Essais
mon affection que ce que j'en sentois, et leur en ay représenté naïfvement la décadence, la vigueur et la naissance, les accez et les remises. » En homme d'honneur « j'ay observé ma parolle es choses dequoy on m'eust ayséement dispensé » et si dans ses affaires galantes il s'est engagé parfois « jusques à la desbauche et dissolution ; il n'est jamais arrivé jusques à l'ingratitude, malignité et cruauté ». Enfin, le «plaisir de ce vice » qui n'est pas un vice mais une loi de nature, il a su le tenir dans ses justes limites1.
Que l'on ajoute, les marques de sa pudeur exemplaire : « Moy, qui ay la bouche si effrontée (c'est ce dont ceux qui le connaissaient se sont, sans doute, aperçus), suis pourtant par complexion touché et cestc honte » et il nous fait, à ce propos, des confidences que notre pudeur, à nous, empêche de transcrire2. Mari modèle, on a beau l'accuser de quelques infidélités : « Tout licencieux qu'on me tient, j'ay en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage que je n'avois promis n'y espéré3 ». Il faudrait seulement savoir ce qu'il avait promis et espéré ! Enfin, comme conclusion, les folies de la jeunesse ont été oubliées à l'âge de la raison. Faute d'autres vices — « ce que l'avarice, l'ambition, les querelles, les procès, font à l'endroit des autres » — l'amour pourrait le mettre à mal, mais il réfléchit, se regarde dans le miroir et se calme. Lorsque nous vieillissons, dit-il, nous demandons plus, lorsque nous apportons moins, « nous voulons le plus choisir, lorsque nous méritons le moins d'estre acceptez. » Il reconnaît ce que La Fontaine a tant de peine à reconnaître que le temps d'aimer est passé. Hélas ! comment peut-il notre philosophe se mêler désormais à « la verte et bouillante jeunesse? » Acceptera-t-il des apparences d'amour au lieu de l'amour réel? Si les femmes « ne nous peuvent faire du bien que par pitié, j'ayme bien plus cher ne vivre point que de vivre d'aumosne4 ». Ce qui est pour « les autres » un vice, devient pour lui une noble passion épurée par l'âge. Le lecteur malin peut sourire et se demander dans quel but, à Venise et à Rome, notre auteur fréquentait les maisons des courtisanes. Etaitce seulement pour causer des vanités de la terre?
Et c'est tout ; aucune trace d'autres péchés. Montaigne se déclare faible, enclin à toutes les erreurs, entaché de mille défauts, mais en conclusion, ces noirs méfaits se réduisent à de petits riens ; on pense à saint Macaire qui pleura pendant dix ans une puce tuée, dans un accès de colère.