Essais
siècle, qui, parmy leurs ouvrages de néant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs pour se faire honneur de ce larrecin1 ». Mais, dira-t-on, comment se fait-il qu'il vous arrive si souvent de confondre vos idées avec celles des autres? «Ce que je desrobe d'autruy, ce n'est pas pour le faire mien ; je ne pretens icy nulle part que celle dv raisonner et de juger.... Et ce que je cache parfois lenomdel'autheur à escient es choses que j'emprunte, c'est pour tenir en bride la légèreté de ceux qui s'entremettent de juger de tout ce qui se présente, et n'ayant pas le nez capable de gouster les choses par elles-mesmcs, s'arrestent au nom de l'ouvrier et à son crédit. Je veux qu'ils s'eschaudent à condamner Ciceron ou Aristote en moy2 j>. Maigre excuse! Il nous paraît, avec toute la révérence qui lui est due, que le conseiller au Parlement de Bordeaux emploie, dans ce cas, la chicane des avocats. Il en est de même de ses dédains pour son œuvre. Il a beau dire qu'il ne lui attribue pas la moindre importance, que c'est un « fagotage » qu'il ne corrige point3, que s'il avait écrit pour la gloire, il l'aurait fait du temps de sa jeunesse, lorsque son esprit brillait d'un plus vif éclat*. Ses corrections, ses modifications de pensée et de langue — l'édition Strowski est là pour nous l'apprendre — témoignent de sa préoccupation constante de mieux dire et de dire davantage ; son livre est un fils qu'il soigne depuis le berceau et qu'il n'abandonne qu'avec la vie. D'ailleurs, il a soin d'étaler sous nos yeux la richesse de sa bibliothèque et de ses lectures et de temps en temps, il nous avertit qu'il sait écrire, du moins de belles lettres, lorsque l'envie lui prend de le faire. « Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque chose. J'ay naturellement un style comique et privé.... Si tout le papier que j'ay autresfois barbouillé pour les dames estoit en nature, lors que ma main estoit véritablement emportée par ma passion, il s'en trouveroit à l'adventure quelque page digne d'estre communiquée à la jeunesse oysive° ». Comme tout écrivain qui aspire à la perfection et partant à la gloire, il n'est jamais satisfait de son œuvre6. Que les autres s'en contentent, qu'ils ne changent rien à leurs écrits, qu'ils s'admirent dans leur dévouement! « Les miens, il s'en faut tant qu'ils me plaisent qu'autant de fois je les retaste, autant de fois j'en reçois un nouveau mescontentement » ; la forme ne répond pas à la pensée : « J'ai toujours une idée en l'àme, qui me présente une meilleure forme que celle que j'ay mis en besogne... ». S'il pouvait du moins se faire comprendre ! « Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce