‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 79 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

la langue de Virgile. Mes maîtres, dit Montaigne, « craignoient euxmesmes à m'accoster ». Mon âme, ajoute-t-il ensuite avait « des remuemens fermes... incapable de se rendre à la force et violence. Mettrayje en compte cette faculté de mon enfance, une asseurance de visage et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer aux rolles que j'entreprenois? » Et quels succès au théâtre du collège ! « J'ai soustenu les premiers personnages es tragédies latines de Bucanan, de Guerente et de Muret ' ». La nature, elle-même, s'est complu à le former : « Je n'ay pas corrigé, comme Socrates, par institution et force de la raison, mes complexions naturelles, et n'ay aucunement troublé par art mon inclination. Je me laisse aller comme je suis venu, je ne combats rien, mes deux maistresses pièces vivent de leur grâce en pais et bon accord ; mais le lait de ma nourrice a esté, Dieu mercy ! médiocrement sain et tempéré 2 ».

Montaigne s'admire de plus en plus à mesure que l'âge avance et qu'il remanie ses Essais. Ce sont d'abord de petites concessions à son amour-propre, parsemées dans l'édition de 1880 ; puis, dans le troisième livre et dans l'édition de 1595, tous les encens montent à ses narines. Il est gai, bon compagnon, d'abord et de relation facile a « et rare vertu ! les souffrances qui nous touchent simplement par l'âme m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des autres... * ».

Sa qualité maîtresse est l'humilité : « Je n'ay point cette erreur commune de juger d'autruy selon moy et de rapporter la condition des autres hommes à la mienne. Je croy aisément d'autruy beaucoup de choses où mes forces ne peuvent attaindre0 ». Il s'ensuit qu'au lieu de s'acharner, ainsi que tout le monde le fait, contre le mérite reconnu, il est le premier à le prôner ; il faut reconnaître cependant que son époque devait être bien indigne s'il n'a trouvé à louer presque aucun de ses contemporains ! « La mesme peine qu'on prend à détacher de ces grands noms et la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les hausser6 ». Il est vrai qu'il attribue sa nature privilégiée plutôt à sa bonne étoile et à l'édupation reçue qu'à son mérite : « Je ne me suis mis en grand effort pour brider les désirs de quoy je me suis trouvé pressé ; ma vertu, c'est une vertu, ou innocence, pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si je fusse nay d'une complexion plus déréglée, je crains qu'il fust allé piteusement de mon fait ». Mais la destinée a veillé sur lui : « Elle m'a faict naistre d'une race fameuse en preud'homie et d'un très-

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