduisent à quasi rien. C'est le iram convertit in ipsum du v. 1050 du W. qui aurait dicté à l'auteur du Carmen son vers 135 : Irarum causas in eum con-

fcefl déductions littéraires. Rien qui ressemble moins à la sobriété élégante et à la facilité imagée de l'auteur du WaUharius que les 482 vers « encombrés de baroques développements de rhétorique et de calembours » (Bédier) en quoi consiste le Carmen ', Il y a même comme un parti pris de dénommer différemment les hommes et les choses dans ce long morceau amphigorique, où duces = guerriers, où patricios = les chefs (les pairs), où dominari est construit avec le datif, où on lit fuit cura redire (20), mais où l'original français se trahit surtout par des mots comme tractans (26), judicare, judice, judicium avec le sens de l'anc. fr. jugier (39, 203, 204); probus = proz (143-4; 176; 422) ; par des tours comme vult brève detur (62), luce carere metus (426), des transpositions de sens : l'egionem (225) = roïon, État ; in certarnine = à l'envi ; peut-être spaciari = se reposer (89), etc.

En ce qui concerne les analogies littéraires entre le WaUharius et le Carmen, il y a tout au plus à retenir deux ou trois faits parmi ceux que M. Tavernier a laborieusement groupés. On éprouve une véritable gêne d'engager une discussion sur plusieurs des points de sa démonstration. Voit-il figurer des deux parts douze guerriers (ceux qu'assemble Gunther et les pairs de Charlemagne), aussitôt d'affirmer « que le nombre de douze a été donné par le premier texte au second » p. 50). Comme si M. Kurth n'avait pas retrouvé ce chiffre fatidique de guerriers, dans un emploi identique, dès l'époque mérovingienne ! " Ailleurs il se fonde sur le vers 267 du Carmen pour risquer les rapprochements les plus bizarres :

Samson Turpinus Oliverus Gero Gerinus.

Samson rappellerait le Randolf de l'autre poème. N'y a-t-il pas un a et un o des deux parts? J'ai honte d'insister.... Gero, mais c'est le Gerwitus du plus ancien ouvrage, dont Gunther et Hagen sont, avec Gautier l'Aquitain, les héros ! Roland joue du cor ; mais Gautier en possède un également ! De part et d'autre il y a deux personnages féminins3. A Ospirin la païenne correspond Bramimonde, à la

vertil. C'est lo saeva cupido du long monologue de Hagen, essayant de détourner son neveu du combat mortel, qui serait à la source de ce vers (165) : O scelus l o livor ! o fraus ! o ceca cupido l Le gémit du v. 450 du Carmen proviendrait de l'endroit, où Gautier, vainqueur des onze combattants, s'afflige de les avoir voués à Orcus:

...Ad truncos sese convertit amaro...

Cum gemitu....

On voit, par ces exemples, en quoi consiste l'argumentation philologique de M. T.

1. G. Paris n'est guère plus favorable, lorsqu'il parle du texte (Romania, XI, 465), « avec son langage contourné et ses puérils tours de force ».

2. Histoire poétiquo des Mérovingiens. Cf. G. Paris, dans Romania XI, 408. 'S. En fait, l'observation ne s'applique qu'au poème français, où d'ailleurs

Aide joue un rôle infiniment plus effacé ; le Carmen, qui en serait la source, l'ignore.

fiancée de Gautier, la fiancée de Roland. Il est vrai qu'Aide est chrétienne comme tout le poème français, tandis que l'atmosphère de paganisme du poème latin enveloppe aussi la belle et fière Hildegonde ; que la complice du rapt dont s'accompagne la fuite de son liancé ne ressemble guère à la douce sœur d'Olivier. Mais qu'importe tout ceci, puisque le compte y est et que le diptyque féminin se retrouve dans le poème carolingien ! Et je ne veux pas m'arrcter à discuter des lieux communs de l'épopée, comme les retours de guerre, les descriptions de combats, la livraison d'otages, etc. Ce que M. Tavernier a écrit, à cet égard, pourrait s'appliquer tout aussi bien à la Chanson de Guillaume qu'au Roland ; l'imagination épique ne prend pas la peine de varier beaucoup ni ses thèmes généraux, ni ses motifs particuliers, ni, hélas, son vocabulaire.

J'exclus enfin des rapprochements forcés comme celui qui est fait entre Charlemagne et Attila (p. 58), ou encore (p. 51) entre Hagen et Olivier, dont le « compagnonnage » avec Gautier, d'une part, et Roland de l'autre, conduit à des effets si dissemblables. A plus forte raison ai-je été surpris de voir exhumer ce Galter de Vllum, qui, sous la plume complaisante de M. Tavernier, va devenir Galter le Hun, sans doute parce qu'il est... aquitain. Il est à peine utile de remarquer que, dans l'état actuel de nos connaissances, ce personnage énigmatique ne nous apporte aucune sorte d'éclaircissement.

Par ces exemples triés à l'avantage de la thèse parmi un plus grand nombre, on voit combien est fragile l'appui dont se contente la judiciaire de l'érudit allemand. J'ajoute que le texte français du Roland en offre de plus solides. Encore fallait-il ne pas s'attacher presque exclusivement à la description des combats, où le style épique laisse peu de jeu à l'imagination et contraint l'écrivain à des répétitions fatigantes, quels que soit son désir d'invention et son instinct de renouvellement. Le poète de Roland n'échappe point à la monotonie qu'engendre, à la longue, ces récits peu variés de corps à corps, où presque toujours le guerrier vainqueur « trenchet le piz » ou « trenchet la teste » au vaincu, ou « el cors li met » la lame avec le gon fanon l,

Je voudrais donc m'abstraire de cette partie de l'œuvre ~, pour envisager celles qui ont été précisément négligées par M. Tavernier

1. Voyez trenchez le piz (1200), trenchet le cœr (1278), fiert el piz (1294) : trenchet le cors (1327, 1372, 1543, 1604) ; el cors li met (1228, 1248, 1285, 1306, 1578, etc.) ; enz el cors li enbat (1266). Les exemples de l'escut li freinst, sont encore plus fréquents : 1199, 1227, 1247, 1270, 1276, 1283, 1292, 1305, 1314, 1354, soit 10 en cent cinquante-six vers du Roland

2. Evidemment, les rapprochements que fournissent les vers 1018-19 (= Roland, 3 616-18) et 979-81 (= Roland, 1960-2 ; comp. 1956), ne sont pas négligeables. Toutefois il serait imprudent de s'y attarder. C'est ainsi que la mention du poumon aux v. 776-7 de W. et aux vers 1 276-8 de R., dont argumente M. T., n'est pas aussi exceptionnelle qu'il le croit dans l'épopée. On la retrouve notée

Mlles touchent, il es1 vrai, à un domaine moins accessible à l'observation courante, et c'est peut-être la raison pour laquelle on s'en est moins occupé jusqu'ici. Dans le vers 1223 de la chanson semblent se repe cuter de lointains échos :

Enquoi perdrat France dulce s'onor *.

dit un Sarrazin imprudent, frère de Marsille, et ce mot lui coûte la vie. Mais tout un développement dans le Waltharius, se rapportait déjà à une pensée identique ; Gunther, ayant en vain sacrifié les plus vaillants de ses, hommes, s'adresse à Hagen et essaie de l'entraîner au combat ; il lui représente la honte qui résultera pour tout le peuple de l'échec pitoyable d'une expédition où, à douze contre un, ils n'ont pu vaincre ; on leur demandera compte, dans les familles, de ces morts inutiles, et l'affront se perpétuera jusqu'aux temps futurs, puisqu'il aura suffi d'un seul homme pour déshonorer le caput orbis. C'est bien — la critique allemande en est d'accord — de l'empire de Charlemagne, présent à sa pensée et se dessinant déjà pour le héros à travers les brumes d'une époque barbare, que le poète a, ici, fait entrevoir la grandeur. Si Gunther, doué d'une sorte de divination, l'évoque, c'est, dit-il, parce que pour un cœur de Franc (j'allais dire de Français)

...magis, ut mihi quippe videtur, Yerha valent animum quant facta nefanda movere (1080-1).

Et d'ajouter avec l'accent du désespoir :

Dedecus at tantum superabit Francia nunquam! (1085)

On n'a pas attaché à ces vers l'importance que leur conférait l'épisode tragique où ils figurent, pas plus d'ailleurs qu'à cet autre passage où je crois avoir démontré2 que résidait une allusion directe à notre langue. Un compatriote de race et de langue sly trahit, sans trop se soucier, au surplus, de la couleur locale ni du ton véritable d'un

dans Aliscana 377-8, avec une quasi-identité dos termes employés dans W. :

L ux'c.i taurino contextum tergoro litrnum Et trespercha son vermel auketon Dif fidit oc lumeom tondent pulmontm resedit. (Et) li enbati el cors dusqu'el polmon

1. Déjà le vers 1 194 exprime la même prétention, et le châtiment est tout aussi prompt.

2. Le Français a la têle épique, p. 147. Mais il est bien d'autres rapprochenu -nts plus suggestifs que ceux do M. T., et qu'il eût valu la peine do faire entre W. el 1rs chansons do la première époque. L' inclita Francia du vers 582, certains propos échangés, dans leur verdeur, entre les combattants, la description des armes et des coups portés, celle des chevaux montés par les guerriers (par ex. 759 le « balzan », qui rappelle littéralement une monture analogue dans Ermold te Noir, I. 405, si tous deux ne dérivent do Virgile, Aen. V, 565), tout nous invite à des parallèles, que ce n'est pas le lieu d'instituer.

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