‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 64 sur 276 · DE LA VICISSITUDE OU VARIÉTÉ DES CHOS · texte numérisé non relu

DE LA VICISSITUDE OU VARIÉTÉ DES CHOS

Donc, M. Chauviré attribue formellement La Vicissitude à l'année 1579 et il suppose, en ce qui touche la théorie des climats, que Le Roy sYsi inspiré longuement de Bodin, dont la République avait été publiée en L576 (privilège du 12 août).

Et cependant, il ne saurait y avoir l'ombre d'un doute : le traité de Louis Le Roy parut en 1575, comme le prouve le titre que nous ■vons transcrit en commençant. Le privilège est daté du 10 mai 1575, et, d'autre part, l'auteur lui-même a pris soin de fixer avec précision les circonstances dans lesquelles son livre avait été élaboré et publié. Dans l'édition publiée sous la date de 1575, il spécifie qu'il avait fait communiquer « le premier projet et dessein » de son traité à Henri III, par le chancelier de Cheverny, « il y a environ trois ans »; cela nous place donc vers 1572. L'accueil favorable accordé par le prince à l'ouvrage ayant encouragé Le Roy à poursuivre son entreprise, il acheva le volume et put le présenter au monarque peu de temps après son retour de Pologne. Or, Henri III rentra en France au début de septembre 1574. Cet événement se trouve clairement visé dans la dédicace de La Vicissitude adressée au souverain. « Je prie donc le mesme Dieu éternel — écrit l'auteur en terminant ce morceau — qui vous a puissamment defYendu au mylieu des périlz de la guerre, et gardé entre tant de nations estrangeres par si longues distances de chemins, vous rendant sain et saulve en vostre pays et royaume naturel, qu'il persévère aussi vous assister en la continuation d'entreprises tousjours plus haultes, lesquelles soient à son honneur et à vostre avancement, au bien de la France et utilité commune de la Chrestienté. » Ainsi tout concorde : circonstances de l'achèvement du livre : fin de 1574 ; date du privilège : 10 mai 1575 ; date mise au bas du titre : 1575.

Regius a pris soin, dès les premières lignes de son ouvrage, de bien marquer que son entreprise historique « tant haulte, longue et difficile » n'avait encore été tentée par personne. Il est évident que le lecteur royal en langue grecque et Jean Bodin, poursuivant vers le même moment des enquêtes d'ordre historique et politique assez voisines l'une de l'autre, ont pu se trouver amenés à faire figure de rivaux. Il en résulte que la fixation précise des dates de publication offre, en ce qui concerne leurs ouvrages, un intérêt véritable. C'est chose faite. Je n'ai pas à instituer ici une comparaison de leurs doctrines respectives. Ce qu'il suffira d'indiquer ici sommairement, c'est l'originalité profonde et indiscutable du dessein général et des vues historiques de Louis Le Roy. Son œuvre, beaucoup trop oubliée, mérite une place spéciale dans le tableau d'ensemble de l'historiographie française. Il peut être considéré comme le fondateur de l'histoire de la civilisation et même, à bien des égards, de la conception moderne de la philosophie de l'histoire. Le vaste projet qu'il a mûri pendant trente-cinq ans et qu'il a su mener à son plein accomplissement, fait le plus grand honneur à ce noble esprit, à sa culture singulière, à ses

idées généreuses et indépendantes. Il est souverainement injuste que son nom ne soit pas prononcé dans nos histoires littéraires. Cent ans avant Bossuet, il a composé un véritable Discours sur V histoire universelle, assurémentplus compréhensif et plus libre que celui du xvne siècle, et où chacune des nations du monde a trouvé, à son tour, l'équitable appréciation de son rôle '. La succession des empires y apparaît, dessinée avec une force et souvent aussi une éloquence qui vont de pair avec l'ampleur du sujet. Il faudrait tout citer du remarquable développement consacré à la croissance et à la grandeur de Rome, dont on ne saurait trop priser l'énergique concision. La répétition de « Il (Dieu) permeit » donne à ces belles pages une unilé et un mouvement qui devraient leur valoir de figurer dans nos anthologies, du xvie siècle, auxquelles, par un inexplicable ostracisme, quelques pages de Louis Le Roy manquent jusqu'à ce jour.

Ce fut luy qui favorisa continuellement les Romains par terre, par mer, en guerre, en paix, contre les Italiens, contre les Grecs, contre tous les étrangers et barbares, donnant moyen d'ajouter trophées à trophées, triomphes à triomphes, conquestes à conquestes des royaumes Bubjuguez, nations assubjecties, isles et terres fermes asservies, qui se rangèrent à l'abri de la grandeur de cest empire. Que par un seul coup Antioque leur cedast l'Asie. Que les Carthaginois, par une seule défaicte perdissent la Lybie. Que Pompée à une boutée et un seul voyage leur conquist l'Arménie, le royaume de Pont, la Surie, l'Arabie, les Albaniens, les Iberiens, et jusques au mont de Caucase et aux Hyrcaniens, et à l'Océan qui* environne le monde, par trois diverses fois et en trois divers lieux, le veist victorieux : reprimast et rembarrast les Nomades en Afrique... 11 permeit qu'Alexandre le grand mourust avant que s'acheminer vers Occident, lequel eslevé par plusieurs grandes victoires et glorieuses conquestes, commençoit desjà à lancer les rais flamboyans de ses armes jusques en Italie. Telement que tous ces empeschemens destournez par la permission divine, les Romains eurent moyen de croistre et d'establir avec le temps un Empire de plus grande estendue par terre et par mer, que nul autre dont y ait mémoire, et duquel Plutarque admirant l'incomparable puissance, au règne de Trajan, pensoit vertu et fortune, lesquelles ordinairement n'accordent guères, avoir de commun accord achevé le plus grand et le plus beau chefd'œuvre qui fut oneques entre les humains.

Il est à remarquer que les destinées de la nation juive ne jouent à peu près aucun rôle dans cet exposé. Par contre, tous les aspects de la civilisation, qu'il s'agisse de la philosophie, des langues, des lois, des lettres, des arts, des sciences pures et appliquées, de la médecine,

1. Le livre IX contient, par exemple, « la suyte de la religion et puissance des Mahométistes : comme des premiers Turcs, Corasmiens, Tartares, du Soldan, de l'Othoman, du Sophi : où est faitte mention des Estats du grand Cham de de Cathai, du Roy de Narsingue, du Moscovite et du Pretejan pour estre commencez et accreux lors, jaçoit quils ayent autres religions. » Le pays des « Brachmanes » n'est pas oublié.

2. Nous croyons pouvoir substituer ici qui à qu. Nous citons d'après notre exemplaire de 1575.

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de l'industrie, de l'art militaire, de la géographie, de la navigation, etc., occupenl à travers les douze livres de Le Roy, une place particulière1. i onsidérations variées qu'il formule à leur sujet sont empreintes d'une rare intelligence. Un savant connaisseur des choses de l'imprimerie a pu citer les pages consacrées à cet art par Regius en les qualifiant de « sommaire parfait des opérations diverses de l'imprimeur ». Il en admire la précision technique et digne d'un praticien et en fournit ensuite un commentaire détaillé et attrayant2.

La compétence de notre auteur s'étend ainsi aux matières les plus diverses. Suivant les habitudes de son temps, quand il se trouve insuffisamment documenté sur un sujet, il ne se gène pas pour demander à autrui les informations qui lui manquent. C'est ainsi que nous avons découvert, chez lui, un emprunt qui n'avait jamais été signalé jusqu'à présent. La plus grande partie du livre onzième qui offre une comparaison de l'armée moderne « avec la « militie ancienne grecque et romaine » est prise dans l'ouvrage si remarquable de Raymond de Fourquevaux : Instructions sur le faict de la guerre extraictes des livres de Polybe, Frontin, Vegece, Cornazan, Machiavelle et plusieurs autres bons autheurs (Paris, 1548). Ce traité, plus connu sous le titre de la Discipline militaire et traduit en plusieurs langues, a eu un grand nombre d'éditions au xvie siècle. Il est partout attribué à Guillaume du Bellay, alors qu'il est l'œuvre certaine du seigneur de Fourquevaux 3. Il est vrai que Regius a connu aussi, pour son propre compte, le même traitement et que Thevet et d'autres ont largement exploité ses œuvres.

Mais ce qui devrait valoir à Louis Le Roy une place particulière dans l'histoire de la pensée française, c'est l'élévation et la justesse de ses vues scientifiques. Il a eu le grand mérite d'arriver à une conception de la science, qui est encore la nôtre. Il suffira de citer ici le résumé qu'il a fait lui-même, dans le sommaire de V œuvre, de la conclusion de son livre. La joie qu'il ressent et qu'il communique par ailleurs à son lecteur quand il énumère les découvertes magnifiques de son époque, qui est celle de la Renaissance, offre quelque chose de touchant :

J'ai adjouté une inquisition sur le propos commun des hommes : par lequel ils ont tousjours maintenu et maintiennent Ne Se dire Rien Qui

1. Les listes nombreuses dans lesquelles notre auteur groupe les noms de tous ceux qui ont bien mérité de la science, des arts et des lettres, et d'une manière générale de la civilisation, sont extrêmement curieuses. On n'y relève qu'un seul oubli, d'ailleurs explicable, celui du nom de Rabelais.

2. Le Livre, par H. Bouchot, Quantin, s. p. 240 et suiv. ; cf. Becker, op. cit., p. 251.

3. Voyez notre étude : Un réformateur militaire au xvie siècle : Raymond de Fourquevaux, dans la Revue du xvie siècle, t. III, 1915, p. 109 à 154. Cf. par exemple La Vicissitude, 1575, p. 102 et suiv. et Fourquevaux, édit. de 1553, p. 32 et suiv. Ponr des raisons qu'on peut deviner, Fourquevaux n'a jamais avoué la paternité de ce célèbre ouvrage.

N'ait Esté Dict Paravant : où je m'efforce montrer en rester beaucoup à dire et la vérité n'estre entièrement découverte, ny tout le sçavoir occupé par nos devanciers : admonnestant les doctes essayer par propres inventions adjouter ce qui default aux disciplines, faisans pour la postérité ce que l'antiquité a fait pour * nous : afin que le sçavoir ne se perde, ains prenne de jour en jour accroissement.

Le hardi traducteur du Timée et du Banquet affirme ici son accord avec la conclusion émise par Rabelais, à la fin du Ve livre du Pantagruel, sur la Vérité fille du Temps, conclusion si digne de l'immortel roman. Il réagit avec force contre le respect exagéré de l'antiquité, devinant en quelque sorte l'immense avenir réservé à la science.

Comment un pareil livre n'aurait-il pas été connu par Montaigne? Et cependant, on ne le voit pas cité dans la liste des Livres d'histoire moderne utilisés par Montaigne, dressée avec tant de soin par M. Pierre Ville

Il faut souhaiter que La Vicissitude soit rééditée quelque jour prochain. L'honneur de la réimpression est, en ce moment même, accordé à nombre d'ouvrages qui sont loin de valoir ce livre, injustement délaissé et méconnu, et qui apporta au lemps de la Pléiade et du philosophe des Essais, une preuve frappante de l'intelligence française, amie des belles ordonnances et des vastes horizons'.

Abel Lkfuanc.

Professeur au Collège de France.

1, Il faut lire évidemment : pour au lieu de par.

2. Dans son volume. Les Sources des Essais (t. IV, p. xlv, d- 1 édition des Essais de Montaigne de MM. Strowski, GébeEn el Villey, Bordeaux, 1920), M. Pierre Villey <iic le traité De la Vicissitude de Louis Le Roy, mais avec la date de 1577, adoptée précédemment par M. Becker.

3. Les présentes pages sont extraites d'un cours professé au Collège de France en mars 1918. — L'exemplaire de La Vicissitude que je possède (édit. de 1575), offre d'assez nombreuses annotations laites par un acquéreur du livre, au moment de son apparition. Elles offrent un réel intérêt. Il y aurait lieu de les reproduire dans la réédition que j'appelle de tous mes vœux. Notons encore que l'ouvrage de Le Roy a été traduit en anglais en 1594. Il me paraît difficile d'admettre que François Bacon l'ait ignoré.

Ronsard nous a gardé le souvenir des fêtes de cour qui furent données à Fontainebleau en 1564. Plusieurs de ceux qui y assistèrent, Castelnau, Brantôme, un certain Abel Jouan, en ont parlé ; mais cela n'eût pas suffi. Elles n'offrent d'ailleurs pas un extrême intérêt, par elles-mêmes et si ce n'est qu'y fut jouée « la première en date des tragi-comédies françaises, La Belle Genevre1, » et que Ronsard est l'auteur d'un grand nombre des vers qui y furent récités ou chantés.

Dans un recueil qui porte la date de l'année suivante2 le poète donna place à ces « Mascarades, Combatz et Cartelz faitz... au carnaual de Fonteine-bleau » : Cartel pour présenter au Roy, Cartel divine Damoiselle au Roy, Cartel pour Vhermite au Combat du Roy à Fonteinebleau... — Les Sereines représentées au canal du iardin de monseigneur d'Orléans à Fonteine-bleau, Pour la Nymphe de la Fonteine du logis de monseigneur d'Orléans à Fonteine-bleau, — Pour le Trophée d'Amour à la Comédie, Pour le Trophée de la Chasteté en la mesme Comédie, Ces vers furent recitez par le seigneur Mauuissier sur la fin de la Comédie à Fonteine-bleau.

Il est aisé de distribuer la plupart de ces pièces en l'une ou l'autre des trois journées qu'Abel Jouan3 assigne aux fêtes, les 13, 14 et 15 février.

Le Dimanche gras, dit-il, la Royne feit vn beau festin au disner. .., puis à l'apres disnee allèrent prendre leur plaisir à veoir iouer vne belle Comédie en la grand salle du bal.

Puis le Lundy gras Monsieur d'Orléans feit vn autre beau festin à son logis au disner et à l'issue d'iceluy se feit vn beau combat en la court du logis de six cheualiers contre six autres...

Puis le Mardy gras qui est le iour que le Roy fait ordinairement son

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