‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 63 sur 276 · Œuvres complètest édit. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Œuvres complètest édit. cit., t. I, p

' Las son. — Mélanges, 8

l'antithèse finale de la guerre et de la paix, de la glace et du feu ; mais il a gardé l'idée, quelques expressions de l'idée et surtout le mouvement du sonnet, pour peindre seulement la tête de Cassandre et la partie visible de son buste décolleté. En revanche, dans la Fantaisie, voici comme il décrivait ses charmes cachés :

Mais quand la nuit venait le jour troubler, Lors je sentoy mon plaisir redoubler, Vous voyant seule en vostre chambre nue, Montrer la jambe et la cuisse charnue, Ce corps, ce ventre et ce sein coloré, Ainçois ivoire en œuvre élaboré, Où j'avisoy une et une autre pomme, Dans ceste neige aller et venir, comme Les ondes font se jouant à leur bord, Quand le vent est ne tranquille ne fort.

Mais ici nous sommes loin du chaste Pétrarque. C'est au sensuel Arioste, peintre d'Alcine et d'Olympie, que Ronsard emprunte lignes et couleurs, notamment la double comparaison des pommes et des ondes, qu'il reprendra si souvent :

Due pome acerbe, e pur d'avorio fatte Vengono e van, corn' onda al primo margo Quando piacevole aura il mar combatte \

Ainsi donc, avant 1550, dans les pièces où il pétrarquisait, Ronsard pratiquait déjà ce mélange, ou ce parallélisme de deux inspirations si diverses, qui caractérise le recueil des Amours de 1552, et montrait déjà une préférence marquée pour la seconde, celle d'Arioste et des poètes voluptueux de la même époque. Il accentuera cette manière les années suivantes, au point d'éliminer totalement celle des « admirateurs de chasteté, qui morfondus petrarquisent2 », et de nous présenter Cassandre reposant toute nue sur les bords de la fontaine Bellerie au sortir d'un bain3, ou de décrire « les beautez de s'amie » au peintre François Clouet « dal capo al piede i ».

Paut. Laumomer,

Professeur de Littérature française à l'Université de Bordeaux.

1. Orl. fur. VII, st. xiv, portrait d'Alcine. Cf. le portrait d'Olympie au chant XI, st. lxviii et lxix, où paraissent sans voile « il ventre piano e quelle coscie bianche ».

2. Odelette à sa maistresse : Je veux aymer ardentement... (lre édit. des Meslanges, 1555 ; ach. d'impr. nov. 1554). Voir mon édition in-8 des Œuvres complètes, publiée chez A. Lemerre en 1919, t. VI, p. 227.

3. A la fontaine Bélerie : Je veus, Muses aus beaus yeus... (2e édit. du Cinqiesme livre des Odes, août 1553). Voir mon édition in-8, citée dans la note précédente, t. II, p. 424.

4. Elégie à Janet peintre du Roy : Pein moi, Janet, pein moi, je te supplie... (lre édit. des Meslanges). Voir mon édition in-8, t. I, p. 119. Sur cette pièce et a précédentej cf. Ronsard poète lyrique, p. 116, 458-460, 504-505.

LE TRAITE DE LA VICISSITUDE OU VARIÉTÉ DES CHOSES » DE LOUIS LE ROY ET SA VÉRITABLE DATE

Le plus ancien traité qui ait été consacré à l'histoire générale de la civilisation, est l'œuvre d'un Français, contemporain de Ronsard et de Montaigne, Louis Le Roy, disciple et biographe de Guillaume Budé, traducteur émérite des grands philosophes de l'antiquité et professeur de langue grecque au Collège Royal (1510P-1577). Il a pour titre : De la Vicissitude ou variété des choses en l'Univers, et concurrence des armes et des lettres par les premières et plus illustres nations du monde, depuis le temps où a commencé la civilité et mémoire humaine jusques à présent ; plus s'il est vray ne se dire rien qui n'ayt esté dict par avant : et qu'il convient par propres inventions augmenter la doctrine des anciens, sans s'arrester seulement aux versions, expositions, corrections, et abrégez de leurs escrits. Par Loys Le Roy dict Regius. Au Tres-chrestien Roy de France et de Poloigne Henry IIIe du nom. — A Paris, chez Pierre l'Huilier, rue Saint-Jacques, à l'Olivier, 1575. Avec privilège du Roy. (In-folio, 118 feuillets plus 4 feuillets liminaires.)

Or, ce livre, dont la place devrait être si considérable dans l'histoire de l'érudition et même de la pensée françaises, se trouve porter une date inexacte dans les ouvrages les plus récents, d'ailleurs fort estimables, qui ont eu l'occasion de s'en occuper. Comme cette erreur de date a entraîné des conséquences d'une portée évidente et qu'elle a enlevé à Louis Le Roy, sur des matières d'importance, ses droits de priorité, je tiens à éclaircir ici ce petit problème et à développer en même temps quelques considérations sur l'œuvre elle-même.

Louis Le Roy a été l'objet d'un sérieux travail, présenté comme thèse de doctorat es lettres en 1896, sous ce titre : Un humaniste au XVIe siècle. Loys Le Roy (Ludovicus Regius) de Coutances, par A. Henri Becker (Paris, Lecène, Oudin et Cle, in-8, vin-400 pages). La Vicissitude est étudiée, au cours de la cinquième partie de cette monographie (p. 243-281), avec justesse et clairvoyance. Cependant l'auteur a commis une méprise d'ordre chronologique qui a eu pour résultat, comme on

le verra plus loin, de diminuer singulièrement, et tout à fait à tort, le mérite de nouveauté que présentent certaines idées émises par Le Roy, parmi les plus originales de son livre. II nous expose comment le traducteur de Platon et d'Aristote paraît avoir été occupé de bonne heure par le dessein d'un grand ouvrage sur la Vicissitude des choses humaines.

Dès 1559, il s'en ouvre au cardinal de Sens, Jean Bertrand. Dans une lettre1 où il remercie le prélat de ses bienfaits, on voit comment il se propose, en un seul ouvrage, de raconter les vieilles institutions de la France ses usages, ses accroissements, et ensuite, de comparer les autres royaumes ensemble, d'étudier les causes de leurs changements et transformations.

Œuvre immense, dit-il, qui embrassera toute l'antiquité, tous les royaumes et empires, leurs débuts, leurs progrès, leurs ruines. C'est en lui adressant les Politiques d'Aristote tout récemment achevés, que Loys le Roy consultait le cardinal de Sens sur l'ambitieux projet qu'il venait de concevoir et qui ne devait être réalisé qu'en 1577, l'année même de sa mort. Ainsi l'idée de La Vicissitude est née en lui de l'étude d'Aristote. La Politique a été le point de départ de cette œuvre singulière, comme elle devait en être la meilleure préparation. Aristote a posé les bases de la théorie des conditions d'existence des sociétés : mais il est resté muet sur leur mode d'évolution. Regius vivait à une époque où les progrès accomplis devaient s'imposer à l'attention des bons esprits. Il ne pouvait manquer d'être sollicité par les questions qu'Aristote n'avait pas voulu élucider... Une fois placé à ce point de vue, il ne l'abandonnera plus : tous ses efforts vont se coordonner et tendre à réaliser le plan conçu dès 1559. Un projet de La Vicissitude est présenté en 1574 à Henri III qui l'approuve, et trois ans plus tard Regius a la satisfaction d'offrir au Roi, à son retour de Pologne, l'ouvrage terminé « comme un signe de joie et témoignage d'obéissance ».

Cela met donc nettement la publication en 1577, et telle est la date que M. Becker adopte partout 2.

Plus récemment, l'auteur d'un livre aussi neuf que savant, présenté comme thèse de doctorat es lettres, M. Roger Chauviré, a eu l'occasion, dans son Jean Bodin. auteur de la « République », d'évoquer La Vicissitude du professeur royal. En une note finale de l'important développement qu'il consacre à l'influence du climat, au cours de son étude de l'esprit des lois, tel que le formule La République de Bodin, il écrit ceci : « Dès le xvie siècle, on en sent la valeur. Louis Le Roy, De la Vicissitude, I, 6 (1579) s'inspire longuement de Bodin sur le même sujet. Quelques traits épars dans ses Politiques d'Aristote (1568) ne peuvent rendre douteuse l'antériorité de Bodin, assurée par le Methodus (1566). »

1. Déjà antérieurement, et dès ses débuts, Regius caressait le projet de ce livre. Voir une lettre à Pierre Bunel, 1542, et une lettre à Charles Lancelot, s. d. (note de M. Becker).

2. Pareillement dans sa Bibliographie des ouvrages de Le Roy, p. 390. Il cite le titre de La Vicissitude avec la date de 1577 et ajoute simplement : « cette date est celle queporte[ntj notre exemplaire et celui qu'a vu Brunet. L'exemplaire de la B. N. porte 1575; Niceron indique 1576. Ces trois dates se rapportent à la même édition ».

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