‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 78 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

L'HOMME SAGE DE MONTAK.M:. ï39

Sic stantibus rébus, il ne nous reste plus qu'à admirer l'homme juste. Lui-même se charge d'énumérer ses vertus et c'est là un péché de n anité qu'il a l'air d'ignorer et que nous voulons bien lui pardonner. Quaesitam mentis sume superbiam. La corruption du siècle lui sert tout d'abord de repoussoir : « Ce n'est pas un léger plaisir de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si gasté, et de dire en soy : Qui me verroit jusques dans l'âme, encore ne me trouveroit-il coulpable, ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengeance ou d'envie, ny d'olTence publique des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faute à ma parole ; et quoy que la licence du temps permist à chacun, si n'ai-je mis la main ny es bien ny en la bourse d'homme françois, et n'ay vescu que sur la mienne... ' ». La corruption est si générale, que « la bonne estime du peuple est injurieuse2 ». Chacun vit des malheurs de son prochain3, la haine et l'envie l'entourent1 ; partout des guerres, des violences, des meurtres et « cette nouvelle vertu de faintise et de dissimulation qui est à cest'heure, si fort en crédit " ». Il n'a rencontré qu'une digne âme, celle de La Boétie ; quant au reste, « nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation : les hommes ne s'enflent que de vent et se manient à bonds, comme les ballons " ». Et l'idée de la comparaison se présente d'elle-même à l'esprit de l'auteur : « Il fait bon naistre en un siècle fort dépravé ; car, par comparaison d'autruy vous estes estimé vertueux à bon marché ' ». Et n'allez pas croire que c'est là une autre preuve de sa modestie ; il va se comparer, nous le verrons sous peu, avec les sages eux-mêmes de la Grèce et de Rome.

Il est beau de suivre sa marche ascensionnelle. Ses « enfances » sont aussi glorieuses que celles des héros et des saints de la légende. Montaigne reçoit des leçons d'humilité aux fonts baptismaux, ayant pour parrains des gens « de la plus abjecte fortune » ; son père qui est un éducateur de premier ordre, veut que son fils soit destiné « a miracol mostrare » et le confie au savant Horstanus qui lui parle en latin, aussitôt sorti de nourrice. On l'éveille, le matin, au son de la musique; tout le monde, y compris valets et chambrières, se latinise pour contribuer à la formation de l'enfant merveilleux. Au collège de Guyenne, à Bordeaux, il étonne ceux qui l'écoutent par ses connaissances de

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