‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 65 sur 276 · Revue de la Renaissance, janvier 1903 (t. IV, 3e année · texte numérisé non relu

Revue de la Renaissance, janvier 1903 (t. IV, 3e année

2. Elégies, Mascarades et Bergerie, Par P. de Ronsard Gentilhomme Vandomois... A Paris, chez Gabriel Buon... 1565, in-4°. (Bibliothèque nationale, Rés. Ye 503).

3. Recueil et Discours du Voyage du Roy Charles IX... en ses païs et prouinces... es années Mil cinq cens soixante quatre et soixante cinq... par Abel Iouan... A Paris, pour Iehan Bonfons... M.D.LXVI. in-12, (Bibliothèque Nationale, Lb « 156).

festin fut dressé vn beau camp deuant la porte d'vn logis qui s'appelle le

Cheny Au bout dudict Camp y auuit vn Ilermite à vn hermitage par où

les cheualiers entroient audict camp pour combattre, puis au plus près de la porte dudict logis fut dressé vn bastiment qui fut nommé le Chasteau enchanté, la porte duquel estoit gardée par des Diables et par vn Géant et vn Naim....

Michel de Castelnau1, sieur de la Mauvissière, apporte d'autres précisions, où le détail varie un peu :

La Reyne mère du Roy... fit aussy de très rares et excellens festins accompagnez d'vne parfaite musique par des Sirènes fort bien reprezentees es canaux du iardin, auec plusieurs autres gentilles et agréables inuentions pour l'amour et pour les armes. Il y eut aussy vn fort beau combat de douze Grecz et de douze Troyens, lesquels... enuoyerent demander le combat au Roy par heraultz d'armes accompagnez aussy de très excellentes voix qui présentèrent et récitèrent les cartels et plusieurs belles poésies auec les noms et actes belliqueux des Grecz et des Troyens.... I'estois de ce combat sous le nom d'vn cheualier nommé Glaucus, comme aussy des autres tournoya ft parties qui se firent à Fontainebleau, et semblablement d'vne tragicomédie que la Reyne mère du Roy fit iouer en son festin.... Et après la comédie... ie fus choisy pour reciter en la grand salle deuant le Roy le fruict qui se peut tirer des tragédies....

La concordance n'est pas absolue entre ces deux témoignages. Pour les départager, au moins sur l'une des journées, il est une troi- Bième relation, dont voici le titre :

Le Recueil des Triumphes et Magnificences \ qui ont estez faictes au logis de | Monseigneur le Duc d'Orlean frère \ du Roy, estant à Fontainebleau au | festin quil feit le lundy gras \ dernièrement XI II Ie iour de J Feburier.

Brunet cite ce livret | Imprime a Troyes, Chez François Trumeau | s. d., p. in 8 de 20 ff., goth., et y signale « des vers de Ronsard. » Puissant motif de le rechercher ! Mais il ne se laisse pas facilement rencontrer. Il n'est ni à la Bibliothèque Nationale, ni à l'Arsenal. Un exemplaire porta le n° 5285 du Catalogue La Vallière. Il fut acheté, 3 1. 1 s., par M. de Méjanes, et figure aujourd'hui à la Bibliothèque Méjanes, d'Aix-en-Provence, sous la cote 15423 (Rés. D. 42).

L'auteur anonyme entre tout de suite dans le vif de son sujet :

Quand la Royne et tous les Princes eurent de Ranc faict leurs festins au lieu de Fontainebleau, monseigneur le Duc d'Orléans, frère du Roy, feit le sien en la maison qui estoit à feu monseigneur le Mareschal de sainct Andrey, que sa Maieste luy a donnée : et qui est la plus belle et commode dudict lieu. Doncques le iour de lundy gras, enuiron les neuf heures du matin, le Roy entra dedans le iardin de ceste maison, par vne petite porte qui respond d'vn des iardins du Chasteau dedans ledict iardin, et qui regarde sur vne grande allée qui est au milieu de deux Canaulx deaue viue. Comme le Roy entra il oit vn concert de ioueurs de Cornetz excellentz. Et ce pendant du

1. Mémoires sur les règnes de François II, Charles IX, Henri III et Catherine de Medicis.

bout du Canal de main senefltre saillerent trois Sereines qui estoient trois ieuncs enfans ayant 1rs voix excellentes, si bien tirées au Naturel qu'il sembloit qu'elles fussent nues et auoient du nombril au bas de grandes queues dorées, argentées et azurées, et retroussées comme celles des Daulphins, en la forme qu'on painct ordinairement les Sereines, et nageoient au milieu de l'eau d'vn droict fil, et d'vn admirable artifice. Comme elles furent deuant le Roy les cornetz cessèrent et la première commance de reciter auec vn Luc les vers qui s'ensuiuent.

S'ensuivent, sous la rubrique : Ronsard a faict les Vers, les sixains

qui, dans les Mascarades de 1565, sont intitulés : Les Sereines

La première parle. Le texte est sensiblement le même. Les différences ne doivent sans doute pas toujours être prises comme variantes : elles peuvent être de simples maladresses soit du copiste, soit des typographes troyens ; on en passera quelques-unes.

Vers 3 : sur la terre, pour : en la terre. — Vers 4 : Hz ont du lieu le pourtraict sur le front, p. : de Dieu. — Vers 7 : Or le grand Dieu, p. : ce grand Dieu. — Vers 24 : le sainct œil de Iustice, p. : la crainte de iustice. — Vers 26 : Et comme luy son peuple cestoit faict, p. : Tel comme luy son peuple s'estait faict. — Vers 41 : Dessus le bord, p. : Desur les bords. — Vers 42 : Et les ruysseaux habondoient de noyades, p. : des JSayades. — Vers 51 : et faction des villes, p. : factions de villes. — Vers 64 : les yeulx, p. : leurs yeulx. — Vers 67 : L'vn se enferma dans le mur d'vn Rocher, p. : dans le creux. — Vers 69 : L'autre soubz terre, p. : L'autre en vn Antre. — Vers 72 : nos testes blondes, p. : nos tresses blondes. — Vers 78 : Le ieune Prince, p. : Ce ieune Prince.

Il n'est et ne sera pas tenu compte des corrections apportées aux textes postérieurement à 1565, et jusqu'à l'édition définitive de 1584.

Apres que la première eut recite ces vers, la deuxième recita ceulx ci :...

poursuit l'auteur, et il renouvelle la rubrique : Ronsard. C'est la suite de quatrains que les Mascarades intitulent Prophétie pour la seconde Sereine. Ici la comparaison sera plus intéressante.

Dans les Mascarades, la Prophétie a vingt et une stances. Plus tard, les stances 2, 3, 11, 12, 13, 14 seront retranchées et c'est sous cette forme qu'est le poème dans les Œuvres de 1584. Mais le Recueil des Triumphes insère deux stances après la quatrième des Mascarades et deux encore après la quatorzième : donc vingt cinq quatrains au lieu de vingt et un.

Dès le premier quatrain, une variante notable :

0 prince heureusement bien né Qui fut bénis des ta ieunesse Par l'éternel qui ta donné Toutes vertus en grand largesse.

Dans les Mascarades, des ta naissance rime avec en abondance. Deuxième quatrain : de ta gloire, p. : de sa gloire. — Troisième :

Dont sur le front la grâce est paincte, p. : Remparé a" vne vertu saincte. Après le quatrième :

Comme vn pin planté sur les eaulx Bien nourry de lhumeur prochaine Croist par dessus tous arbriceaux Et ce fait l'honneur de la plaine.

Ainsi (o Prince) tu croistras Sur tous les princes de Leurope Et plus vaillant apparoistras Lornement Royal de la troppe.

Douzième quatrain : Ou lui désire Roy deuenu, p. : Ou luy pour estre paruenu. — Treizième : sceu deffaire, p. : peu défaire. Après le quatorzième quatrain :

Puis quand ton bras victorieux Taura faict Seigneur de la Guerre Tu feras reuenir des cionlx Les belles vertuz sur la Terre.

Et soubz toy floriront les arts Pour honorer l'esprit de l'homme Comme aux temps des premiers césars Les Muses florissoient à Romme.

Seizième quatrain : Tu seras vne belle Estoille, p. : Tu feras. — Vingt et unième et dernier quatrain : Suiuez donc amiablement Tant que la mort vous vienne prendre, p. : Viuez doncq amiablement Faisant vos noms par tous espandrc.

Quand ceste deuxiesme eut ascheué, toutes trois ensembles reprindrent la dernière stanze auec vne Basse contre, et après quelles eurent faict on descouvrit (vers) le bout de l'autre canal de main droicte vn Neptun tenant en la main vn Tridant monté sur vn char qui estoit traine par quatre cheuaulx Marins (qui) nageoient de pareil artifice que les Sereines, et ce pendant qu'il venoit lentement on ouyt vn concert (de) deux hault boys, et vne saqueboutte. Et comme il fut deuant le Roy le concert cessa, et il commença de reciter ces vers latins : .... Apres ces vers latins recitez, il recita ces vers francois : ....

Les vers latins, placés sous l'invocation : Heurnay, sont inintelligibles. Les vers français ne le sont guère moins. Mais enfin ils sont assignés à Ronsard. Les voici donc, et le sixième non autrement qu'il se peut lire :

Pour recompence dauoir Les Tempestes sceu calmer Et chasse par ton pouuoir Les pirates de la Mer Qui gastoient de toutes partz Ton riuage que a veu Toy ta Mère et tes soldatz Les surprendre à l'improueu.

le suis le grand dieu des eaux Neptune qui toiïre iey Mou t ridant et mes cheuaulx Mon char et ma Mer aussi.

Les vers recitez, le Roy s'acheminant auant arriua près d'vn grand Rocher qui soumit à son arriuee de la mer, de louuerture duquel il apperceut vne claire fontaine, et au milieu vne helle Nimphe assize sur vne coquille de mer. Ceste Nimphe estoie vn ieune chastre, ayant vne des plus excellentes voix quon sauroit ouir, qui recita ces vers :

C'est le Sonet au Roy Pour la Nimphe de la Fonteine du logis de Monseigneur d'Orléans à Fonteine-bleau. Il figure, à quelques différences imperceptibles près, dans l'édition des Œuvres de Ronsard récemment publiée par M. Laumonier.

Et le récit des réjouissances de cette journée s'étale, émaillé de vers (si l'on peut affirmer que ce soient des vers) qui ne nous intéressent plus, qui sont signés : Memeteau, secrétaire de Monsieur de Reiz ; Heurnay ; Hirard, secrétaire de Monsieur. Un « beau combat » met aux prises six Cheualiers de Grecque nation : Achilles, Ajax, Diomede, Menelaus, Teucer, Idomenée, et six Troyens Cheualiers : Hector, Enée, Glauque, Paris, Polites, Pandare. Le hérault grec est Chiron ; celui des Troyens est Darès. Puis encore surviennent six « Cheualiers se disant désespérez » qui rompent des lances trois contre trois.

— De sorte que, si Abel Jouan a raison de n'avoir vu que douze combattants (les Grecs et les Troyens), Castelnau n'est pas inexcusable de grossir le nombre lorsqu'il mêle les deux séries.

Pour clore la journée, le Roi vit se présenter devant lui et son frère

vne Damoiselle qui de la part de deux Damoiselles prisonnières lui porta vne lettre, par laquelle on verra la cause de leur prison.

Et l'on s'attend à lire le Cartel aVvne Damoiselle au Roy, des Mascarades, qui, dans les Œuvres, est classé Cartel III. Mais voici qui est curieux : au lieu des huit sixains de décasyllabes, ce que montre le Recueil des Triumphes c'est 78 alexandrins à rimes suivies. D'ailleurs la teneur de la Lettre est, dans le moindre détail, celle du Cartel ; la moitié des mots, des lambeaux de phrases, des fragments de vers, les noms d'Arcalaùs et d'Urgande se retrouvent de l'un dans l'autre.

— Vers 19-28 de la Lettre :

(Sire) nous sommes deux damoiselles yssues

Du sang diuin des Dieux, desquels auions receues

Tant de grâces, desprit et de rares beaultez

Quen nous on pouuoit voir de leurs diuinitez

Le plus beau et meilleur, et sembloit qu'en partage

Nous eussions eu du Ciel vn si grand auantage !

Mais ces grandes beaultez, ces trésors precieulx Bien que ce soit vn don et des dieux et des cieulx Sont l'instrument des maulx où sommes détenues Et des calamitez qui vous seront tenues !

Troisième sixain du Cartel : De maison riche et de sang noble aussy Nasquimes deux damoiselles icy En bonne grâce et en vertus parfaites ; Heureuses, las ! si nous n eussions porté Dessur le front vne telle beauté Et si le ciel plus laides nous eust faites !

Vers 55-62 :

Pour ce que nous scauons par Vrgande la sage Que nous ne sortirons jamais de ceste cage < >ù nous tient ce tyrant, sinon par les valleurs De deux ieunes guerriers, dont les bras belliqueurs Ne se contenteront d'vne seule prouince Ht qui sont lilz tous deux du plus vertueux prince Et du plus accomply aux armes que iamais On nayt veu, ou que veoir on pourra désormais.

Septième sixain : Or nous auons par Vrgande entendu Que le malheur dessus nous descendu, Et la misère où nostre vie abonde, Ne se perdra sinon par les efforts De deux guerriers ieunes, courtois et forts, Enfans a"vn roy le plus parfait du monde.

Que faut-il croire? Ronsard, jugeant trop inférieur (il l'est assez) un poème qu'il avait dû improviser en une hâte excessive, l'a-t-il récrit après coup? L'auteur du Recueil des Triumphes, n'ayant pu se procurer copie de la pièce, s'est-il avisé de la refaire de mémoire, selon ses moyens (il a eu le scrupule de ne pas mettre en tête le nom du poète)? Ou imaginera-t-on une tierce hypothèse? — De toute façon, la supplique émeut vivement les deux princes.

Le Roy ne l'eut pas si tost leue que luy et monsieur son frère se armèrent là mesme, et la Damoiselle les mena en vne ysle ou estoit bastie vne tour, enuironnée d'vn fossé, dans laquelle estoient prisonnières ces deux Damoiselles, et sur le pont de la tour le Roy et Monsieur son frère apperceurent les deux Cheualiers qui les gardoient, lesquelz les assaillerent sur le pont mesme, et rompirent leurs picques contre eux, puis mirent la main aux Espees. Et après auoir assez longuement combattu, les deux Cheualiers tombèrent par terre, et les deux vainqueurs entrèrent dans la Tour, où ilz tirèrent les prisonnières.

En février 1564, Charles IX n'a pas quatorze ans, et le futur Henri III n'en a pas treize ! — Castelnau raconte ce victorieux épisode sur le même ton héroïque. Mais le sieur de Bourdeille va remettre toutes choses au point :

1. Brantôme, Les Vies des Hommes Illustres et Grands Capitaines François de son temps : Charles IX.

Tout cela estoit de l'inuention de la reyne et du braue M. de Sypierre.... Nostre roy, qui estoit encore fort ieune, mais pourtant fort dépité qu'il ne vYn mesloit, bien qu'il fust bon homme de cheual, en vouloit fort estre, mais la reyne ne le voulus? point qu'il s'en meslast, ny Monsieur aussy. (|iii estoit bien plus foiblet,ny si addroict que le roy : fut aduisé parla reyne et M. de Sypierre que tous deux combattroient à pied en camp clos, dans lequel nous vismes entrer le roy auec vn' espée et vne dague forgées fort gentiment, qui paroissoient trenchantes et picquantes, mais point. Contre luv. vint auec mesmes armes, Pompée, Milannois, qui l'auoit appris à dancer et tirer des armes; ils tirarent tous deux leurs coups les vns contre les autres, le roy monstrant les armes si belles en la main, et vn' assurance belle de combattant, qu'il vint à porter par terre ledict Pompée, et par fainte le tuer. Comparut amprès Monsieur, son frère, auec vn' espée et vne rondelle, contre Siluie. son tireur d'armes, auec mesmes armes, qui en fit demcsmes....

Nous sommes en carnaval! mais un carnaval où sonnent, ce qui n'est pas toujours, des vers de Ronsard.

Jacques Madeleine.

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