‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 76 sur 276 · Essais, ibid · texte numérisé non relu

Essais, ibid

pas d'en tirer cette conclusion à son avantage. Ce défaut « a fortifié d'autres facultés en moy à mesure que celle-cy s'est afîoiblie ». D'ailleurs « je puis aisément oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a donnée, je ne le fay pas ». Enfin ce manque de mémoire devient pour lui la source de toute vertu. Sa pensée en devient plus nette, « mon parler en est plus court », « il me souvient moins des ofïences reçuëes » et dans l'édition de 1595, il ajoute que cela l'empêche d'être ambitieux, parce que l'ambitieux, comme le menteur, a besoin de se souvenir1.

Probablement on l'accusait d'une prudence excessive. Il veut bien admettre que son courage n'est pas inébranlable mais en quels cas mon Dieu ! : « je ne me puis defîendre, si le bruit esclattant d'une harquebusade vient à me frapper les oreilles à l'impreveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n'en tressaille », phénomène commun même aux gens doués d'un courage héroïque ; « cequej'ay veu encores advenir à d'autres qui valent mieux que moy2 ». Il est inconstant, mais cela est conforme à la nature humaine flottante et incertaine et si parfois les mauvaises passions l'agitent, sa bonne nature finit par avoir le dessus3.

Ce n'est pas qu'il n'avoue quelques faiblesses. Il ignore, par exemple, des choses qu'il devrait connaître ; il ne s'entend pas au commerce, ni à l'agriculture « et puisqu'il me faut faire la honte tout entière, il n'y a pas un mois qu'on me surprint ignorant dequoy le levain servoit à faire du pain » et dans un accès de sincérité, pour se faire « cognoistre en entier » il ajoute aussi qu'il ignore comment « on cuve le vin ». La belle âme 4!

Montaigne ne cache pas son penchant pour le beau sexe. Il a aimé les femmes, lorsqu'il était jeune, pour leur beauté plus encore que pour leurs qualités morales, mais il a constamment repoussé l'amour qui se vend : « J'ai voulu esguiser ce plaisir par la difficulté, par le désir et par quelque gloire » ce qui constitue déjà un mérite, le distinguant de la foule vulgaire. Il a cherché dans les femmes, les charmes de l'esprit, de l'élégance et de la naissance : « Certes le velours et le trocadel y confèrent quelque chose, et les tiltres et le train ». Dans le temple d'amour, bien que sa volupté soit « vive et. précipiteuse », il est entré toujours d'un air aimable : « Nous nous devrions plaire d'y estre conduicts comme il se faict aux palais magnifiques, par divers portiques et passages, longues et plaisantes galleiïes et plusieurs destours ». La brutalité le choque aussi bien que le manque de respect à la parole donnée. J'ai respecté les marchés du cœur « aussi conscientieusement qu'autre marché » ; aux femmes, je n'ai « tesmoigné de

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