SONNETS CHRÉTIENS INEDITS DE LANCELOT DE CARLE, ÉVÊQUE DE RIEZ
On ne sait pas assez qu'il existe au xvie siècle tout un vaste courant de poésie religieuse. Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, une poésie protestante, qui va des Psaumes de Marot à la Semaine de Du Bartas et aux Tragiques de d'Aubigné. C'est encore une poésie catholique, moins riche assurément et moins originale, mais qui compte parmi ses représentants les plus fameux champions de la Renaissance païenne : Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Desportes.
C'est à ce dernier groupe qu'appartient Lancelot de Carie, aumônier du roi, évêque de Riez1. Ce « docte prélat »2, qui sut le grec, qui traduisit avant Peletier une partie de YOdyssée, avant Amyot une partie d'Héliodore, et qui cultiva parallèlement la poésie latine, italienne et française, se fit dès l'origine auprès de Henri II le dévoué protecteur des poètes de la Pléiade. Plus tard, lorsque la mort du roi l'eut fait renoncer à la cour, dans la retraite de son diocèse il s'occupa de poésie sacrée.
Il publia d'abord, en le dédiant « au Roy » [Charles IX], VEcclesiaste de Salomon, paraphrasé en vers françois, avec quelques sonnets chrestiens (Paris, Nicolas Edoard, M.D.LXI). Cette version de VEcclésiaste est en quatrains (décasyllabes à rimes plates). Trois séries de sonnets la suivent : 1° les Heurs chrestiens, dix sonnets 3, commençant par le mot Heureux... et qui célèbrent les béatitudes des vrais croyants ; 2° six sonnets réunis sous ce titre : Oraisons à Dieu, pour chasser la discorde ; 3° enfin, deux sonnets intitulés Exhortations.
En 15G2, l'évcque de Riez fit paraître, en l'adressant « à Monseigneur le duc d'Orléans », le Cantique des Cantiques de Salomon, para-
1. Sur Lancelot de Carie, cf. la notice de G. Colletet, publiée avec notes et appendices par Tamizey de Larroque dans la Collection méridionale (1873), t. IV, p. 5-50, et la savante étude de M. Emile Picot dans ses Français italianisants au XVIe siècle (1906), t. I, p. 235-249.
2. Ainsi le qualifie Joachim du Bellay, dans un sonnet qu'il lui dédie (Œuvres poétiques, cdit. Chamard, t. II, p. 229).
3. Et non quatorze, comme le dit par erreur Tamizey de Larroque.
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phrasé en vers françois (Paris, Michel de Vascosan, M.D.LXII), — et quelque temps après, dédiés « à Madame » [Marguerite, sœur de Charles IX], les Cantiques lie la Bible, mis en vers françois, plus deux Hymnes, que Ion chante en l'Eglise (Paris, Michel de Vascosan, M.D. LXII). Le Cantique des Cantiques est, comme YEcclésiaste, tout entier en quatrains ; les Cantiques de la Bible sont en rythmes variés. Quant aux deux Hymnes, en quatrains également, ce sont le Veni creator et le Te Deum\
Est-ce là tout ce qu'a produit Lancelot de Carie en fait de poésie sacrée? Une lettre de lui, datée de Riez (17 sept. 1560), lettre qu'a publiée Tamizey de Larroque, fait allusion à des sonnets qu'il avait communiqués au cardinal de Lorraine : « Ce m'est un grand heur, lui dit-il, que mes vingt sonnetz vous ayent esté agréables, et me le sera encores plus si les aultres vingt que je vous ay envoyez trouvent pareille faveur envers vous2. » De ces sonnets, une vingtaine — exactement dix-neuf — ont vu le jour l'année suivante à la suite de YEcclésiaste (1561). Mais que sont devenus les autres?
J'en ai retrouvé précisément vingt dans un manuscrit du xvie siècle, que conserve la Bibliothèque de Valence3. Ce manuscrit, d'une belle écriture, contient diverses poésies de Marot, Sagon, Marguerite, Des Périers, Du Bellay, Magny, Ronsard, etc. Il s'ouvre justement par les sonnets de Carie : Sonnetz chrestiens de levesque de Biez a la Boyne mère du Boy*. Ces sonnets occupent les feuillets 1 r°-10 v°, à raison d'un sonnet par page. Dix-sept d'entre eux sont inédits ; les trois autres ont paru dans le volume de 1561 : à savoir, le premier, Oraison à Nostre Seigneur, à la suite de l'épître « au Roy » ; le second et le vingtième, à la fin du recueil, sous le titre Exhortations.
Comme tous les sonnets publiés en 1561, les sonnets inédits présentent cette particularité que les tercets en sont invariablement construits sur deux rimes, d'après le type ÇDC-DCD. Quelle que soit leur valeur intrinsèque, il y a, si je ne me trompe, intérêt à les reproduire. Je transcris donc ces vingt sonnets conformément au manuscrit, mais en ajoutant les apostrophes et la ponctuation. Pour les trois sonnets parus dès 1561, j'indique en note les variantes. Aux endroits où le texte est fautif, je présente aussi quelques corrections.
Henri Chamard.
Professeur à la Faculté des Lettres
de l'Université de Paris.
1. Les trois opuscules de Lancelot de Carie, qui manquent à la Bibliothèque Nationale, sont réunis dans un volume que possède la Bibliothèque de la Sorbonne, sous la cote R. ra. 253.