Essais
qu'elles valent, ma façon n'ayde rien à la matière. Voilà pourquoy il me la faut forte, qui ave beaucoup de prise et qui luise d'elle-mesme1 ». En d'autres termes, que son œuvre serait belle si le style pouvait la faire valoir ! Enfin la modestie rejette les voiles : « Heureux outre mon mérite, si j'ay seulement cette part à l'approbation publique, que je face sentir aux gens d'entendement que j'estoy capable de faire mon profit de la science si j'en eusse eu, et que je meritoy que la mémoire me secourust mieux ' ».
Nemo propheta in palria. Chez lui, on n'a guère l'air d'estimer les Essais ainsi qu'ils le méritent. « En mon climat de Gascongne, on tient pour drôlerie, de me veoir imprimé » mais il n'en est pas de même à l'étranger ; « d'autant que la cognoissance qu'on prend de moy s'esloigne de mon giste, j'en vaux d'autant mieux ; j'achette les mprimeurs en Guienne, ailleurs ils m'achettent3 ».
Après ces déclarations on s'attend à la confession d'un homme qui avoue franchement ses faiblesses et ses fautes. Il est vrai que les confessions complètes ne se trouvent en aucune autobiographie, pas même en celle de saint Augustin, mais notre auteur a répété tant de fois qu'on ne doit pas le confondre avec « les autres » que nous pouvons bien nous attendre à l'histoire presque complète d'une conscience. Montaigne est si détaché, à ce qu'il nous assure, de toute ambition, il est si loin de la personnalité ombrageuse des romantiques et de leur père Jean- Jacques et il vit. à une époque si naïve qu'on peut espérer qu'il tiendra, jusqu'à un certain point, sa promesse. Loin de là. Nous avons tâché de dresser une liste des vices et des défauts que Montaigne avoue et nous sommes restés étonnés devant ses vertus. Ses péchés, si péché il y a, sont mignons ; pas même un petit ruban volé, comm* dans la Confession de Rousseau.
Même lorsqu'il étale ses défaillances, Montaigne a soin sinon de les excuser, du moins de les atténuer. Sa mémoire est, par exemple, très faible mais la faute en tout cas n'est pas à lui : « J'ay toutes mes autres parties viles et communes, mais en (la mémoire) je pense estre singulier et très rare ». Il ne se souvient de rien ; les livres lus lui paraissent toujours nouveaux. Qu'on ne l'accuse pas pour cela d'être insensé, « car il se voit par expérience, plustost au rebours, que les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles ». De cette prémisse il paraît s'ensuivre que ceux qui n'ont pas de mémoire ont parfois en revanche un jugement parfait et Montaigne n'oublie