I.anson. — Mélanges
poème à demi-barbare. Mais que l'on se reporte à notre plus belle chanson de geste, et on y trouvera, pour la première fois en français, l'écho fidèle des mêmes préoccupations, infiniment plus nobles que celles qui consistent à abattre un guerrier de son cheval ou encore à faire un joyeux butin. C'est à l'honneur français que pensera Roland, lorsqu'il refusera de sonner du cor :
En dulce France en perdreie mun los ... ne placet Damnedeu Que mi parent pur mei seient blasmet, Ne France dulce ja cheet en uiltet !
De même, lorsqu'il a découvert le corps mutilé de Roland, Charlemagne s'écrie :
Cum decarrat ma force e ma baldur !
Nen aurai ja ki sustienget monur !
Et il voit en imagination, comme Gunther, ce qui adviendra après son retour à Aix :
Vendrunt li hume, demanderont noueles
Si grant doel ai...
De ma maisnee, ki por mei est ocise...
Or, c'est déjà ce qu'exprime, en des termes à peu près identiques, le poète latin :
... domum si venero tecum
Nonne pudet sociis tôt cognatisque peremptis
Et la différence des situations ne constitue qu'une faible entrave à l'expression d'un même sentiment collectif.
Déjà dans les passages signalés, un élément moral se mêle aux préoccupations présentes des héros. Leurs actes s'interprètent en fonction d'une notion de la vie sociale, vis-à-vis de laquelle ils sont solidaires. Le même intérêt gît dans l'un des rares passages relevés par mon devancier, et la littéralité des mots vient encore renforcer la similitude de la pensée. C'est, à propos de ces otages, deux fois proposés à Charlemagne dans la chanson, à trois reprises offerts dans le poème, l'étrange réflexion, si barbare de sens, mais si conforme au génie primitif, qui est mise de part et d'autre dans la
bouche de celui qui livre (ou qui conseille de livrer) ces otages, appartenant aux plus nobles familles :
Obsidibusque datis censum per- S'en volt ostages et vos l°n enveiez
[solvere iussum
Hoc melius fore quam vitamsimul Enueiu(n)s i les fdz de noz muil-
[ac regionem lers.
Perdiderint natosque suos pariter- Asez est melz qu'il i perdent le
que maritas (24-26). cbeiï1
Que nus perduns l'onur ne la deintet,
Ne nus seiuns conduiz à mendeier (40, sv.J.
Mais jusqu'ici c'est le point de"*vue collectif2 qui a prédominé.
Un sentiment individuel, au contraire, se fait jour dans un autre épisode. Sans doute il se mêle favorablement à des vitupérations, devenues banales dans la bouche des héros anciens. Ceux-ci exhalent leur rage dans le combat ; mais que l'on puisse noter tel propos violent, même injurieux, dans Waltharius et Roland, cela n'a pas grand prix, puisque les héros d'Homère et de Virgile sont déjà prodigues de ces menaces et de ces défis réciproques. En revanche, lorsque Charlemagne dit un dernier adieu à son neveu, lorsque celui-ci parle à son épée, nous avons chance de trouver des exemples d'une filiation, qui n'est pas négligeable. Je me borne à noter qu'à cet égard le Waltharius est singulièrement pauvre. Le thème prêtait-il moins que d'autres à une « déploration »? Le fait certain, c'est qu'à part les vers 372 et suivants, où Ospirin ne sait cacher son dépit de la fuite du héros etde sa compagne, et les vers 857 et suivants, où, en termes d'une emphase sentant l'école, Hagen déplore à l'avance le sort réservé à son neveu Patavrid, on ne trouve rien dans Waltharius qui puisse se comparer aux cris jaillis du cœur de Roland ou de l'âme profondément troublée de son impérial maître.
Mais puis-je rester indifférent à une analogie plus saisissante ? C'est celle des vers 1957 et suivants, d'un côté, et de l'autre, 978-80. Ici le héros, aux prises avec l'un de ses plus rudes adversaires, reprend des forces nouvelles dans la volonté bien arrêtée de ne pas fournir à l'épouse de celui qu'il combat la vanité d'un triomphe dont elle se parerait. Or, dans la vieille chanson française, Olivier, l'aller
1. L'exagération même do sa formule est très significative ;on sent quo nous sommes ici assujettis à une tradition que j'étudierai ailleurs :
En ho<Iie imperii veslri cecidisse columne .\oscilur
2. Collectif aussi est le sentiment d'affliction, do regret ou d'espérance, qui s'empare des Français éloignés par la guerre de la « dulec France i. On l'a déjà à deux reprises dans W (60, 600) et, détail essentiel, c'ost à un Franc qu'un Aquitain dira :
Concupiens patriam dulcenique revisere gentem
ego de Roland, agit exactement de même, mû par la même préoccupation, dont on confessera qu'elle est peu banale :
Et super assistens pectus conculcat Brandist sun colp, si l'ad mort
et inquit : abatut.
En pro r.alvitio capitis te vertice Et dist après : païen, mal aies tu.
fraudo,
Ne fiât ista tuae de me jactantia Ne a mulisr, n(e)adame qu'aies
sponsae veùd
v iV'en uanteras el règne dunt tu fus.
Ailleurs encore, le poète français semble avoir été influencé par l'auteur du Waltharius. Et c'est lorsqu'un avertissement nocturne met son héros en garde contre un danger qui menace le roi dans le poème latin, l'Empereur dans Roland. Certes le motif est vieux et usuel; mais les rapports de mots s'ajoutent à celui qu'évoque l'idée :
Ut mihi praeterita portendit visio ... altre avisiun suniat.
[nocte, El destre braz li morst uns urs si
Visum quippe mihi te colluctarier
[urso.
Qui post conflictus longos tibi mor-
[dicus unum
Crus cum poplite ad usque fémur
decerpserat omne (621; 623-25).
mais (725, 727).
On peut, enfin, se demander si, dans le vocabulaire même, les points de ressemblance manquent totalement entre les deux écrits. Mais qui ne devine à quelles objections, en tout cas à quels doutes loyaux se heurte une comparaison, toujours vétilleuse et qui le restera tant qu'on n'aura pas écrit cette histoire de la langue latine au moyen âge, dont une nouvelle édition du Glossarium de Du Cange est le prélude nécessaire. J'ai déjà mentionné la répétition du dulcem gentem (patriam) dans Waltharius ; mais l'argument n'est pas d'un grand poids philologique, puisqu'il y a Virgile au bout (dulces Argos), que Guibert de Nogent dira" dulce solium, etc. L'emploi de regiunem (25) a été également signé ; mais la chanson de Roland ne prête à aucun parallèle. Il est donc plus sage de s'en tenir aux constatations précédentes ; elles mettent, ce semble, hors de doute la parenté du Waltharius avec notre plus ancien document épique.
M. Wilmotte.
Professeur à l'Université de Liège.
XVIe SIÈCLE